Le surf, un sport traditionnel millénaire, originaire des côtes africaines

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Les Polynésiens auraient inventé le surf, dit-on. Puis les Américains auraient importé ce sport en Afrique de l’Ouest.Mais rien de tout cela n’est vrai, l’Afrique joue un rôle non négligeable dans l’histoire de la glisse, affirme le professeur d’histoire américain Kevin Dawson.

La culture du surf qui se développe actuellement le long des littoraux africains n’est pas une nouvelle tendance importée de l’étranger : c’est plutôt une renaissance et le reflet de traditions millénaires qui sont réinventées.

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Le surf a été décrit pour la première fois dans les années 1640, dans une région qui est aujourd’hui le Ghana, et cette activité est apparue à différents endroits des côtes africaines, du Sénégal à l’Angola. Sur des milliers de kilomètres, le littoral africain donne accès à des eaux chaudes où les vagues ne manquent pas, et les populations savaient constituer des équipages capables de glisser sur des rouleaux allant jusqu’à trois mètres de haut.

Les Africains surfaient sur des planches en bois longues de 1 à 1,50 mètre en se mettant sur le ventre, assis, à genoux ou debout ; ils avaient aussi de petits canoës à une place. Bruce Brown affirmait que son film The Endless Summer [“L’été sans fin”, un film initiatique sur le surf que l’Américain a sorti en 1966] avait fait découvrir le surf au Ghana, mais outre les plans sur [les surfeurs] Robert August et Mike Hynson, on y voit des jeunes Gas [un des peuples ghanéens], à Labadi près d’Accra, surfer sur des planches traditionnelles, que l’on peut trouver encore aujourd’hui sur certaines plages. Dans le film, les Gas savent tenir debout sur les longboards des Américains, montrant ainsi qu’ils ne découvrent pas le surf.

La pêche sur planche

Les Africains utilisaient aussi des longboards d’environ 3,5 mètres et s’en servaient pour pagayer sur plusieurs kilomètres. L’anthropologue anglais Robert Rattray [1881-1938] est à l’origine de la meilleure description et des meilleures photographies de planches sur le lac Bosumtwi, au nord-ouest d’Accra, au Ghana. Selon les croyances des Ashantis [autre peuple vivant au Ghana], le “dieu lac anthropomorphe” appelé Twi interdisait la présence de pirogues. Pour se prémunir contre tout châtiment divin, les populations pêchaient donc sur des planches appelées padua ou mpadua (au pluriel).

Michael Hemmersam, aventurier et négociant allemand du XVIIe siècle, est à l’origine de la première description connue du surf, problématique car il présentait un sport qu’il n’avait jamais vu. Pensant observer des enfants qui apprenaient à nager – probablement des Fantis [peuple ghanéen traditionnellement spécialisé dans la pêche], dans la région de Cape Coast, à l’ouest d’Accra –, il a écrit que des parents “attachaient leurs petits à des planches pour ensuite les jeter à l’eau”. La plupart des Africains apprenaient à nager vers 16 mois et avec une méthode qui fonctionnait ; la description faite aurait conduit à la noyade de nombreux enfants.

Les récits des siècles suivants ne laissent plus de place au doute. En 1834 par exemple, [l’explorateur écossais] James Alexander a écrit pendant un séjour à Accra : “De la plage, on voit des garçons nager dans l’océan en se mettant sur le ventre sur des planches légères. Ils attendent une vague puis glissent dessus comme un nuage avance dans le ciel.”

Il existe aussi des témoignages d’Africains faisant du bodysurf. En 1887, un voyageur anglais évoque un homme appelé Sua qui “danse et évolue dans les rouleaux, comme s’il avait vécu depuis son enfance dans l’eau aussi bien que sur laterre ferme”.

Les pêcheurs surfaient souvent sur des planches [semblables à celles] de paddle faisant près de deux mètres et sur des pirogues pesant près de sept kilos. En 1861,[l’explorateur anglo-irlandais] Thomas Hutchinson a observé des pêcheurs batangas, dans le sud du Cameroun, évoluer sur des canoës ne faisant “pas plus de1,80 mètre de long, 35 à 40 centimètres de large, et 10 à 15 centimètres d’épaisseur”,et pesant environ 7 kilos.

Pendant mes quelques jours à Batanga, j’ai remarqué que la pêche laisse place à des courses sur les rouleaux qui se brisent sur le rivage.Quatre ou six personnes se dirigent avec détermination vers le large et évitent les rouleaux à mesure qu’ils se forment, et se positionnent au sommet de la vague avec l’agilité et la confiance des canards. En atteignant le rouleau le plus éloigné, ils inversent le sens des pirogues vers le rivage d’un seul coup de pagaie et glissent sur le sommet de la vague. Grâce à cette méthode curieuse, ils foncent vers le rivage,portés par l’eau impétueuse.

Un savoir transmis d’une génération à l’autre

Savoir surfer ouvrait des perspectives économiques, car les Africains ont ainsi acquis des connaissances cruciales sur les vagues dans certaines zones, leur permettant de les traverser en pirogue et de faire le lien entre les villages côtiers et les pêcheries au large, ainsi qu’avec les voies de navigation longeant les côtes. Le littoral atlantique de l’Afrique compte peu de ports naturels et les rouleaux viennent se briser sur l’essentiel de ses rivages.

Pour les populations, la seule façon d’accéder aux ressources maritimes était de mettre au point des pirogues capables de filer à travers les vagues.Surfer était un savoir transmis d’une génération à l’autre, ce qui a conféré une portée sociale et culturelle aux principaux spots de surf, où la jeunesse apprenait à connaître intimement l’océan. Se laisser flotter, se positionner dans l’eau.

Connaître la distance entre deux vagues, les caractéristiques des brisants et la formation des séries de vagues séparées par des intervalles de plusieurs minutes. Et surtout,surfer a appris à la jeunesse que, pour glisser sur une vague, il fallait évoluer à la même vitesse qu’elle, ce que les Occidentaux n’ont pas saisi avant la fin du XIXe siècle.

Un Anglais qui observait les connaissances acquises par les surfeurs pendant leur enfance a noté qu’“ils comptent les vagues et savent quand ils peuvent avancer sans danger ou quand il faut s’écarter”, et ils patientent souvent de manière à glisser sur la dernière et plus grande vague de la série.À une époque où les sources d’énergie étaient rares – les sociétés exploitaient l’énergie tirée du vent, des animaux et parfois des fleuves –, les Africains des côtes atlantiques se servaient des vagues pour propulser jusqu’au rivage des pirogues remplies de poissons ou de tonnes de marchandises.

Ils étaient les seuls à maîtriser l’énergie de la houle dans le cadre leur travail productif quotidien. Les piroguiers ont maintenu à flot les économies coloniales, car ils transportaient quasiment toutes les marchandises exportées et importées d’Afrique entre les navires ancrés au large et le rivage, et ce du XVe siècle aux années 1950, période à laquelle les ports modernes ont été construits.

Au XVe siècle, les piroguiers ont fait découvrir aux Européens les plaisirs de la glisse, car à l’époque rares étaient les Européens qui étaient assez bons nageurs pour surfer. En 1853, Horatio Bridge a fourni une description grandiloquente du surf en pirogue à Cape Coast, au Ghana : “L’arrivée se fait dans de grandes pirogues, qui transportent les passagers près des rochers en toute sécurité et sans finir trempés, bien que les vagues fassent parfois 15 mètres de haut.

Il ajoute : “On tire une joie toute particulière en se sentant propulsé par une force irrésistible jusqu’au pic des gros rouleaux, pour ensuite être jeté dans leur creux, comme si on s’apprêtait à sonder le fond de l’océan.

Certains surfeurs attachaient une chaise à l’avant de leur pirogue, où les Blancs les plus intrépides pouvaient s’asseoir.Les surfeurs savaient que les Européens avaient peur de se noyer et d’être dévorés par des requins. Ils en ont profité pour exagérer les craintes de passagers, comme l’a observé Paul Isert le 16 octobre 1783 à Fort Christiansborg, à Accra [ce botaniste prus

sien est venu en Afrique de l’Ouest dans le cadre du commerce d’esclaves, contre lequel il s’est ensuite élevé] : “Les Européens ont en vain tenté d’affronter les brisants dans leurs petits bateaux pointus. Ils ont presque tous chaviré… Les Noirs se préparent maintenant à affronter les brisants. Le capitaine de la pirogue a prononcé une courte prière pour l’océan, après quoi il a dispersé quelques gouttes de brandy en offrande.

Au même moment, il a plusieurs fois frappé de son poing les deux bords de la pirogue. Il nous a avertis, nous Européens, qu’il fallait bien s’accrocher. Toute cette mise en scène était empreinte d’une telle gravité que nous avons presque cru nous préparer à la mort. Nous étions d’autant plus inquiets qu’après avoir commencé la traversée des brisants, ils ont plusieurs fois dû reculer car ils ne s’étaient pas bien synchronisés avec les vagues. Et pourtant, en quelques minutes, nous étions arrivés sans encombre sur le sable.”

Comme les surfeurs doivent le comprendre, ces piroguiers gas ont prolongé l’agonie des Européens en faisant semblant de s’être mal synchronisés avec les vagues, car “la coutume” veut qu’à cette occasion “chaque passager” fasse “un beau cadeau” [du brandy, selon Isert] à ceux qui les emmènent à bon port.

L’âme des arbres et les esprits de l’eau

Les pirogues étaient sacrées, sculptées avec des outils en fer, à partir d’arbres sacrés – les fromagers –, et l’océan a toujours été un lieu spirituel. Grands et majestueux, les fromagers reliaient les cieux à la terre, et certaines sociétés pensaient que les âmes des enfants à naître vivaient dans ces arbres.

Les pirogues étaient jugées féminines ou masculines, ce qui déterminait leur façon de surfer les vagues, tandis que l’âme du fromager demeurait dans les pirogues et communiquait avec les esprits de l’eau. Le royaume des ancêtres gisait au fond de l’océan, dont les eaux étaient peuplées d’esprits et de divinités. Les pêcheurs et négociants maritimes faisaient des sacrifices au nom des pirogues et des divinités aquatiques afin de naviguer sans danger et de s’assurer des voyages fastes.

Les peuples, du Sénégal à l’Afrique du Sud, vivant parfois aussi loin dans les terres que les Dogons du Mali et du Burkina Faso, honoraient des déesses ressemblant à des sirènes. Mami Wata, ou “Mère Eau”, était la plus vénérée. Esprit bienveillant, elle est dotée de puissants pouvoirs, dont celui d’évoluer entre le présent et le futur.

Elle protégeait ses fidèles de la noyade. Elle tirait les nageurs, piroguiers et, probablement, les surfeurs vers le royaume des esprits, leur révélant ainsi ses mystères, pour ensuite les ramener à la surface, ainsi pourvus d’une plus grande spiritualité, d’une meilleure santé et réussite, et d’une plus grande beauté.

Les eaux dotées de caractéristiques particulières – comme les spots de surf, les tourbillons et les cascades – ont la préférence des esprits aquatiques, dont Mami Wata, le sonde l’eau en mouvement étant l’écho des voix de ces esprits.Comme les fabricants de planches de surf, ceux qui conçoivent les pirogues les adaptent à certains types de vagues. Il existait des centaines de pirogues, dont chaque variante justifiait un nom spécifique. Les déclinaisons dépendaient de l’environnement local, comme la pente de la plage, ainsi que la taille, la forme et la force des vagues. Les pêcheurs gas de Labadi utilisaient trois types de pirogues sur quelques kilomètres de littoral : l’ali lele, la fa lele et la tfani lele.

Des pirogues en Caroline du Sud

Les Fantis ont mis au point et diffusé une pagaie en forme de trident. Quand ils pagaient rapidement, les trois branches peu écartées créent une plus grande surface car peu d’eau passe entre elles.

Ce modèle limite aussi la résistance si la lame frappe une vague en avançant. Les Fantis ont énormément voyagé et se sont déplacés jusqu’au Liberia, au nord, et jusqu’en Angola, au sud, faisant connaître au fil de leurs déplacements leurs prouesses en navigation et leurs équipements maritimes.

D’ailleurs, les Gas ont adopté la pagaie des Fantis au XVIIIe siècle, à la suite de quoi Bruce Brown, dans The Endless Summer, fait une blague de mauvais goût sur le cannibalisme, car selon lui, quand les piroguiers “pagaient vers nous, on pense qu’ils arrivent avec leurs fourchettes pour nous manger”.

Plus au nord, il y avait les pirogues du Sénégal et de Gambie, avec leurs proues et poupes saillantes. Ces embarcations auraient été mises au point par les marins niominkas qui vivaient sur les îles Diomboss [au nord de la Gambie] et la contribution d’autres groupes ethniques. Les pirogues glissent parfaitement dans ces eaux et sont particulièrement adaptées aux grandes et abruptes vagues qui sebrisent sur les plages orientées plein ouest au large du Sénégal et de la Gambie.

La traite des esclaves a transplanté de force des Africains et leurs cultures sur le continent américain. Là-bas, Mami Wata et d’autres divinités ont trouvé de nouvelles étendues à explorer et les esclaves ont reproduit leurs traditions maritimes. Des témoignages révèlent qu’à partir du début du XVIIIe siècle, des Africains asservis surfaient et faisaient de la pirogue de la Caroline du Sud au Brésil.

Daily Maverick

4 Commentaires

  1. Très belle ré-écriture de l’histoire par les progressistes .
    Je leur donne un autre indice .
    Ce ne sont pas les américains qui ont posé , les premiers , le pied sur la lune en 1969 .
    Ce sont les Peuls , avant notre ère , il y a plus de deux mille ans .On retrouve , d’ailleurs , dans leur art scriptural de très belles représentations graphiques de leur vaisseau et des étoiles …

  2. Ca me fait mal au coeur …
    Voir ces petites motocyclettes, chef d’oeuvre de la technologie blanche, aux mains de ces sauvages … Pfffffff

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