Le « triangle » : L’itinéraire des migrants pour gagner la Hongrie et l’espace Schengen passe désormais par la Roumanie

C’est le crépuscule sur la plaine de Voïvodine. Un groupe d’une cinquantaine de jeunes hommes, sacs sur le dos et duvets en bandoulière, marche d’un pas décidé le long de la petite route de campagne qui relie les villages serbes de Majdan et Rabe. Deux frontières de l’Union européenne (UE) sont à quelques kilomètres, celle de la Hongrie, barrée depuis la fin 2015 d’une immense clôture barbelée, et celle de la Roumanie, moins surveillée.

Tous s’apprêtent à tenter le «game»: échapper à la police et entrer dans l’UE, en passant par le «triangle». Il s’agit d’une nouvelle route migratoire à trois côtés qui permet de rejoindre la Hongrie, l’entrée de l’espace Schengen, depuis la Serbie, en faisant un crochet par la Roumanie.

«Inhumains et dégradants»

Selon les services d’immigration roumains, depuis l’automne 2020, le nombre de passages par cet itinéraire est en forte hausse. Les demandeurs d’asile ont augmenté de 137 % en Roumanie l’an dernier, atteignant 6 156 personnes, 92 % d’entre eux sont entrés illégalement via la Serbie.

Beaucoup de ceux qui espèrent passer par le triangle ont d’abord tenté leur chance via la Bosnie-Herzégovine et la Croatie avant de rebrousser chemin. «C’est difficile là-bas, raconte Ahmed, un Algérien d’une trentaine d’années, qui squatte une maison au toit éventré de Majdan avec cinq de ses compatriotes. Il y a des militaires qui patrouillent, cagoulés. Ils te prennent tout, ton argent, ton téléphone et tes vêtements. Je connais des gens qui ont dû être emmenés à l’hôpital.»

Les organisations humanitaires alertent depuis longtemps sur le zèle de la police croate. En octobre, Ylva Johansson, la commissaire européenne en charge des Affaires intérieures, a fini par dénoncer des «traitements inhumains et dégradants» infligés aux migrants, promettant une «discussion approfondie» avec les autorités de Zagreb. De son côté, le Conseil de l’Europe a appelé les instances croates à mettre fin aux actes de torture.

Mais sur le terrain, cela n’a fait qu’empirer, et les arrivées dans le nord de la Serbie se sont multipliées. «Rien que dans les villages de Majdan et Rabe, il y a en permanence plus de 300 personnes depuis cet hiver», estime Jeremy Ristord, le coordinateur de Médecins sans frontières (MSF) en Serbie. La plupart trouvent refuge dans des maisons abandonnées par les minorités hongroise et roumaine auxquelles Budapest comme Bucarest ont délivré des passeports après leur intégration dans l’UE. Ils sont alors massivement partis chercher fortune ailleurs.

Une population locale de plus en plus hostile

Siri, un Palestinien dont la famille était réfugiée dans un camp de Syrie depuis les années 1960, squatte une masure défoncée à l’entrée de Rabe. Ils sont neuf, dont trois filles. L’homme de 27 ans est sur la route depuis les combats d’Alep en 2011. Il a traversé la Jordanie, le Liban et la Turquie, avant de prendre la route des Balkans, avec l’espoir de rejoindre une partie des siens, installés en Allemagne, près de Stuttgart.

Il y a quelques jours, Siri a réussi à arriver jusqu’à Szeged, en Hongrie, via la Roumanie. «La police m’a arrêté, tabassé et je me suis à nouveau retrouvé ici. Sans rien», souffle-t-il. À côté de lui, un téléphone crachote la mélodie de Get up, Stand up, le hit reggae de Bob Marley. «On a de quoi s’acheter un peu de vivres et des cigarettes», raconte une des filles, assise sur un des matelas qui recouvrent le sol de la petite pièce, chauffée par un poêle à bois décati.

Basé à Belgrade, le collectif Klikaktiv est une des rares organisations humanitaires qui vient chaque semaine proposer une assistance juridique et du soutien psychosocial. «Ils préfèrent être ici, tout près de la frontière, plutôt que de rester dans les camps officiels du gouvernement serbe, malgré la précarité et l’hostilité grandissante des populations locales», explique Milica Švabić, la juriste de l’organisation. «La centaine d’habitants qui restent dans les villages de Rabe et de Majdan sont méfiants et plutôt rudes avec les réfugiés, même si presque personne ne veut rester ici», confirme Abraham Rudolf.

Ce sexagénaire habite une modeste bâtisse à l’entrée de Majdan, adossée à une ruine squattée par des candidats au game. «C’est vrai qu’ils ont fait beaucoup de dégâts et qu’il n’y a personne pour dédommager. Ils brûlent les charpentes des toits pour se chauffer et vivent dans des conditions d’hygiène terribles…» De temps en temps, ils lui volent quelques légumes dans son potager. «Je me mets à leur place, il fait froid et ils ont faim. En vrai, ils ne font de mal à personne, ils font même vivre l’épicerie du village.»

Passer coûte que coûte

Si le triangle est moins dangereux que l’itinéraire qui passe par la Croatie, les violences policières sont monnaie courante. Elles ont conduit MSF à se concentrer sur l’assistance à ces victimes. «Plus de 30 % de nos consultations concernent des traumatismes physiques, en majorité perpétrés lors des pushback (mesures de refoulement, NDLR), les autres étant dus à des accidents», précise le coordinateur Jérémy Ristord.

Ainsi, Hanan est tombée sur le dos en sautant de la clôture hongroise. Depuis, cette Syrienne de 33 ans souffre dès qu’elle marche. Mais elle ne renonce pas à son objectif: gagner l’Allemagne, avec son mari et son neveu, dont les parents ont été tués dans les combats à Alep. «On a essayé toutes les routes», raconte l’ancienne étudiante en littérature anglaise, dans un français impeccable.

«On a traversé deux fois le Danube vers la Roumanie. Ici, dans le triangle, douze fois. Et les frontières de la Croatie et de la Hongrie, on a essayé à sept reprises.» Cette fois encore, ils ont été expulsés par la police roumaine vers le poste-frontière de Rabe. «C’est dur, mais on n’a pas le choix. Mon mari a déserté l’armée de Bachar avec son arme. S’il rentre, il sera condamné à mort.»

Qu’importe la hauteur des murs placés sur leur route et la répression policière, les exilés finiront tôt ou tard par passer. La politique ultrasécuritaire de l’UE ne fait qu’exacerber leur précarité et leur vulnérabilité face aux trafiquants.

Le Figaro