Le Dernier Carré : Les combattants de l’impossible

L’écrivain Jean Sévillia revient sur ces grands moments de l’Histoire au cours desquels des hommes ont choisi de lutter jusqu’au bout, pour défendre une cause… Un voyage entre héroïsme et folie.

Quelle est votre définition du «dernier carré» ?

Jean SÉVILLIA. – Dans maints conflits armés, que ce soit des guerres entre États, nations et peuples ou des guerres civiles, un «dernier carré» de combattants lutte jusqu’à la dernière extrémité, même quand ces hommes savent ou pressentent que leur camp est battu. La question est de comprendre ce qui les détermine à continuer de se battre, au péril de leur vie, dès lors que dans tous les cas, morts ou vifs, ils seront des vaincus. C’est ce que nous avons voulu exposer dans ce livre collectif écrit par 23 historiens et journalistes, à travers 25 exemples puisés dans l’Histoire.

Adolfas Ramanauskas, dit le «Faucon», mena la résistance des «Frères de la forêt» antisoviétiques en Lituanie, entre 1944 et 1956.

Vos 25 chapitres couvrent-ils un panorama complet de ce phénomène?

Le sous-titre de l’ouvrage précise qu’il court «de l’Antiquité à nos jours». Mais il était évidemment impossible de tout traiter sur deux millénaires. Nous avons choisi des épisodes représentatifs par grandes périodes, tout en assumant le fait que l’histoire moderne et contemporaine se taille la meilleure place. Deux chapitres concernent l’Antiquité – la bataille des Thermopyles et la chute de la citadelle de Massada -, deux les temps médiévaux, avec la fin des cathares et l’effondrement de l’Empire byzantin, trois le XVIIIe siècle en France, en Écosse et au Canada, sept chapitres portent sur le XIXe siècle, de la chouannerie de 1815 à la révolte des derniers samouraïs, et 11 chapitres décrivent des événements survenus au XXe et au XXIe siècle, de l’agonie des armées tsaristes après la révolution bolchevique au dernier baroud des soldats chrétiens au Liban en 2000. Les guerres civiles sont plus représentées que les guerres entre nations, même si parfois tout s’entremêle, comme en Asie du Sud-Est où s’affrontaient, dans les années 1950-1970, communistes et anticommunistes, mais aussi les stratégies respectives des Français, des Américains, des Chinois et des Soviétiques, et les intérêts nationaux du Vietnam, du Cambodge, du Laos et de la Birmanie.

Comment réalise-t-on un livre collectif?

Pour chaque sujet, nous avons commandé un chapitre à un spécialiste. Agnès Walch, historienne de l’Ancien Régime, Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon, Pierre Joannon, familier de l’Irlande, Alexandre Jevakhoff, grand connaisseur de l’histoire des Russes blancs, ou Jean Lopez, auteur de nombreux ouvrages sur la Seconde Guerre mondiale, ont donné des textes qui s’inscrivent dans le sillage des travaux qui ont fait leur réputation. Par ailleurs, le livre étant coédité par Perrin et Le Figaro Magazine, de nombreux contributeurs, outre Jean-Christophe Buisson et moi-même, sont – ou ont été – des journalistes ou des chroniqueurs du Figaro, du Figaro Magazine et du Figaro Histoire. Dans cet ouvrage, on trouve donc les signatures de Mathieu Bock-Côté, Paulin Césari, Emmanuel Hecht, Vincent Jolly, Sébastien Lapaque, Joseph Macé-Scaron, Jean-Pax Méfret, Isabelle Schmitz, Jean-Louis Tremblais et Jean-René Van der Plaetsen.

Quels sont les exemples de «dernier carré» les plus saisissants?

Ce sera aux lecteurs d’en juger. Pour ma part, j’ai été intéressé par des sujets rarement abordés en histoire: la résistance de Trébizonde, l’ultime appendice de l’Empire byzantin ; la guerre des jacobites, ces Écossais fidèles à la dynastie des Stuarts ; l’épopée des Indiens du Canada restés attachés au roi de France après le départ des Français ; le combat de Stand Watie, un Indien Cherokee devenu général sudiste pendant la guerre de Sécession ; l’aventure des zouaves pontificaux qui défendirent Rome contre le roi d’Italie en 1867 ; l’histoire des maquis républicains dans l’Espagne de Franco, ou encore l’épopée des «Frères de la forêt», héroïques maquisards anticommunistes dans la Lituanie soviétisée.

Comment expliquer que certaines défaites, comme celle de Camerone pendant la campagne du Mexique, par exemple, sont considérées comme des victoires?

À Camerone, le 30 avril 1863, 62 fantassins et trois officiers du régiment étranger de l’armée française ont résisté pendant onze heures à l’attaque de 2000 Mexicains, au prix de 40 tués et 18 blessés. Cet acte incroyable est devenu un mythe fondateur de la Légion étrangère, où «faire Camerone» est synonyme de se battre jusqu’au bout pour remplir sa mission. À Camerone, la défaite est devenue une victoire morale. Notre livre raconte des histoires de causes perdues, qui se terminent par conséquent par une défaite. Mais, symboliquement, nous avons voulu que le dernier chapitre raconte non un combat perdu mais la victoire remportée par les milices kurdes qui ont repoussé les djihadistes de l’État islamique à Kobané, en Syrie, en 2014. L’idée était de montrer que former le dernier carré peut aussi conduire à la victoire.

Quelle est la part entre la fiction et l’imaginaire? Entre le récit national et la légende?

Pour ce qui est de l’histoire moderne et contemporaine, il n’y a pas de part pour la fiction, car tout est documenté et rapporté par des témoins parfois encore vivants. Pour l’histoire ancienne, évidemment, il y a une part d’incertitude. Ce que nous savons du combat des Thermopyles qui opposa les cités grecques aux armées perses, en 480 avant J.-C., nous a été rapporté par Hérodote, mais par définition, il n’y a plus de témoins pour ajouter des détails… Il reste qu’un grand récit national, fût-il appuyé sur une part de légende, s’il est partagé par toute une société, représente une force mobilisatrice considérable. C’est le patriotisme inculqué par l’école de la République comme par l’école catholique qui a permis aux poilus de 14-18 de tenir.

Dans notre univers technologique, où la guerre se fait souvent à distance où grâce à l’action de groupes mobiles, entraînés et très déterminés, comment concilier l’honneur, le panache et l’héroïsme?

L’art de la guerre, à travers les siècles, s’est toujours transformé. On ne se battait pas au temps de la chevalerie comme au temps des grandes batailles napoléoniennes, ni comme lors des guerres industrielles du XXe siècle. Mais, à chaque époque, dans un contexte différent, l’héroïsme et l’esprit de sacrifice se sont manifestés car ils sont un ressort puissant chez une part d’élite de l’humanité. Regardez le caporal-chef Maxime Blasco, tombé au Mali il y a deux semaines et auquel un hommage national a été rendu. C’est un héros du XXIe siècle, dans une guerre menée avec l’assistance des moyens technologiques les plus sophistiqués.

______________

Extraits

L’art de la guerre, à travers les siècles, s’est toujours transformé. On ne se battait pas au temps de la chevalerie comme au temps des grandes batailles napoléoniennes, ni comme lors des guerres industrielles du XXe siècle. Mais, à chaque époque, dans un contexte différent, l’héroïsme et l’esprit de sacrifice se sont manifestés car ils sont un ressort puissant chez une part d’élite de l’humanité. Regardez le caporal-chef Maxime Blasco, tombé au Mali il y a deux semaines et auquel un hommage national a été rendu. C’est un héros du XXIe siècle, dans une guerre menée avec l’assistance des moyens technologiques les plus sophistiqués.

En 480 avant J.-C., 300 soldats de Sparte dirigés par le roi Léonidas Ier et 700 hommes de Thespies sous les ordres de Démophilos combattent jusqu’à la mort à l’entrée du défilé des Thermopyles, laissant aux cités grecques le temps d’organiser leur défense face à l’offensive de Xerxès Ier, le roi des Perses. Ce n’est pas pour la gloire ou pour l’honneur que Léonidas et ses hommes s’engagent dans ce combat inégal: ils espèrent vaincre et vivre. Ce n’est pas non plus par goût du sacrifice gratuit que les sicaires et zélotes se retranchent dans la forteresse de Massada, en Judée, lorsque le gouverneur romain Flavius Silva, en 72-73, entreprend de mettre le siège de cette place forte réputée imprenable. C’est parce que les juifs rebelles à l’occupation romaine pensent réellement que leurs adversaires ne parviendront pas à franchir leur rempart situé à 300 mètres de hauteur. L’héroïsme, le réflexe de résistance, on le trouve encore chez les «Frères de la forêt», ces Lituaniens qui, après l’annexion forcée des pays Baltes par l’URSS, en 1944, organisent des maquis et se battent pour l’indépendance de leur pays, contre l’occupant russe communiste, jusqu’au début des années 1950, et même plus tard pour certains.

La foi en Dieu est un puissant ressort humain. C’est elle qui poussa le dernier carré de maintes minorités religieuses à résister, jusqu’à l’ultime sacrifice, à la pression de la religion majoritaire. Au Moyen Âge, les cathares du Languedoc et du Midi toulousain pouvaient bien être combattus au moyen de controverses pacifiques ou poursuivis par l’Inquisition ou pourchassés lors de la croisade contre les Albigeois, ils restaient persuadés d’être les uniques dépositaires de la vérité du message du Christ, et ne voyaient en l’Église romaine que la «Synagogue de Satan», certitude qui les mena sur le bûcher de Monségur en 1244. Au Grand Siècle, après la révocation de l’édit de Nantes, c’est encore la conviction de continuer l’Église du Christ dans sa pureté, contre les dévoiements des papistes, qui poussa les insurgés protestants des Cévennes à résister pendant deux ans, de 1702 à 1704, à l’offensive des troupes royales. Et c’est leur foi toujours qui incita les paysans du Mexique, de 1926 à 1929, à s’opposer d’abord pacifiquement, puis par les armes, à la politique violemment anticléricale du président Callès – combat qui reprendra en 1934-1935 lors d’une seconde guerre des cristeros, perdue elle aussi.

De la foi à la fidélité, l’étymologie le dit, il n’y a qu’un pas. C’est la fidélité aux Stuarts, dynastie catholique, qui conduisit les jacobites écossais, entre 1689 et 1745, à une série d’insurrections contre la couronne d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande dont avaient hérité Guillaume d’Orange et ses descendants, tous protestants. Mais la cause des Stuarts reçut un coup fatal, en 1746, avec la défaite de «Bonnie Prince Charlie» à la bataille de Culloden. La fidélité aux Bourbons, et à une certaine vision du monde d’avant 1789, entraîna les Vendéens et les Bretons, après les guerres chouannes de 1793-1794, 1795-1796 et 1799-1800, à une quatrième révolte royaliste de l’Ouest, en 1815, lors des Cent-Jours. Cette insurrection antinapoléonienne ne dura que quarante jours, mais elle témoignait de la force tenace du royalisme populaire dans cette région de la France. Ce fut encore la fidélité non à une dynastie, car Napoléon échoua à donner à sa famille une légitimité dépassant sa personne, mais à la figure de cet Empereur hors norme, ainsi qu’à sa légende, qui attisa les rêves des derniers grognards qui, longtemps après la chute de l’Empire, espéraient vivre de nouvelles aventures avec lui. C’est enfin la fidélité au pape qui attira à Rome, en provenance de toute l’Europe, les zouaves pontificaux venus défendre la Ville éternelle par les armes, en 1870, contre la volonté annexionniste du royaume d’Italie.

L’instinct de survie peut aussi aiguillonner les ultimes représentants d’une civilisation, d’une culture, d’un peuple. Constantinople est tombé aux mains des Turcs, en 1453, mais l’Empire romain d’Orient, dit byzantin, survécut jusqu’en 1461, à Trébizonde, cité dont la reddition signa la fin du monde grec libre. Les Anglais avaient conquis les territoires amérindiens des Grands Lacs en 1760 et les Français abandonné le Canada en 1763, mais certaines tribus affrontèrent les Britanniques, jusqu’en 1766, dans le souvenir et le (faux) espoir d’un retour des troupes du roi de France. C’est encore l’instinct de survie, conjugué à l’énergie du désespoir, qui poussa les derniers partisans de l’Algérie française, en 1961-1962, à espérer une issue qui leur éviterait d’abandonner, avec les tombes de leurs aïeux, le pays où ils étaient nés. Et au XXIe siècle, en 2000 précisément, vingt-cinq ans après le début de la guerre du Liban, 7500 chrétiens maronites de l’Armée du Liban-Sud durent quitter leur pays natal, chassés par leurs propres gouvernants, liés au Hezbollah pro-iranien, pour avoir tenté de protéger leur terre des groupes armés palestiniens téléguidés par la Syrie et le Liban.

C’est au nom de l’honneur que Stand Watie, général amérindien engagé dans les rangs confédérés, lors de la guerre de Sécession, se battit jusqu’au bout et ne déposa les armes, en 1865, que deux mois après la reddition du général sudiste Lee. Au nom de l’honneur encore que le général Mejía, un Indien du Mexique, resta aux côtés de l’empereur Maximilien, en 1867, et partagea volontairement son sort en étant fusillé avec son maître. C’est toujours au nom de l’honneur, nous l’avons vu, que se dressèrent face à la Wehrmacht les dernières unités françaises, en juin 1940, au moment où se négociait et se signait l’armistice.

C’est à la fois au nom de l’honneur et par instinct de survie que se battit Saigo Takamori, «le dernier samouraï», en 1877, révolté contre son empereur parce que les codes, traditions et privilèges de sa caste n’avaient plus de place dans le Japon de l’ère Meiji. Le mobile était le même pour les armées blanches chassées de Russie par l’Armée rouge, en 1920, et qui tentèrent de maintenir une armée contre-révolutionnaire russe hors des frontières de la Russie. Ou aussi pour ces étonnants maquis républicains espagnols qui se maintinrent jusqu’au début des années 1950, plus de dix ans après la victoire des nationalistes de Franco. Et encore pour ces maquis anticommunistes subsistant dans la péninsule indochinoise, bien longtemps après l’entrée des communistes dans Phnom Penh et Saïgon en avril 1975.

Le dernier carré, ce peut être les partisans du refus de tout compromis, ainsi les Communards de 1871 qui contestaient l’armistice avec les Allemands avant de dériver dans une fuite en avant révolutionnaire. En sens inverse, les nationalistes irlandais qui, en 1921, acceptèrent la paix avec Londres au prix d’avantages pour l’Irlande furent marginalisés dans leur propre camp, et leur stratégie réformiste provoqua un nouveau conflit entre avocats d’un compromis avec les Anglais et partisans de l’indépendance totale et immédiate. Au sein d’un même camp, des différences peuvent également être perceptibles. Si la majorité des officiers allemands qui ont prolongé la guerre jusqu’à la dernière extrémité, en avril-mai 1945, étaient probablement des nazis fanatiques, combien de soldats de la Wehrmacht ont continué le combat parce qu’ils n’avaient pas le choix, parce qu’ils étaient tenus par l’obéissance envers leurs chefs, par la solidarité envers leurs camarades ou la volonté de leur protéger leurs familles, à l’est, de la vengeance des Soviétiques, mais en espérant sauver leur peau?

L’actualité récente a démontré que des hommes, au XXIe siècle, savaient encore écrire des pages d’histoire «pour l’honneur». Lors du conflit opposant, dans le Sud-Caucase, l’armée azerbaïdjanaise, commandée par trois généraux turcs et équipée d’un armement ultramoderne, aux citoyens de l’enclave arménienne du Haut-Karabakh (Artsakh), plusieurs positions ont été tenues par ceux-ci alors que la raison ordonnait qu’elles fussent abandonnées. Parfois armés de simples fusils d’assaut et de mitrailleuses face aux drones et aux tanks ennemis, des hommes de 20 ans ont préféré «mourir debout que vivre couchés» – sous-entendu: sur un territoire rendu aux descendants des génocidaires turcs ayant massacré leurs ancêtres.

Dans la citadelle médiévale de Chouchi, haut lieu de la résistance arménienne anti-ottomane et anti-perse au XVIIIe siècle, des centaines de soldats, isolés, encerclés, pilonnés par l’artillerie ennemie, ont résisté jusqu’au dernier jour aux assauts des bérets marrons azéris et des forces spéciales turques. Il a fallu le cessez-le-feu du 10 novembre 2020 pour qu’ils évacuent, la mort dans l’âme, brisés mais invaincus, la ville surplombant la capitale de leur pays, Stepanakert. Depuis, la cathédrale locale (Ghazanchetsots) est en voie de destruction et une mosquée est sur le point d’être construite à proximité…

Le Figaro