Le «racisme environnemental», nouveau combat des écologistes

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Depuis Martin Luther King, les mouvements antiracistes aux États-Unis dénoncent les injustices environnementales. Mais en France la question du biais racial des inégalités de santé peine à émerger, malgré sa pertinence.

Moins d’argent pour la police, plus pour le droit à un air propre : la proposition de loi s’intitule « Respire » (« Breathe »). Elle est défendue par le Movement for Black Lives (M4BL) – une coalition de collectifs antiracistes créée en 2014 aux États-Unis –, lié à Black Lives Matter. Et elle entend répondre au cri de George Floyd, étouffé sous le genoux d’un policier blanc à Memphis le 25 mai dernier : « Je ne peux pas respirer ! »

C’est ce même souffle que veut porter à Beaumont-sur-Oise (Val-d’Oise) la marche du 18 juillet réclamant justice pour Adama Traoré, coorganisée par le comité du nom du jeune homme mort en 2016 et les militants climat d’Alternatiba, derrière le slogan : « On veut respirer ».

De l’autre côté de l’Atlantique, le Breathe Act veut protéger les vies des personnes noires en abolissant les financements publics de la police, de la prison, des centres de rétention, mais aussi en leur garantissant l’accès à un air « respirable » respectant les normes de santé de l’agence de l’environnement.

Ce long document détaillant une centaine de revendications est un véritable manifeste pour la justice environnementale, entendue comme l’accès égal « pour toutes les communautés » à une eau « propre » et « sûre », à un air pur, à une énergie 100 % renouvelable et zéro émission, à la propriété collective des sources énergétiques, aux subventions pour se préparer aux désastres climatiques.

Aux États-Unis, les mouvements antiracistes dénoncent les injustices environnementales depuis plusieurs décennies. Dès les années 1960, les militants des droits civiques s’alarmaient des pollutions subies en particulier par les Noirs. En 1968, Martin Luther King fut assassiné à Memphis (Tennessee), alors qu’il venait soutenir des travailleurs de l’industrie des déchets en lutte contre leur exposition à des produits dangereux.

Mais la concomitance de l’épidémie de Covid et de l’indignation collective qui a suivi la mort de George Floyd a réactivé les questionnements sur les liens entre couleur de peau et enjeux écologiques. Les Afro-Américains meurent 2,3 fois plus du Covid que les Blancs et les Asiatiques, selon une équipe de chercheurs spécialisée dans l’analyse de données.

En mai, des parlementaires démocrates ont demandé un plan de 50 millions de dollars pour analyser l’impact du coronavirus sur les habitants les plus exposés aux pollutions, et donc plus sujets que les autres à l’asthme et aux pathologies pulmonaires.

Ce biais racial des inégalités de santé en raison de la surexposition à un environnement toxique, qu’il s’agisse d’air pollué par un incinérateur, d’eau contaminée par du plomb, comme à Flint (Michigan) en 2014, ou de sols viciés par les métaux lourds laissés par les décharges, est au cœur de la problématique du racisme environnemental.

Les associations traditionnelles de défense de la nature aux États-Unis ont longtemps ignoré cette approche antiraciste des enjeux écologistes. Leur méfiance vis-à-vis des collectifs d’habitants de quartiers populaires en lutte contre des pollutions locales a nourri une vigoureuse critique de l’entre-soi blanc et socialement privilégié des ONG écologistes.

L’irruption de la question climatique et d’une nouvelle génération de militants a fait bouger les lignes de couleur au sein des mobilisations. En 2014, la Marche du peuple pour le climat à New York, en amont de la COP21, avait défilé derrière de longs cortèges de collectifs d’Afro-Américains, d’Hispaniques et de Nations autochtones.

En juin 2020, l’ONG 350.org, créée 13 ans plus tôt pour stopper les financements des énergies fossiles, a apporté son soutien à l’appel à « désinvestir de la suprématie blanche » initié par M4BL : « Des décennies de militantisme pour la justice environnementale ont montré que les communautés subissant les violences racistes et les abus policiers sont aussi affectées par l’extraction d’hydrocarbures, la pollution et toutes les inégalités de santé qui leur sont liées. »

Ces militants pour le climat appellent en conséquence à arrêter les subventions à la police et au système carcéral, et à utiliser cet argent dans l’éducation, des services de justice réparatrice et les créations d’emplois.

Mais les conflits resurgissent ailleurs. La branche américaine d’Extinction Rebellion s’est déchirée autour de la priorité à accorder à la lutte contre les discriminations, comme le rapporte Vice. Faut-il accorder la priorité aux Noirs, aux peuples autochtones, aux personnes de couleurs et aux communautés pauvres dans la transition vers l’économie zéro carbone ? Ou faute de temps, et pour ratisser un plus large public, ne prendre en compte qu’un « seul peuple, une seule planète, un seul futur » ?

Faute d’accord interne, X/R USA a fini par se diviser en deux structures distinctes. Le rapprochement en France entre « la génération climat » et la « génération Adama » que veut incarner la co-organisation de la marche du 18 juillet par le comité Adama et Alternatiba suscite lui aussi des remous. « On a reçu beaucoup d’insultes, de critiques ou des messages exprimant
une incompréhension sur les réseaux sociaux
», a témoigné Teïssir Ghrab d’Alternatiba Paris lors d’une conférence sur l’écologie et les quartiers populaires à la Base, un lieu écolo parisien, trois jours avant la manifestation.

« Mais les Noirs sont aussi la Terre »

Les mouvements réclamant justice et ceux dénonçant le racisme environnemental s’accompagnent aux États-Unis sans se recouper. En 1987, la commission « égalité raciale » de la United Church of Christ, une église chrétienne, publie le premier rapport documentant la surexposition des Noirs et des Hispaniques aux déchets toxiques.

La couleur de peau des riverains est la variable la plus significative pour expliquer la localisation des stockages de déchets dangereux (décharges, incinérateurs, bassins de retenue), plus que l’appartenance à une catégorie socio-économique, selon leurs estimations.

Dans les communautés de vie à proximité de deux sites ou plus de déchets toxiques, ou de l’une des cinq plus grosses décharges du pays, la moyenne de personnes appartenant à une minorité raciale est plus de trois fois supérieure à celle des bassins d’habitations sans aucun entreposage de produits dangereux. Trois des cinq plus grosses décharges sont situées dans des communautés où vivent une majorité de Noirs ou d’Hispaniques.

« Nous pensons que c’est une forme insidieuse de racisme », écrivent les auteurs, au sens d’un « préjugé racial plus le pouvoir ». Pour eux, le racisme se définit comme « l’utilisation, intentionnelle ou non, du pouvoir pour isoler, séparer et exploiter les autres ». Plus qu’une attitude individuelle, il s’agit d’« une forme institutionnalisée » de rejet.

Ce rapport sur « les déchets toxiques et la race » fait l’effet d’une bombe. En 1991, des participants au premier sommet environnemental national des personnes de couleurs publient Les Principes de la justice environnementale. Ils y affirment leur engagement à protéger leur « libération politique, économique et culturelle, niée par plus de 500 ans de colonisation et d’oppression », ce qui a causé « l’empoisonnement de nos communautés et de nos terres, ainsi que le génocide de nos peuples ».

Trois ans plus tard, Bill Clinton, alors président des États-Unis, publie un décret sur « la justice environnementale pour les populations minoritaires et à faible revenu ».

Dès les années 1960 et 1970, des luttes de résidents ou de travailleurs tentent de faire reconnaître le préjudice racial qui leur fait subir des environnements plus toxiques que les autres : ouvriers agricoles migrants exposés au DDT, un pesticide très toxique, en 1969 en Californie ; intoxication au plomb d’enfants de familles afro-américaines et hispaniques ; voisinage d’une décharge de PCB, une substance nocive pour le corps humain, dans le comté de Warren, en Caroline du Nord, en 1982.

C’est à l’occasion de cette mobilisation que Benjamin Chavis, un militant des droits civiques, dénonce l’existence d’un « racisme environnemental ». En 1989, la marche toxique de la Grande Louisiane rassemble des habitants de l’« allée du cancer », un corridor d’usines pétrochimiques où vit une population majoritairement noire.

En 2005, l’ouragan Katrina dévaste La Nouvelle-Orléans. Par son histoire musicale, culinaire et festive – son carnaval du Mardi Gras est l’un des plus célèbre du pays –, la ville occupe une place centrale dans la culture afro-américaine. L’abandon des habitants les plus pauvres dans des logements en ruine, cernés d’eau, et l’envoi de l’armée par George Bush pour mater les émeutes et les pillages qui s’y propagent suscitent une immense indignation et relancent les accusations de racisme environnemental. Spike Lee en tire un documentaire révolté – et critiqué – Katrina.

Pollutions, injustices écologiques ou racisme environnemental ? Les mots sont importants. Si l’exposition à une pollution délétère pour la santé est la conséquence de discriminations systémiques, les moyens à employer pour arrêter le phénomène doivent être pensés en connaissance de cause.

Il n’y a pas nécessairement d’intention de nuire à la source du racisme environnemental. En revanche, il y a une causalité différente de celle de la destruction de la couche d’ozone ou de la pollution des mers par le plastique.

Il ne s’agit alors pas seulement d’arrêter la source de pollution, qu’elle affecte l’air, l’eau, les murs d’une maison ou les sols, mais aussi de chercher à modifier les structures sociales, les mécanismes de la décision publique et les représentations qui conduisent à surexposer certaines personnes en raison de leur couleur de peau. Dans un cas, il peut suffire de remplacer un polluant par un substitut moins toxique.

Dans l’autre, il faut des luttes collectives d’émancipation contre les privilèges économiques et raciaux. Pour l’un, une avancée technologique peut faire l’affaire. Pour l’autre, des obligations et des interdits garantis par la puissance publique sont indispensables. Pour les obtenir des gouvernements et des parlements, des mobilisations massives sont nécessaires.

Pour l’économiste Joan Martinez Alier, dans son livre L’Écologisme des pauvres, « le principe du pollueur-payeur implique une échelle de valeur unique. En revanche, quand il est exprimé à travers le racisme écologique, le problème prend un tour différent. Je peux infliger un dommage à la dignité humaine en recourant à l’insulte ou à la discrimination raciale.

Mais payer une amende ne me donne pas le droit de persévérer dans un tel comportement ». Ainsi, pour le chercheur, un des animateurs d’un réseau de recherche militant, Environmental Justice Atlas, « il n’existe pas de véritable compensation. Argent et dignité humaine ne sont pas commensurables ».

Ce n’est ni un problème strictement écologique, ni une simple question d’égalité entre les membres d’une même société. L’enjeu est celui du droit à respirer, à boire, à se nourrir, à cultiver, à se déplacer sans en mourir ni en tomber malade. L’horizon est d’empêcher les atteintes irrémédiables à la capacité de vivre qui touchent certains corps parce qu’ils sont perçus et traités comme inférieurs à d’autres.

« Le racisme est une force qui empêche certains d’habiter la Terre. Mais les Noirs sont aussi la Terre », a dit le philosophe Malcom Ferdinand, auteur d’Une écologie décoloniale, mercredi soir, lors d’un débat sur écologie et quartiers populaires.

En France, la notion de racisme environnemental reste peu employée. Le juriste et militant William Acker l’utilise pour décrire « l’enfer des aires d’accueil des gens du voyage ». Le chlordécone, ce pesticide très toxique utilisé pour la culture de la banane jusque dans les années 1990 en Martinique et en Guadeloupe, en est « un cas emblématique », selon Malcom Ferdinand.

En l’absence d’outils statistiques pour mesurer les discriminations liées à la couleur de la peau des personnes concernées, reproduire les mesures de la United Church of Christ de 1987 est aujourd’hui impossible.

Pourtant, même en France, les inégalités obéissent à des logiques racialisées: accès au logement, à l’emploi, inégalités de santé et d’espérance de vie.

Pourquoi l’exposition aux pollutions et aux effets du dérèglement climatique en serait-elle préservée ? En 2019, la première étude sur la mortalité des descendants d’immigrés de deuxième génération en France a révélé une importante surmortalité chez les hommes d’origine nord-africaine.

En 2003, lors de la canicule qui causa 15.000 morts, la surmortalité fut particulièrement marquée dans les quartiers populaires de la banlieue parisienne :

  • 147 % dans l’Essonne, + 161 % dans les Hauts-de-Seine, + 160 % en Seine-Saint-Denis et + 171 % dans le Val-de-Marne, à comparer aux + 127 % à Paris ou + 103 % en région Centre. Les personnes économiquement défavorisées sont plus vulnérables à la pollution de l’air.
  • Entre mars et avril 2020, la Seine-Saint-Denis fut le département francilien le plus durement touché par l’épidémie de Covid : le taux de surmortalité a atteint 130 %, deux fois plus que dans les Yvelines (+ 67,3 %) ou la Seine-et-Marne (+ 65,4 %). Or le 93 est aussi le département qui connaît la plus forte proportion d’immigrés et de descendants d’immigrés.

L’écologie ne peut rester aveugle à ces mécanismes de domination, sous peine de ne prendre en compte que les personnes perçues comme blanches et socialement privilégiées.

Mediapart

7 Commentaires

  1. Accès à l’eau, accès au logement, que des manies de blancs tout ça, l’eau se porte sur la tête des femelles et le logement c’est de la bouse de vache et trois feuilles de bananier, personne ne les empêche de continuer à vivre avec leurs traditions ancestrales.

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    Quant à l’eau “propre”, faut arrêter les conneries hein:

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  2. Coronavirus : “On pense pouvoir être en mesure de livrer un vaccin à la fin de l’année”, dit le PDG d’AstraZeneca……………..hasard !!!!!!

  3. Humm….
    Donc les noirs sont tous pauvres et les oppresseurs blancs, tous riches.
    En gros.
    Article qui révèle malgré tout que pour faire du fric certains n’hésitent pas à tout salir et à intoxiquer les gens. C’est pas nouveau, les dirigeants africains procèdent de cette façon autant que les nôtres. Rien à voir avec la couleur !
    Mais bon, c’est mediapart, et blm est à la mode.

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