« Le multiculturalisme américain a des leçons à donner à la France »

Que cela plaise ou non au président de la République, la France aurait tout à gagner à accepter sa nature multiculturelle. Cela ne constituerait pas un aveu d’échec face au modèle américain.

Fin janvier, Emmanuel Macron a convié la presse étrangère, dont de nombreux correspondants américains et britanniques, à une rencontre qui n’avait pas vocation à rester officieuse. C’est plutôt rare dans les cercles parisiens, où il est habituel d’obtenir l’aval de son interlocuteur avant de publier un article, et où l’entregent dans les milieux médiatiques et politiques dépasse tout ce que pourraient imaginer ceux qui œuvrent en coulisse à Washington.

Ce grand rendez-vous, initialement prévu à la fin 2020, avait pour principal objectif d’encourager le dialogue avec “la presse anglo-saxonne*”, une catégorie à laquelle appartient le Washington Post et à qui le président français reproche son analyse de la réaction française aux attentats terroristes de l’automne 2020. L’effroyable décapitation, en octobre, de Samuel Paty, professeur de collège qui avait montré en classe des caricatures de Mahomet, a accéléré les projets du gouvernement, qui avait déjà annoncé son intention de lutter contre ce qu’il appelle le “séparatisme islamiste”.

L’Élysée entend par là le rejet des valeurs laïques de la République française par une petite minorité de musulmans fondamentalistes. Le 1er février, les débats ont commencé à l’Assemblée nationale sur la loi “confortant le respect des principes républicains”. Après les attentats, plusieurs journalistes étrangers, moi y compris, se sont attiré les foudres de la classe dirigeante française quand nous avons souligné que certains semblaient confondre islam et islamisme, une distinction que des ministres de Macron n’ont pas su faire à de multiples reprises.

Elle est pourtant cruciale dans un pays qui compte l’une des plus grandes populations musulmanes en Europe de l’Ouest. Pourquoi les intégristes se sont-ils radicalisés ? “Nous faisons face à une véritable crise du modèle d’intégration en France, a déclaré le président. Comment voulez-vous qu’on s’en sorte si on laisse s’installer [le séparatisme] ?”

La question est légitime. Dans certains quartiers, il existe en effet un repli islamiste, qui crée un univers parallèle hostile non seulement aux valeurs de la France mais aussi à la modernité en général. Un nombre surprenant de professeurs expliquent qu’ils s’autocensurent lorsqu’ils enseignent la religion et la laïcité, et que certains élèves refusent les cours sur l’Holocauste. Il existe des cas de mutilation génitale féminine. Les homicides antisémites sont en augmentation ces dernières années.

Mais la question n’a jamais été de savoir s’il y a en France des intégristes. Il s’agit plutôt de comprendre pourquoi ils le sont et pourquoi ils semblent plus nombreux en France que chez ses voisins. La France est loin d’être la seule aux prises avec le terrorisme islamiste, mais elle est aussi celle qui a le plus souffert des violences djihadistes qui frappent l’Europe depuis quelque temps. Le lien avec l’islam ou une forme d’alinéation socio-économique ?

Des immigrés musulmans arrivent en France en grand nombre depuis les années 1960, mais la vaste majorité des extrémistes d’aujourd’hui sont français et ils sont le produit du même système éducatif que Macron. Depuis des années, les universitaires et le grand public cherchent à déterminer si l’extrémisme islamiste est lié à l’islam ou à une forme d’aliénation socio-économique. Macron se range manifestement du côté de Gilles Kepel, un politologue français qui défend la première hypothèse. Selon lui, les attentats qui endeuillent la France depuis 2012 démontrent l’existence d’un salafisme profondément ancré qui fait de la civilisation européenne son ennemie.

Mais Macron a aussi concédé plus que tous ces prédécesseurs une responsabilité de l’État français dans la montée de ce séparatisme. Il a commandé un rapport sur les crimes coloniaux de la France en Algérie.

Et en octobre 2020, peu avant l’assassinat de Samuel Paty, il a aussi affirmé que si tant de jeunes Français tombaient dans l’islamisme radical, c’était parce que le discours public est trop dur à leur égard : “Et je le dis parce que c’est tout cela qu’il nous faut tenir ensemble, si nous avons un discours réducteur, nous enverrons un message simple à toute la jeunesse des quartiers : ‘Nous ne vous aimons pas. Vous n’avez pas de place dans la République.’” Une vraie volonté de combattre les discriminations ? Ces déclarations seront-elles de vaines promesses ?

On n’entend plus guère parler de la lutte contre le séparatisme annoncée par Macron : c’est-à-dire notamment de combattre les discriminations que subissent les jeunes issus de l’immigration, en particulier dans l’accès à l’emploi et au logement, même si le gouvernement prévoit la mise en ligne en février d’un site Internet sur la question. Le rapport sur la présence française en Algérie, que Macron a qualifiée de “crime contre l’humanité” en 2017 pendant sa campagne présidentielle, n’ira probablement pas jusqu’à la présentation d’excuses officielles pour les crimes coloniaux.

Trop souvent en France, la politique est une affaire de sémantique, et l’affrontement récent avec les journalistes étrangers le prouve. Devant un parterre de journalistes américains et britanniques – à qui les élites françaises reprochent régulièrement de vouloir imposer le multiculturalisme à la France “universaliste” – Macron a défendu le modèle français, c’est-à-dire l’égalité en droit, par opposition à ce que beaucoup voient comme les dérives de la promotion d’intérêts particuliers aux États-Unis.

Universalisme et multiculturalisme

“L’universalisme n’est pas à mes yeux une doctrine d’assimilation – pas du tout, a avancé le président français. Ce n’est pas la négation des différences. Je crois en la pluralité au sein de l’universalisme, mais pour affirmer qu’en dépit de nos différences notre nationalité nous permet de construire ensemble quelque chose d’universel.”

Je suis bien d’accord, mais Macron donne ici la définition d’une société multiculturelle. Il note à juste titre que les sociétés fondées sur la différence peuvent tout à fait nourrir des aspirations universelles. La France a tort de faire un bilan défaitiste de sa société multiculturelle : la pluralité ethnique y est plus grande que dans la majorité des pays européens, et c’est précisément ce qui fait sa force.

Deux de ses plus grands ambassadeurs à l’étranger sont le footballeur Kylian Mbappé et l’acteur Omar Sy, dont la série Lupin (Netflix) a ravi le monde entier. Il se trouve qu’Omar Sy est musulman ; la série dans laquelle il joue décrit avec nuance le racisme en France. La star met l’accent non pas sur l’universel mais sur le particulier, et le particulier se révèle finalement universel. Mais Macron refuse d’employer le mot “multiculturalisme” pour décrire le pays qu’il gouverne, préférant formuler sa stratégie en ces termes : “Ce n’est pas un multiculturalisme. C’est une politique de reconnaissance dans un cadre universaliste.

Le modèle français assimile trop fréquemment la différence à un danger, c’est pourquoi le constat d’une France multiculturelle est perçu comme un échec, voire une capitulation. Mais nul besoin d’y voir une importation anglo-saxonne. Le multiculturalisme est tout simplement la réalité dans laquelle s’inscrit la France. Et c’est quelque chose dont elle peut s’enorgueillir.

* En français dans le texte.

The Washington Post