Le «Slav Squat» : pourquoi les Ukrainiens ne veulent plus s’asseoir comme des Russes (rediffusion)

Le quotidien allemand Die Welt s’intéresse au “slav squat”, position qui serait répandue chez les ressortissants de l’Europe de l’Est. Une posture qui trouve son origine dans le milieu carcéral dans l’ex-URSS et qui en dit long sur la politique de la “punition” dans les anciens pays soviétiques.

Quand on pense à l’Europe de l’Est, souvent vient cette image d’un homme, tout de Adidas vêtu, cigarette aux lèvres, accroupi d’une manière reconnaissable entre mille : sur les talons et les avant-bras sur les genoux. Cette posture s’appelle le squat russe, également connu sous le nom de slav squat.

Au cours de mes voyages en Ukraine, en Biélorussie et en Russie, j’ai vu cet accroupissement de mes propres yeux. Au printemps sur un chantier, en hiver sur une clôture, en été sur la plage avec une bouteille de bière : ils étaient là, les hommes, c’est-à-dire les gopniks, accroupis, regardant l’Europe de l’Est. Généralement des hommes d’âge moyen issus de milieux sociaux défavorisés. Peut-être en survêtement Adidas. Beaucoup ont une expérience de la prison.

On croit souvent à tort que le squat provient du dur travail dans les champs, ou des Slaves au chômage qui ne pouvaient même pas se payer une chaise pliante et s’accroupissaient donc toute la journée. Mais le “squat russe” vient des prisons soviétiques d’Ukraine, de Biélorussie, de Russie et de tous les autres États aujourd’hui post-soviétiques.

L’origine du squat fait l’objet de spéculations. On raconte des légendes sur les prisons. Les gardiens de prison auraient placé la plupart des détenus dans cette position afin de les contrôler. Le contrôle, c’est le sens de cette position accroupie. Elle permettait aux fonctionnaires soviétiques de réguler les cours des prisons.

Une posture typique des anciens détenus des prisons soviétiques

Bière, graines de tournesol et jogging Adidas, avec en plus la position accroupie du Russe : voilà la posture stéréotypique du Slave. Mais depuis la guerre d’agression russe, les Ukrainiens ont dépassé cette position assise typiquement russe. Elle trouve son origine dans un sombre traumatisme.
En Union soviétique, elle permettait de reconnaître facilement un homme qui avait passé un long moment en prison. Cet homme s’accroupirait très profondément en touchant le sol avec ses talons. Le haut et le bas de la jambe, pliés, se touchant. Sans effort, l’ancien détenu pouvait rester assis en position accroupie. Il s’agit du squat russe, également connu sous le nom de “slav squat“.

Mais depuis qu’Olena Zelenska – l’épouse du président ukrainien – a fait la couverture du nouveau magazine “Vogue” en se tenant les jambes écartées dans le parlement ukrainien, l’attitude envers le squat russe a changé en Ukraine. De nombreuses jeunes Ukrainiennes s’affichent dans la pose de Selenska sur des photos publiées sur les médias sociaux.

Cette nouvelle attitude a libéré l’Ukraine d’un récit soviétique. A savoir l’idée occidentale selon laquelle tous les Slaves vivent dans des blocs de béton gris et désolés et sont assis à longueur de journée dans le squat des Russes. La pose de Zelenska a permis de surmonter l’accroupissement des Russes, le “Slav squat”.

La vie en prison a ses règles non écrites. Souvent, les cours de prison ne disposaient pas de sièges. Même sur les lits, les détenus ne pouvaient souvent s’allonger ou s’asseoir que la nuit.

Selon les codes du monde criminel, le détenu n’a pas non plus le droit de ramasser quoi que ce soit par terre. Tout ce qui se trouvait par terre est sale et n’a plus aucune valeur. Mais il y a des exceptions, comme les paquets de cigarettes neufs encore emballés. On peut les ramasser après s’être accroupi.

La culture de l’accroupissement est complexe et difficile. Elle témoigne du mépris, du contrôle et du non-respect des minorités. Ainsi, le détenu ne doit ni se pencher ni se baisser lorsqu’il s’accroupit. Sinon, cela pourrait être interprété comme un signe de soumission dans la culture carcérale. La personne qui agit peut ainsi devenir un esclave dans la hiérarchie de la prison. En même temps, la prosternation peut être vue comme l’aveu d’un homme homosexuel qui joue le rôle passif lors des rapports sexuels.

L’ethnographe français Marcel Mauss a écrit dans son essai Les Techniques du corps que “l’humanité peut être divisée entre ceux qui s’accroupissent et ceux qui s’assoient”. “Un enfant s’accroupit souvent, nous, les adultes, désapprenons à le faire”, écrivait Mauss, sous-entendant que l’accroupissement était le signe d’une société peu développée. Le squat soviétique, ou même russe aujourd’hui, est un signe de la culture soviétique et russe de répression et de contrôle.

Le stéréotype du squat est une expression de la grande force de prégnance de la culture carcérale dans la société postsoviétique. En effet, alors qu’en Occident, on a misé sur la réinsertion sociale, en Russie, l’objectif principal de l’exécution est la punition. Selon une étude de 2013, 25 pour cent des hommes russes auraient déjà fait de la prison. Aujourd’hui, 400 personnes sur 100.000 sont incarcérées en Russie. C’est huit fois plus qu’en Allemagne. Il en résulte un contrôle social et une mise sous tuyau. Ils se fondent sur un réseau d’informateurs et des peines très sévères – même pour des délits mineurs. Comme tout le monde surveille tout le monde, même un très petit nombre de fonctionnaires parvient à surveiller un grand nombre de détenus.

Le mème du “Slav Squat est source de nombreux détournements photographiques sur les réseaux sociaux.

Il en va de même pour l’État russe. Le squat russe est le symbole de la culture russe de l’oppression et de la punition. Cela vaut pour la Russie, pour la Biélorussie, mais aussi pendant longtemps pour une Ukraine marquée par l’influence russe et soviétique. Mais la société ukrainienne a désormais pu littéralement se libérer de cette position d’oppression. Les femmes ukrainiennes se sont répandues dans un espace dominé par les hommes. Sur Instagram, elles postent leurs photos les jambes écartées. En dessous, il y a toujours une opinion politique. Les jambes écartées représentent une position de liberté qui tend vers l’Occident.

Le womenspreading, c’est-à-dire la position assise jambes écartées occupant tout l’espace, autrefois considérée comme typiquement masculine, était un phénomène de société en Allemagne en 2017. Depuis, beaucoup de choses ont changé. L’Allemagne est devenue plus tolérante. Il ne s’agit pas de dire qu’une pose a changé quelque chose, mais que la pose physique est l’expression d’une évolution de la société. Ainsi : l’Occident est plus libéral que la Russie. Aujourd’hui, nous voyons aussi que l’Ukraine peut être tout aussi libérale que la Russie à partir de sa posture[…]

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Le Courrier, Die Welt