Le dégoût fait le lit de la haine et des discriminations

Écrire sur ce qui nous dégoûte relève a priori d’un effort pour surmonter le haut-le-cœur ne manquant pas de se produire, lorsque l’on convoque quelques images support de l’idée de dégoût. Le sale, le grouillant, le répugnant, le dégoûtant, le visqueux, l’écœurant, le nauséabond, le fétide, semblent être autant de qualificatifs… et la liste n’est pas exhaustive.

Dès lors, comment approcher cette émotion qui d’emblée éloigne par un haut-le-cœur ou semble signaler qu’il FAUT se protéger d’un danger, d’un risque difficile à évaluer ? Y a-t-il là matière à esquisser une éthique en posant que le dégoût est gardien de la vie humaine non pas seulement protecteur du corps, mais bien aussi vigie de l’esprit ? Comment en parler quand rôde le tabou du dégoût ou la peur d’être atteint par l’abject ? Et cependant, comment mettre en exergue les conséquences humainement difficiles qu’engendre une telle émotion ? Bref, comme nous le décrivons dans notre ouvrage récemment paru, que faire de nos dégoûts ?

Une réponse morale face à des aspects perçus comme menaçants

À partir de la notion de dégoût, rares sont les analyses qui se sont penchées sur celles et ceux qui dégoûtaient. L’immense majorité des œuvres à ce sujet se situent plutôt du côté de l’objet du dégoût, et non du sujet. Avec l’objet du dégoût, l’interdit se mêle toujours de tentation. La fascination et le nauséeux, l’extase et l’horrible. Toutefois, il y a une différence non négligeable entre « ce qui dégoûte » et « ceux qui dégoûtent ».

Dans une analyse de « ce qui dégoûte », nous trouvons assez généralement les imageries de fluides ou de pourrissement. Mais le dégoût, ou plus précisément « ce qui dégoûte », peut également traduire une réponse morale face à des aspects perçus comme menaçants.

Si le dégoût est un geste de rupture, sa compensation relève peut-être de la mise en lien, de la mise en contact. L’histoire du VIH est, de ce point de vue, révélatrice de cette peur de la contagion et du contact compensatoire.

Enlever les gants, sortir les patients d’ailes condamnées dans les hôpitaux et toucher. Le geste du toucher, de l’effleurement, rompt avec la distance. Le cinéma comme la littérature ont bien renseigné ce mouvement d’embrassement avec plus ou moins de clarté.

Dans A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, Hervé Guibert restitue le baiser honteux qu’il dépose sur les mains de Michel Foucault, dont il décrivait la mort en 1990. La suite de son récit autobiographique, qui se situe dans sa propre maison, brosse une description sans concession de son geste qu’il décrit comme une caresse amicale, une correction douce de la médicalisation sans issue, mais aussi, presque simultanément, du dégoût éprouvé par Hervé Guibert qui, arrivant chez lui, se savonne la bouche. Ce baiser produit deux choses : premièrement un évidement des peurs fantasmées de la contagion, deuxièmement la constitution d’un pont, par le fluide, la salive, vecteur du dégoût même.

Faire monde avec l’immonde

On peut donc définir le dégoût comme étant l’une des six émotions de base avec la joie, la tristesse, la colère, la peur et la surprise. Ceci fait du dégoût à la fois une émotion parmi d’autres, mais également une émotion à laquelle on n’échappe pas, pas plus qu’aux autres.

Or éprouver du dégoût c’est signer une mise à distance de quelque chose ou de quelqu’un ressenti comme un danger pour le corps ou comme potentiellement contaminant, contagieux. Et la diversité des situations évoquant cet état émotionnel laisse comprendre que le dégoût, à la fois ancré dans le corps biologique et relié à la morale, est une émotion bien plus complexe qu’un simple éprouvé physiologiquement décelable.

D’ailleurs, il est possible de ressentir un haut-le-cœur sans être dégouté et symétriquement d’éprouver un dégoût au sens moral sans nausée ou vomissement. On aurait ainsi accès à une typologisation des objets du dégoût.

Tout se passe donc comme si l’esprit dans son fonctionnement même opérait des distinctions – de raison – qu’il plaque ensuite sur le réel laissant l’illusion que les catégories à travers lesquelles on pense le réel sont le réel lui-même. Comment éviter de renforcer cette tendance et par quels moyens lutter contre la force de telles représentations ? On avancera que le retour à la clinique est ici essentiel en ce qu’il ne cesse de battre en brèche les représentations trop conformistes pour qui veut bien la pratiquer dans sa singularité. Ici, c’est donc d’éthique dont il est question !

Mais qu’il s’agisse des soignants ou des patients, un point demeure ici commun : celui d’une épreuve du dégoût qui se transforme en honte. Honte de soi telle que l’on apparaît à autrui ou honte de ce qui apparaît comme n’étant pas ce à quoi je m’identifie mais qui néanmoins m’habite.

On reliera volontiers la honte primitive et le dégoût pour bien mettre en évidence le refus qui les hante tous deux de la dépendance comme de l’animalité qui se rappelle à nous dans ces situations de vie. Ainsi se fait jour une nouvelle facette du dégoût : rejet de soi, mais en même temps et inextricablement rejet de ce que l’on considère comme n’étant pas soi : la part animale de notre vie, le retour du réel organique qui triomphe un temps d’une santé conçue comme le silence des organes.

Avoir honte de l’émotion que l’on éprouve et que l’on ne parvient pas toujours à cadenasser même si l’on a appris à en gérer les manifestations externes, tient peut-être aussi au fait que c’est de nous demain ou après-demain qu’il s’agit, pas nécessairement à travers telle ou telle pathologie, mais bien à l’approche inéluctable de la mort.

Tout est-il dégoûtant dans le dégoût ?

Résumons la triple difficulté que doit affronter une pensée du dégoût : la banalisation du terme ; le risque d’une miniaturisation où il n’est qu’un membre indistinct de la famille « Pas-bien ». Enfin, le risque d’une « gigantisation », celle du dégoût antiquaire classant choses et gens dans une binarité grossière et superstitieuse (ceux qui sont porteurs du dégout versus ceux qui en seraient immunisés).

Il convient, semble-t-il, de s’opposer à nos dégoûts selon des stratégies variées. Aimer, valoriser, insensibiliser, compenser. Le plus souvent on se contente de les « mettre sous le tapis. Mais tout est-il dégoûtant dans le dégoût ? Lorsque l’enfant paraît, mucus et cordon sont vite oubliés. Mais l’émerveillement de sa venue va se heurter à la quotidienneté de ses déjections. « J’ai beau t’aimer, tu sens mauvais ». D’où l’enchantement de la classique affirmation : « ça ne peut pas sentir mauvais, c’est du caca d’ange ».

Nous disposerions donc au moins d’une réponse pour les sujets : faire de tous symboliquement mes enfants, ou de tous mes amants putatifs, de chacun mon ami à venir ? Un universel amour, recoupant l’impératif chrétien du « tu aimeras ton prochain comme toi-même » désignerait le chemin à suivre… et son caractère irréaliste. Belle force d’âme, mais stratégie exportable ?

Méfiance ; l’expérience des poux sur la tête de notre enfant rappelle que l’amour ne surmonte pas sans reste cette petite épreuve dégoûtante. J’ai beau le savoir innocent de sa contamination, je ne peux m’empêcher de lui en vouloir, ce qui induit en moi colère et honte… contre lui et moi.

La haine comme conséquence

Certes, je ne saurais faire bannière de mes hontes, de mes haines et autres affects négatifs. Comprenons : je ne peux lutter contre ce qui me dépasse ; c’est le dégoût comme ressort. La haine va alors s’autoriser du dégoût. Haïr, c’est figer l’autre dans une essence ou une culpabilité éternisante. Le supprimer s’impose comme unique solution. Face au dégoût deux solutions radicales : invisibiliser, masquer, camoufler ; ou bien anéantir, supprimer.

Mais si le dégoût fait le lit de la haine et des discriminations, de façon circulaire, les discriminations et les brimades se satisfont très bien du dégoutant. Ainsi, les victimes de transphobie, de racisme ou de grossophobie sont des cibles fréquentes de ce dégout projeté : crachat, jets d’urine…

De l’objet du dégoût dont on a perçu la labilité, au sujet dégoûtant, il n’y a donc qu’un pas de côté que nous franchissons toutes et tous en l’habillant le plus souvent des arguments de la moralité visant à justifier les barrières de protection que nous érigeons pour nous protéger imaginairement de ce que nous sommes bel et bien : des êtres en devenir, des personnes vulnérables à la parole car ouvertes à l’autre par nature. La tâche est rude : il faut œuvrer à dépasser nos dégoûts. Avec lui, il faut continuer à prendre des gants.

The Conversation