« Le reproche d’appropriation culturelle est fondamentalement fascisant »

Par Christophe Passer

À quel moment la psyché autoflagellée occidentale a-t-elle dérapé du «multikulti» vers l’abomination de l’«appropriation culturelle»? Car il a eu un instant de l’histoire où le métissage, corps ou cœur, était heureux. Louer les mélanges, c’était entrer dans l’univers de l’Autre, pensait-on. Il m’apparaît qu’il s’agissait d’une formidable et humaniste approche.

J’ai toujours pensé que mon amour du jazz ou de la soul m’avait prémuni contre toute idée de racisme. Dois-je désormais m’excuser d’aimer le blues parce que mon passé n’est pas celui de l’esclavage?

La première fois que j’ai entendu des mélodies brésiliennes, c’était Stan Getz: il s’était «approprié», le petit saligaud, la bossa-nova, dérivée de la samba. J’ai voyagé dans ma tête bien avant de voir une favela. Avec Randy Weston, j’entendais l’Afrique de Tanger avant d’y marcher, et humais l’Inde chez George Harrison ou Don Cherry. Stevie Wonder chaloupait latino trois vers en espagnol, tentait du reggae, quel scandale, et la nuit en Tunisie était dans la trompette de Gillespie.

La mode, la peinture se sont enrichies de ces mêmes emprunts, admirations, décalages aux mille racines: devons-nous brûler les Picasso parce qu’ils pompent sans vergogne la statuaire africaine? Interdire les jeans aux végétariens, qui se moquent si ouvertement du pantalon originel des cow-boys, exploités par les propriétaires de bétail? Faire procès à Maxime Le Forestier pour un tube en langue mauricienne? Dois-je arracher le turban coloré sur la tête de ma fille de 5 mois? Il ressemble vaguement à une coiffe du Togo.”

Quand le poète et sociologue Henri-Michel Yéré dit dans ces pages la semaine dernière que «l’appropriation culturelle est une forme de pillage», je ressens une pensée dans l’impasse. Si l’on est d’une culture «dominante», blanche en résumé, toute aspiration venue d’ailleurs finit peu ou prou par un manque de respect et le fameux pillage. Quid de la musique à succès d’aujourd’hui, dominée mondialement par les Noirs du hip-hop et du R’n’B? Ils dominent: ils pillent à leur tour la pop blanche?

Je persiste à voir en toute mixité, même maladroite ou ratée, une ouverture, une main tendue. La défense culturelle identitaire fonce au contraire vers le rabougrissement totalitaire. Paraphrasons Rushdie: «Quand quelqu’un me dit «Je suis pour le mélange des cultures, mais…», j’arrête d’écouter.»

Les pays sans cette liberté d’imprégnation imaginative ne s’approprient plus rien d’autre qu’eux-mêmes et, tournant à vide, sombrent dans l’enlisement nostalgique, victimaire et arrêté qui conduit au désastre. Voilà pourquoi je dis que l’appropriation culturelle n’existe pas, et que le reproche d’appropriation culturelle est fondamentalement fascisant.

Tribune de Genève