Le Gros Remplacement

Les pays développés jouissent d’une situation alimentaire exceptionnelle à l’échelle de l’Histoire grâce à la modernisation fulgurante de leur agriculture enclenchée à partir de la seconde moitié du XXe siècle.

L’avènement des calories bon marché

Si la production agricole avait déjà fortement augmenté depuis la Révolution Industrielle en Europe (notamment en Angleterre), elle demeurait, malgré tout, proche de l’autosuffisance jusqu’à la n de la Seconde Guerre Mondiale et ne dégageait donc que des surplus limités. C’est à partir de 1945 que la mécanisation, le remembrement, les pesticides et engrais de synthèse (bien qu’ils existassent déjà depuis quelques décennies) furent réellement employés à grande échelle dans l’ensemble des pays développés afin de transformer radicalement le paysage agricole dans une optique productiviste. Le monde paysan, qui n’avait connu que des changements lents et d’ampleur relativement limitée depuis la période médiévale, fut bouleversé.

« L’Homme s’efforcera de manger des aliments doux, car ce sont eux qui sont nourrissants » – Maïmonide

La polyculture autarcique fut remplacée par la monoculture intensive, le paysan par « l’agriculteur », des millions d’hommes furent jetés vers les villes, l’exode rural vidant une bonne fois pour toutes les campagnes de leurs forces vives. Cette rationalisation extrême eut les résultats escomptés : une poussée spectaculaire de la production agricole et l’apparition de surplus d’une ampleur inédite. La conséquence durable de ces surplus fut une baisse des prix de la nourriture et, pour la première fois dans l’Histoire, la démocratisation d’un apport calorique dépassant le seuil de subsistance.

Ce graphique spectaculaire modélise l’évolution temporelle du surplus agricole de la France. Le pays se situait au niveau de l’autosuffisance (voire en déficit durant les deux guerres mondiales matérialisées par les zones grisées) jusqu’à la n de la Seconde Guerre Mondiale. La modernisation de l’agriculture française a entraîné une explosion du surplus alimentaire, phénomène historique inédit et porteur de conséquences redoutables pour l’environnement, le fonctionnement de la société et la démographie française. Source

Si l’on pouvait résumer le plus succinctement possible l’e et majeur de la révolution agricole de la seconde moitié du XXe siècle, ce serait en affirmant qu’elle provoqua un effondrement du coût moyen de la calorie. Passer d’une économie de la rareté dans laquelle le prix moyen de la calorie est élevé du fait de la faible productivité agricole à une civilisation de la nourriture quasiment « gratuite » a engendré une multitude de conséquences économiques et sociales. La première répercussion fut évidemment une explosion démographique mondiale, les « bouches à nourrir » coûtant tout simplement moins cher pour une famille.

Cette explosion ne fut stoppée dans les pays développés que par une forte urbanisation qui compensa la baisse du coût de la calorie par une hausse démesurée d’une multitude d’autres facteurs (compétition sociale, coût de l’immobilier, etc.).

Évolution de l’apport calorique par personne. Si l’on se réfère aux chiffres du Royaume-Uni, l’apport calorique a doublé entre le Moyen Âge et le XXIe siècle. Le pic est particulièrement marqué à partir de la seconde moitié du XXe siècle, correspondant à l’apparition de larges surplus agricoles.

« Mieux vaut faire envie que pitié »

Cet adage populaire, tombé depuis quelques années en désuétude, re était un rapport au gras corporel et aux calories bien différent de celui de nos contemporains. La calorie bon marché, difficile d’accès par le passé, était associée aux classes supérieures, la calorie chère aux pauvres. Galien, le grand médecin grec du IIe siècle de notre ère, fut horrifié lorsque, invité par des paysans à partager leur en-cas du midi, il dut consommer leur pain de son, ce qui le rendit malade tant il était indigeste. Le pain « noir » (riche en fibres ou cuit à partir de farines considérées comme inférieures telles que celle de seigle ou de sarrasin) convenait aux paysans, le pain « blanc » (de blé essentiellement et contenant très peu de son) aux nobles. Les kilos en trop étaient donc l’apanage et la fierté des classes supérieures à l’époque préindustrielle puisqu’ils démontraient un accès privilégié à la calorie. Les innombrables représentations artistiques de beautés bien en chair et de rois ventripotents trahissaient en cela l’esprit de leur temps. Notre époque de la calorie bon marché a adopté une vision en tout point opposée. Les kilos en trop sont désormais la marque des classes populaires gavées à la calorie cheap : importance donnée à la taille des portions, viande transformée, pain de mie, huile industrielle, sucre (notamment sous forme liquide, la plus biodisponible). Chez les classes éduquées, on signale son statut social par sa minceur, c’est-à-dire par la consommation de calories chères ou peu abondantes qui réduisent la prise de poids : pains complets artisanaux, cuisine gastronomique aux portions minuscules, végétarisme.

Coût de différents types d’aliments à calorie égale. On constate que les aliments non transformés, en particulier les fruits et les légumes, coûtent plus cher que les aliments transformés tels que les produits gras et sucrés. Ainsi, se nourrir de produits non transformés constitue un signal de classe montrant une préférence pour les calories chères. Il est vraisemblable que si le graphique tenait en compte la concentration en vitamines et nutriments essentiels au lieu du seul apport énergétique, le classement serait inversé. Source

Un des services d’un menu à 95 euros dans un restaurant étoilé parisien. Fait inédit dans l’Histoire, les classes éduquées paient des fortunes pour ne pas manger, dans une sorte de potlatch inversé visant à faire étalage d’un déficit calorique.

Un « french tacos », type d’alimentation prisée des classes populaires et des jeunes générations, comprenant essentiellement des sous-produits de l’industrie agro-alimentaire et une quantité énorme de calories (pour neuf euros).

La technique crée le surplus

Malgré ces écarts de classe marqués, les populations des pays développés continuent de grossir à un rythme alarmant, le taux d’obésité progressant partout du fait d’un accès croissant aux calories bon marché engendré par les surplus agricoles.

Les prix de ce qui était par le passé considéré comme des produits de luxe ont tant baissé qu’il est désormais possible d’alimenter de nouvelles filières de production alimentaire. La population n’a souvent pas conscience que les produits qu’elle croit vieux comme le monde furent inventés récemment pour optimiser les surplus, bénéficiant grandement des avancées techniques. Aux époques préindustrielles, si vous produisiez par exemple plus de fruits que ce que vous pouviez vendre sur le marché dans les semaines suivant la récolte, l’excès était perdu. Il existait bien sûr quelques moyens de conservation (dessication, bocaux, préparation de con tures, etc.) mais ils étaient généralement réservés à la consommation familiale lors de la mauvaise saison. La réfrigération, la congélation, les cires végétales et minérales, les pesticides, la pasteurisation et les centrifugeuses ont permis non seulement d’accroître considérablement la durée de vie des fruits après la récolte, mais également de valoriser les sous-produits et l’excédent de production.

Le jus d’orange, par exemple, dont un seul verre représente l’équivalent calorique de quatre ou cinq oranges et est, du point de vue glycémique aussi nocif qu’un soda, fut popularisé au début du XXe siècle parce que les producteurs d’oranges ne pouvaient écouler leurs surplus de fruits sur le marché. Il en va des oranges comme des céréales, des légumineuses, de la viande et du lait. Les produits du soja, que l’on trouve dans une très grande quantité d’aliments transformés sont valorisés sous forme de tourteaux (alimentation animale, ce qui accélère la prise de masse du bétail), de jus (« laits de soja »), d’additifs bon marchés dans les plats préparés, etc. Dit autrement, les avancées techniques ont permis d’élever le seuil à partir duquel les surplus sont inutilisables et donc in ne d’abaisser le prix de la calorie.

Afin de creuser le sujet, je vous conseille la lecture de cet excellent article de l’écrivain Michael Pollan que je résumerai rapidement ici : la vague d’alcoolisme qui frappa les Etats-Unis au début du XIXe siècle causée par les surplus de production de maïs. À cette époque, les surplus de production de maïs étaient tels que ces derniers furent orientés vers la distillation, causant un effondrement du coût du whisky. Ce dernier se buvait désormais à la pinte, ce qui jeta des millions d’individus vers l’alcoolisme et la misère. De tels excès alimentèrent la réprobation générale quant à l’ivrognerie qui culminera un siècle plus tard avec l’instauration de la Prohibition.

Lors du New Deal, l’administration de Roosevelt mit en place un mécanisme de contrôle de la production agricole incitant les agriculteurs à ne pas vendre systématiquement leur surplus, notamment grâce des prêts avantageux. Dans les années 70, à la suite d’une augmentation du prix des produits alimentaires, l’administration Nixon jeta aux orties ces procédés et appliqua des mesures que l’on retrouvera dans l’ensemble des pays occidentaux, notamment celle de subventionner massivement la production agricole. Les résultats ne se furent pas attendre et le coût de la calorie s’effondra si rapidement que l’industrie du fast-food put démultiplier la taille de ses portions.

Évolution de taille du hamburger de McDonald’s entre 1955 et le début du XXIe siècle.

L’augmentation des surplus agricoles et l’élevage intensif ont abaissé le coût de la calorie et permis de quasiment tripler la taille des plats. Ce phénomène de supersizing de la malbouffe est pointé du doigt comme étant responsable de l’épidémie d’obésité aux États- Unis et dans le reste du monde. Il ressort que plus le prix de la calorie baissera et plus il sera mathématiquement facile de devenir obèse. Les choix nutritionnels et la volonté individuelle peuvent bien entendu expliquer (entre autres facteurs, dont le terrain génétique) les différences entre individus, ils n’expliquent qu’imparfaitement pourquoi l’obésité progresse de manière temporelle à l’échelle des populations.

Les Américains ont-ils moins de volonté que les Français, eux-mêmes ayant moins de volonté que les Somaliens ? Ou plutôt n’est-ce pas que la calorie est meilleur marché aux Etats-Unis qu’en France et qu’elle est moins chère en France qu’en Somalie ? Le facteur principal est, selon moi, la disponibilité du produit. À comportement alimentaire égal, une population aura tendance à grossir davantage si 7 produits alimentaires sur 10 sont de la malbouffe au lieu de 1 sur 10, par exemple. Et il y aura évidemment plus de malbouffe si la calorie est bon marché. Après la défaite de la Chine lors des guerres de l’opium, l’Empire du Milieu se retrouva inondé d’héroïne (cultivée dans les colonies anglaises des Indes) ce qui entraîna une catastrophe sanitaire pour le pays.

Si le « manque de volonté » pouvait expliquer pourquoi certains Chinois devinrent toxicomanes et pas d’autres (différences interindividuelles), il reste que c’est l’abondance d’héroïne bon marché qui fut la cause de l’épidémie de toxicomanie en Chine (facteur causal). Notez ici qu’il n’y a aucun jugement de valeur, il s’agit d’une simple relation mathématique. L’abondance d’un produit résultant d’une baisse de son coût (que le produit soit la calorie, de la drogue ou des téléphones portables) facilite tout simplement son utilisation par un plus grand nombre de personnes, avec les conséquences que cela suppose également sur le plan collectif. La croissance du vide Ce que les portions dans nos assiettes ont gagné en taille, elles l’ont cependant perdu en qualités essentielles. Contrecoup de la disponibilité accrue des calories, on assista à un e et de « dilution » des nutriments dans les aliments.

L’utilisation massive d’engrais et de pesticides, la sélection de variétés à croissance rapide ainsi que le rejet de CO2 dans l’atmosphère provoquent un appauvrissement des plantes en minéraux essentiels et vitamines. Beaucoup d’antioxydants par exemple, cruciaux pour un fonctionnement harmonieux de notre organisme, constituent en réalité des moyens de défense de la plante contre les infections, les parasites et toutes sortes de stress. Débarrassée de ces fléaux, cette dernière évite de synthétiser ces coûteuses molécules pour privilégier la croissance somatique. Le constat est similaire pour les aliments d’origine animale. Le poids du poulet « de chair » a, par exemple, augmenté de 400% en un peu plus d’un demi-siècle et son prix a baissé de 40% .

La sélection de races à croissance rapide, le gavage de ces animaux par les calories bon marché des surplus céréaliers puis leur abattage précoce conduisent à une perte de goût et de propriétés de leur viande. Difficile de ne pas faire de parallèle avec la prise de poids et le déclin généralisé de la force physique chez les populations contemporaines. L’adage selon lequel on est ce que l’on mange trouve ici toute sa pertinence. À force de consommer des aliments « vides », nous devenons littéralement des baudruches dépourvues de substance.

Évolution de la taille du poulet de chair depuis le milieu du XXe siècle. Le poids de l’animal a augmenté de 400 % alors que son prix de vente a baissé de 40 %. La sélection de races à croissance rapide et l’industrialisation des conditions d’élevage ont conduit à l’obtention de spécimens difformes. Source.

Les jeunes générations, les mieux nourries de l’Histoire du point de vue calorique sont donc de grande taille, mais elles sont inférieures à leurs aînées par la force, les capacités physiques et la vigueur, et la tendance continue de s’accentuer à chaque génération. À l’instar des aliments que nous consommons, nous privilégions la croissance en masse de notre organisme au détriment de sa substance. L’excès de calories entraîne l’obésité qui elle-même altère profondément le fonctionnement du corps humain, en diminuant notamment le taux de testostérone chez les hommes, la fertilité chez les femmes, ce qui contribue à accentuer encore plus la dénatalité dans les pays développés.

Comme des animaux de zoo, les Occidentaux contemporains sont gras et enfermés, ils n’ont donc plus aucune motivation à se battre pour se nourrir et se désintéressent de la reproduction. La nature ayant horreur du vide, d’autres s’en chargent bien entendu à leur place. Le ruissellement (agricole) existe Une partie des surplus agricoles des pays développés sont expédiés vers le Sud, notamment en Afrique. La majorité des pays africains se trouvent en état « d’insécurité alimentaire », c’est à dire qu’ils ne peuvent nourrir convenablement leur population avec leur seule production agricole. Mais dans ce cas, comment parviennent-ils, malgré tout, à engendrer une croissance démographique si considérable ? Grâce aux surplus agricoles des pays développés, évidemment.

La guerre en Ukraine a d’ailleurs illustré la précarité nutritionnelle du continent africain. Il fallut en effet une mobilisation des belligérants et de plusieurs pays intermédiaires pour garantir l’approvisionnement de l’Afrique en céréales ukrainiennes et russes. Il convient d’ajouter qu’une des conséquences de l’arrivée sur le marché des pays africains de céréales à bas coût est la ruine de l’agriculture vivrière locale et un exode rural des paysans vers les villes à partir desquelles ils pourront émigrer vers les pays du Nord. Il est également plus profitable pour les populations locales de privilégier les cultures destinées à l’exportation (café, cacao, etc.) et d’acheter des céréales bon marché aux pays riches que de cultiver la terre avec leurs propres espèces locales.

Par ailleurs, l’aide alimentaire mondiale, certes basée sur de nobles sentiments, déstabilise les productions locales en décourageant les fermiers à cultiver la terre. Les pays les plus dépendants de l’agriculture étrangère sont donc ceux engendrant les plus forts excédents démographiques. Cet excédent démographique (les jeunes mâles surnuméraires notamment) ne trouvant pas d’emploi dans des économies encore immatures, se déverse à son tour dans les pays développés.

Dépendance des pays d’Afrique au blé russe (rouge) et ukrainien (bleu) pour leur approvisionnement alimentaire.

Dépendance alimentaire du continent africain. Près de 70 % des pays africains sont des importateurs nets de nourriture. Les rapports de dépendance varient de 1,5 à plus de 5 suivant les régions. Le blé est importé d’Europe et d’Amérique, le sucre et le maïs d’Amérique, le riz et l’huile d’Asie.

Ainsi, les destructions environnementales de l’agriculture industrielle entraînent un déclin physique des populations des pays riches, la paupérisation et la dépendance de celles des pays pauvres et le grand remplacement de celles-là par celles-ci. Les transformations voulues par nos sociétés ont engendré une cascade d’effets redoutables menaçant l’équilibre civilisationnel, mais ces questions n’intéressent que très peu les dirigeants politiques et économiques, ceux-ci étant obsédés par une vision productiviste à court terme et devenue une sorte de religion. D’un autre côté, il est évident que personne de raisonnable ne souhaiterait le retour aux disettes du passé, la faim étant un fléau que notre espèce a toujours instinctivement combattu. Il semblerait cependant censé de diminuer progressivement les surplus agricoles, c’est à dire les éloigner des valeurs délirantes dénoncées ici pour se rapprocher d’un équilibre plus avantageux.

Cette approche suppose le retour à la terre d’une partie de la population urbaine (cela tombe bien, les villes sont surpeuplées, les campagnes vides) et l’emploi de techniques générant de plus faibles surplus (agriculture biologique, traction animale au lieu de la mécanisation, diminution de la taille des parcelles, etc.) La limite évidente de cette proposition est que la course à la production est associée à des notions de prestige national et qu’aucune nation ne voudra faire le premier pas par crainte de se retrouver dépendante des autres. D’aucuns m’objecteront également qu’il est sans doute plus simple de réduire l’immigration que de sacrifier nos surplus agricoles.

C’est évidemment la solution la plus directe et intuitive, mais il est fort probable que cette solution soit difficile à appliquer dans une civilisation droguée à la croissance et pour laquelle l’immigration continue de faire tourner la machine économique et de « rajeunir » artificiellement la pyramide des âges. Il nous faudrait, à l’instar des Japonais (mais combien de temps tiendront-ils ?), accepter la prééminence des cycles naturels des civilisations, c’est à dire sacrifier la puissance à court terme au pro t de la tranquillité à long terme, la croissance du PIB à l’harmonie nationale. Et si nous acceptions ce changement de paradigme, il est fort probable que notre maturité nous convaincrait également à réduire notre surplus agricole, les deux notions étant intrinsèquement liées.

Vertumne