Le mystère des montres de Staline made in USA !

Bien avant la guerre froide, la plus haute distinction de l’Union Soviétique, remise par Staline en personne, était accompagnée… d’une montre Hamilton

Des montres américaines en Union Soviétique? Hormis au poignet d’apparatchiks du régime, cela pourrait surprendre. Mais en 1941, les relations entre Union Soviétique et États-Unis étaient bien différentes de ce qu’elles deviendront par la suite et sont encore aujourd’hui avec la Russie. L’éclatement du pacte germano-soviétique et le lancement de l’opération Barbarossa par le régime Nazi demeurent l’un des tournants de la Deuxième Guerre Mondiale. Le 22 juin 1941, l’Allemagne de Hitler s’en prend à l’Union Soviétique, ouvrant un second front. Nous connaissons tous la fin de l’histoire, mais pas toujours ses méandres…

Ainsi, lorsque l’on se penche sur l’URSS de l’époque, on découvre un détail horloger étonnant: les premiers Héros de l’Union Soviétique, récompense ultime accordée par le Soviet Suprême, ne recevaient pas que l’étoile d’or de l’Ordre de Lénine. En récompense des actes héroïques de ces combattants soviétiques sur le front, Staline leur remettait également ( a priori en personne, propagande oblige) une montre… Américaine! Des Hamilton identiques à celles fournies en dotation aux soldats américains aux premiers jours de la guerre. Au total, la marque (aujourd’hui devenue Suisse) aura livré environ 365.000 de ces montres militaires de dotation aux forces américaines, entre US Navy, US Army et USMC.

Environ 3000 d’entre elles ont cependant connu un tout autre destin, en Union Soviétique. Car dès que celle-ci fut entrée en guerre contre les Nazis, une association basée à New York, le Roshan war relief fund, branche du comité américain de secours de guerre (la plus grande association caritative américaine), va financer l’envoi de matériel de guerre vers l’URSS. Contre les Nazis, toute aide était alors bienvenue. «Dans les premiers envois de matériel militaires vers l’Union Soviétique, on trouve ainsi des médicaments, des avions, des chars, des armes… Et des centaines de montres», explique Thierry Serna, spécialiste des montres militaires et créateur du site de montres de collection Mostra Store. En effet, à l’époque, on ne sait pas produire des montres de façon industrielle en Union Soviétique.»

Dans ce contexte, offrir une montre en sus d’une médaille prend toute sa valeur. Ces montres américaines Hamilton vont donc être offertes en récompense à la fine fleur de l’Union Soviétique. Que sont-elles devenues? Bon nombre d’entre elles ont sans doute disparu, enterrées, perdues avec leur récipiendaire. Seule une poignée garde vivant le souvenir de cette récompense étonnante. Thierry Serna a justement découvert l’une d’entre elles il y a peu, une Hamilton USA type 987A de 1941, de 34 mm de diamètre, dotée de 38 h de réserve de marche, avec un cadran argent clair et des aiguilles alors rehaussées de radium. Au dos du boîtier, est gravée la mention «героическому народу СССР, военный выпуск США», «au peuple héroïque de l’URSS, Russian War Relief».

Inspectée et révisée, elle comporte encore toutes ses pièces d’origine et est dans un état de fonctionnement parfait. Que vaut aujourd’hui un garde-temps aussi chargé d’histoire que celui-ci? Il est actuellement proposé à 11000 € sur le site Mostra Store, et mériterait de finir dans un musée ou dans une collection à la hauteur de sa rareté. Au total, de sa création en 1934 jusqu’à l’implosion de l’Union Soviétique en 1991, on recense seulement 12500 Héros de l’Union Soviétique, dont une centaine de pilotes de chasse. Seuls deux hommes se la verront accorder quatre fois, le maréchal Joukov et un certain… Leonid Brejnev. Un grand amateur de yachts, de voitures, et de montres!

Ce que l’on connaît encore moins que l’histoire de ces montres Hamilton offertes à l’Union Soviétique en pleine deuxième guerre mondiale, c’est leur influence sur l’horlogerie soviétique dans son ensemble. Ces quelques centaines de montres offertes par les États-Unis ont sans doute donné envie à Staline de voir l’URSS produire les siennes. Dans sa course au productivisme, l’ordre est donné, en pleine guerre, fin 1941, de commencer à fabriquer des montres «distinctives» destinées à récompenser les actes et actions ayant pour trait l’engagement de la population dans la défense de la patrie. «À un moment, toutes les montres offertes par les États-Unis ont été distribuées, explique Thierry Serna. Staline demande donc à l’usine n°1 de commencer à produire les premières montres d’honneur soviétiques.» Les usines de St Petersbourg prendront le relais par la suite, jusqu’à nos jours, où Raketa subsiste encore.

Union Soviétique oblige, ces montres d’hommages seront en général frappées d’une étoile rouge, symbole de l’unité des travailleurs. Mais aussi de l’emblème de chaque corps de métier, spécialiste par spécialiste, tels les ingénieurs concevant les barrages fournissant l’énergie à l’industrie naissant de l’Union. Chacun recevait ainsi sa médaille, et sa montre. Unr pratique qui, d’ailleurs, remonte à l’époque des Tsars, où il n’était pas rare d’offrir notamment aux vainqueurs de compétition de tir le même duo de récompenses…

Bien sûr, le NKVD fera partie des premiers organes d’état à distribuer des montres Made in USSR, et l’armée soviétique n’a pas été en reste. Ainsi, les premières montres du programme spatial soviétique, alors données aux ingénieurs, seront frappées du sigle de l’aéronautique. Vostok, Pobeda, Poljot, Raketa… Autant de noms qui semblent bénéficier à l’heure actuelle d’un regain d’attention de la part des amateurs de montres.

Le Figaro