Le mystère des manuscrits disparus de Louis-Ferdinand Céline enfin levé

Le journaliste Jean-Pierre Thibaudat, à l’origine de leur réapparition l’année dernière, dévoile sur son blog les conditions dans lesquelles ces manuscrits lui ont été confiés par la famille du résistant Yvon Morandat, qui a occupé l’appartement de l’écrivain à la Libération.

Il y a tout juste un an, le journal Le Monde révélait comment près de 6.000 feuillets inédits de Louis-Ferdinand Céline, disparus depuis la fin de la guerre et la fuite de l’écrivain, avaient subitement réapparu en 2019, conservés en secret depuis une quinzaine d’années par le journaliste Jean-Pierre Thibaudat. Un trésor du point de vue littéraire – la version intégrale de Casse-pipe et trois romans, Guerre, Londres et La Volonté du roi Krogold – et un mystère puisque l’ancien critique dramatique du journal Libération refusait, au nom du « secret des sources », de révéler qui lui avait confié ces précieux papiers.

Cette réapparition inattendue relançait de plus belle les spéculations sur la façon dont ces manuscrits avaient disparu du domicile de l’écrivain à Montmartre. Plusieurs hypothèses avaient été avancées, y compris par Céline lui-même. Le nom d’Oscar Rosembly, juif corse qui avait fréquenté l’écrivain avant la guerre et a réapparu en FFI à la Libération, perquisitionnant plusieurs appartements de célébrités, avait été un temps évoqué. Tout comme celui d’Yvon Morandat, résistant proche de Jean Moulin, qui avait occupé l’appartement réquisitionné de la rue Girardon et y a vécu ensuite plusieurs années. Ou encore d’un autre de ces libérateurs de la butte Montmartre, qualifiés de « pillards » par l’auteur, dont les descendants auraient hérité des précieux documents.”

« Position victimaire »

Jean-Pierre Thibaudat, en conflit avec l’un des héritiers de Lucette Destouches, l’avocat François Gibault, a finalement décidé de révéler la vérité mercredi 10 août, sur son blog, et de donner ainsi sa propre version des faits. Si c’est donc bien Yvon Morandat qui a récupéré les précieux feuillets à la Libération, ceux-ci n’ont pas été « volés » mais « préservés » par ce grand résistant, insiste le journaliste. Celui-ci aurait même contacté Louis-Ferdinand Céline lors de son retour d’exil, affirme-t-il, sans en avoir cependant les preuves écrites, pour lui restituer l’ensemble de ses biens conservés dans un garde-meuble ainsi que les fameux papiers, à condition d’en payer la facture. Ce dernier aurait refusé, parlant à propos de ses manuscrits de « pelures » et de « brouillons ».« Céline ne se départira jamais de cette position victimaire qui lui sied », écrit Jean-Pierre Thibaudat.

Les meubles seront, selon ce dernier, vendus par la direction du garde-meuble pour solde de tout compte et les fameux documents conservés dans une malle, où ils seront oubliés pendant des dizaines d’années. C’est la fille d’Yvon Morandat, mort en 1972, Caroline, qui les aurait découverts par hasard dans la cave de l’appartement familial de Neuilly au début des années 1980. Affolée par cette découverte, elle se serait confiée à un ami proche, Gilles, redoutant que la réapparition de ces manuscrits chez eux jette l’opprobre sur la mémoire de son père. C’est là que Jean-Pierre Thibaudat, ami de Gilles, est consulté. Caroline finit par lui confier les documents à deux conditions : qu’ils ne soient pas restitués de son vivant à Lucette, la veuve de Louis-Ferdinand Céline, et que le secret soit gardé sur leur origine.

Récit en neuf parties

Devant l’ampleur prise par la réapparition des manuscrits et le jeu de pistes ouvert pour en retrouver l’origine, la fille d’Yvon Morandat a finalement accepté que le journaliste révèle sa source. Jean-Pierre Thibaudat l’a fait, non sans resituer les faits dans leur contexte, dans un récit en neuf parties intitulé « Céline, le trésor retrouvé », accessible sur son blog Balagan. Il y dédouane le résistant de toute volonté de s’approprier ces documents. «Yvon Morandat n’a rien “pillé”, écrit-il. Au contraire, il a tout préservé, il a fait œuvre de clairvoyance et de civisme. L’histoire littéraire lui en sera reconnaissante. Pour l’Histoire, c’est déjà fait. Il est compagnon de la Libération et un collège porte son nom. »

Il y regrette cependant que les manuscrits n’aient pas été versés dans un fonds public, ouvert à tous, et qu’ils soient « retournés à l’invisibilité dans un coffre de banque ». Les ayants droit ont, eux, commencé à faire paraître chez Gallimard un premier manuscrit, Guerre, au mois de mai. Un second, Londres, est attendu pour le 13 octobre. Toute l’œuvre de Céline tombera dans le domaine public en 2031.

La Croix