Le wokisme et la cancel culture vont-ils détruire notre civilisation ?

Par Marc Alpozzo et Emmanuel Jaffelin, philosophes et essayistes

Non seulement le wokisme, ce mouvement venu des campus américains, ne nous déçoit jamais, mais il devient de plus en plus agressif depuis quelques années, dans notre vieux monde, où on y a vu naître les arts, la littérature et la philosophie. Parti désormais à l’assaut de notre patrimoine culturel, le wokisme a déjà fait des dégâts, obligeant les éditeurs d’Agatha Christie par exemple, en France, a rebaptisé en 2020, son Dix petits nègres, par ce titre sans fondement : Ils étaient dix, et qui a fait dire à l’historien Jean-Yves Mollier, préconisant de contextualiser les œuvres plutôt que de les corriger (dans un numéro de Télérama datant du 24 septembre 2020) : « C’est prendre les gens pour des imbéciles ».

Si jusqu’à présent, on regardait les Américains avec une distance amusée, jouant ainsi aux canceleurs de service, voici que cette vague d’annulation de notre culture est au cœur du débat public. Cette « nouvelle gauche religieuse américaine » comme l’appelle Mathieu Bock-Côté dans un brillant essai sur le sujet[1] n’a donc pas fini de faire parler d’elle, déboulonnant les statuts, annulant des titres de nos classiques, imposant un nouvel ordre mondial qui se veut éclairé par la Révélation diversitaire.

Le Nègre de Narcisse, jugé offensant 

Et voilà que, ces jours derniers, suite à la polémique autour du titre de l’œuvre de Joseph Conrad, Le Nègre de Narcisse, estimé « offensant », le titre de ce récit maritime a été changé, rapporte Le Figaro (jeudi 12 mai 2002). Ce roman de Joseph Conrad s’est fait connaître dans les librairies et bibliothèques sous le titre Le Nègre de Narcisse, qui est la traduction littérale de son édition originale The Nigger of the Narcissus publiée en 1897. Désormais, il paraîtra en français dans une version modifiée et sous un nouveau nom : Les Enfants de la mer, reprenant fidèlement le titre de l’édition américaine. Ce sont les éditions Autrement qui ont choisi de le rebaptiser ce roman, en raison du mot « nègre », jugé potentiellement « offensant » pour les lecteurs.

Le mot nègre aux États-Unis a été remplacé dans le langage courant par le mot « the N word », jugé moins blessant. Chez nous, c’est tout simplement à la tronçonneuse que l’on s’attaque à ce vieux mot, qui est à la fois un substantif (au féminin « négresse »), utilisé pour désignant les Noirs d’Afrique ou afro-descendants, plus particulièrement quand ils sont réduits en esclavage. Également un adjectif, il était utilisé au XXe siècle pour désigner l’ensemble des populations et cultures d’Afrique subsaharienne.

Certes, le substantif a pris avec le temps une connotation péjorative et raciste, influencé par l’anglais, langue dans laquelle la connotation péjorative est beaucoup plus forte. De plus, ce mot est indissociable de l’histoire de l’esclavage, servant de radical pour les mots relatifs au commerce des captifs africains (traite négrière, navire négrier, etc.), et il rappelle les heures sombres de notre histoire. Mais n’oublions pas toutefois, que ce terme a été transformé aussi, par le mouvement littéraire de la négritude, fondé notamment par les intellectuels Césaire et Senghor, afin de s’approprier cette meurtrissure infligée par l’histoire, mais sans toutefois en effacer la charge douloureuse, ce qui permettait de passer d’une connotation péjorative à une appellation positive.

Un peu d’histoire et d’étymologie

Dérivé du latin niger, « noir » en tant que couleur, le dictionnaire de Geoffroy nous dit qu’il apparaît en ancien français au XVIe siècle, negre et nigre (noir) pour désigner la couleur noire. Le terme sera ensuite repris à partir de 1529 au mot espagnol negro, « noir », pour désigner les personnes de couleur noire. Selon Myriam Cottias, directrice du Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages, le mot trouve son origine dans un lieu géographique précis : la région située autour du fleuve Niger, la Négritie, là où les Portugais développent l’esclavage avec l’appui du royaume du Kongo. Durant la traite atlantique, cette origine géographique sera indissociablement liée à un statut : la servitude, les marins portugais appelant les Africains qu’ils capturent sur les côtes pour en faire des esclaves aux Amériques les « negros »[2].

En faisant un peu d’histoire et d’étymologie, on comprend alors mieux l’origine de ce mot, et cela permet évidemment de nuancer des titres anciens, qui, bien entendu, n’apparaîtraient pas aujourd’hui, si le roman en question était publié au XXIe siècle, à la fois parce que ces titres seraient anachroniques, mais aussi, offensants surtout.

Cette censure morale rétroactive est donc suspecte et dérangeante. Jusqu’où ira-t-elle ? N’oublions pas par exemple, le Negro Spiritual, ce type de musique sacrée et vocale que créèrent les esclaves noirs des États-Unis au XIXe siècle et qui est à l’origine du Gospel. Supprimer « Negro » reviendrait donc à retirer l’origine géniale d’un type musical ! Et pensons que dans la langue française, le mot « nègre » est assumé, voire aimé et revendiqué par les artistes et écrivains d’origine africaine. C’est le cas de Dany Laferrière qui a écrit un roman magnifique et subtile qui s’intitule Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1995), titre qui joue sur une image sexuelle des Africains et raconte les exploits sexuels d’un Haïtien émigré au Canada. Ce livre vaut Les dix petits nègres mais avec plus de coïts que de crimes[3] !

« Racisme systémique »

Mais le mouvement Woke ne compte pas faire de pédagogie. Entendant juste déconstruire le vieux continent de son supposé « racisme systémique », les « wokes » parlent « d’intersectionnalité », de « cancel culture » et « d’appropriation culturelle », ainsi que d’« adelphité »[4], ou « whitewahsing »[5]. Mouvement né aux États-Unis, il s’articule autour d’un ensemble de termes spécifiques, empruntés à l’anglais, ainsi que des concepts sociologiques remontant parfois à la Grèce Antique. Ainsi ce mouvement met en place des enjeux idéologiques, dont le but premier est de déconstruire l’histoire et la culture occidentale, dite « trop blanche ».

L’idéologie woke ayant pris d’assaut du dictionnaire Le Robert, avec le pronom « iel » (voir la chronique de Marc Alpozzo dans ces pages), le cinéma, notamment la culture pour la jeunesse (comme les nouveaux films de Walt Disney qui sont « woke » en Occident, mais certainement pas en Chine ou dans les pays d’Arabie saoudite), les manuels scolaires, le langage courant, qui autorise ou n’autorise plus certains mots, voire certaines idées, on voit également aux États-Unis, des parents désormais s’insurger contre la présence, dans les bibliothèques scolaires, d’ouvrages qu’ils jugent sulfureux.

C’est devenu un débat ouvert là-bas, puisque ces parents veulent leur suppression pure et simple, dont plusieurs classiques de la littérature américaine, comme L’Attrape-cœurs, de J. D. Salinger, Les Raisins de la colère et Des souris et des hommes, de Steinbeck, ou des œuvres plus récentes, comme Beloved, de Toni Morrison[6]. Or, si le camp libéral crie à la censure morale, force est de constater que ce mouvement d’annulation sans appel progresse et traverse l’Atlantique désormais.

Déconstruire

Si donc, le mot « woke », issu de l’anglais, signifie proprement « éveillé », ce terme est surtout utilisé comme une formule aux États-Unis dans les communautés afro-américaines tout au long du XXe siècle, tel « Being woke », pour signifier qu’ils sont « éveillés » aux injustices sociales pesant sur leur communauté. Devenu un mouvement populaire et politique, le « wokisme », est repris par « Black Live Matter » dans un sens plus élargi, puisque désormais « être woke » englobe tout ce qui est relatif aux injustices et oppressions, dont le combat est porté en étendard par ses adeptes, en appelant aux « dominés » à « s’éveiller », donc à se libérer en combattant les « dominants » usant de leurs privilèges sur eux. Outre, la grande paranoïa victimaire de cette idéologie, « être woke » est une formule qui appelle à s’attaquer à tous les symboles marqueurs de cette domination, – puisque c’est bien connu, si la domination blanche existe encore, c’est parce que leur culture demeure prédominante dans nos sociétés !

Pour cela il faut donc tout déconstruire. D’où le « déconstructivisme », mot fortement influencé par Derrida, le philosophe de la déconstruction. Souvent employé par les « wokes », afin d’intimer l’ordre aux personnes dites « privilégiées » de se déconstruire, autrement dit de chercher à se défaire de leurs privilèges et d’un ensemble d’habitudes que la société leur a accordées. C’est ainsi que le « wokisme » entend aussi se débarrasser des « stéréotypes de genre », dont le mot « nègre ». Leur arme : la cancel culture, que l’on peut traduire en français par la « culture de l’effacement », et qui préconise tout simplement « d’effacer » ou de « boycotter » dans l’espace public les statues, les œuvres littéraires et artistiques ou les personnalités jugées « racistes, sexistes ou homophobes »[7].

« Racialisation des rapports sociaux »

Si donc désormais, la « racialisation des rapports sociaux devient l’horizon indépassable du progrès démocratique », tel que l’écrit Mathieu Bock-Côté dans l’essai déjà cité, mal nous en prendrait de nous élever contre la culture diversitaire. En effet, ne pas reconnaître le privilège blanc, ou contester le militantisme échevelé de ce nouvelle gauche « woke » et diversitaire vous condamnerait aussitôt. Ce mouvement ne tolère aucune opposition. Son objectif : nous éveiller tous et nous éclairer. Pour cela : faire de la « race » une catégorie sociologique et politique majeur. Et si vous résistez, alors vous serez accusé de « racisme », de « xénophobie », de « machisme », etc.

Un constat toutefois : si le mouvement idéologique et annulateur prend de l’ampleur, notamment le racisme anti-noir aux États-Unis et aussi en Europe de l’Ouest, rien ne change pour autant. Hormis montrer une haine farouche pour notre culture et notre histoire, ce mouvement, souvent issu d’une gauche caviar remplie de petits bourgeois blancs qui souhaitent autant déconstruire leur culture que celle de leurs parents, – mouvement petit bourgeois qui montre là encore, que le meurtre du père n’est pas un concept en psychanalyse qu’il faudrait ranger au placard. Ils font même du « racisme structurel » et de la « diversité » un étendard de leur supériorité, qu’ils comptent bien confirmer en l’infirmant, se disant ainsi prêts à envisager leur « privilège blanc » à la fois pour mieux le combattre, mais surtout pour mieux le dissimuler afin de le conserver et de le renforcer.

Mieux que de construire, on envisage de détruire, au nom des idéaux de la gauche diversitaire. Personne néanmoins, ne propose quoi que ce soit de mieux, sinon l’annulation pure et simple de 2000 ans d’histoire et une civilisation que l’on voue aux gémonies sans bien savoir pourquoi. L’histoire nous a pourtant montré à travers les purges staliniennes et la grande révolution culturelle prolétarienne de Mao, que ces mouvements émancipateurs n’en sont pas en réalité, et que les dégâts qu’ils causent, sont infiniment plus importants que les bénéfices qu’on en tire à terme.

Donc, plus que de se réjouir de ces pseudo-avancées culturelles et morales, il s’agirait de faire un vrai travail de compréhension de notre histoire, ainsi qu’un travail de recontextualisation, ce qui serait là, un vrai progrès moral et philosophique. Il paraît pourtant, que les militants, abreuvés d’idéologie, n’en veulent décidément pas… et on se demande jusqu’où on laissera faire ces grands travaux d’annulation de notre socle socio-culturel, jusqu’où ça nous mènera, et quel en seront les dégâts irréversibles à la fin…

Achevons ce propos sur une citation de Dany Laferrière dont le livre avait été critiqué et censuré aux États-Unis par ceux même qui militent encore pour l’interdiction d’user de ce mot : « le mot « nègre » est un mot qui vient d’Haïti. Pour ma part, c’est un mot qui veut dire « homme » simplement. On peut dire : « Ce blanc est un bon nègre. » Le mot n’a aucune subversion. Quand on vient d’Haïti, on a le droit d’employer ce terme et personne d’autre ne peut. C’est un terme qui est sorti de la fournaise de l’esclavage et il a été conquis […] L’histoire, c’est que, pour la première fois dans l’histoire humaine, des nègres se sont libérés et ont fondé une nation[8]. »

(Conclusion provisoire) : Après le trotskisme, à la mode chez les bobos au siècle précédent, succède le wokisme : l’enjeu glisse ainsi du politico-économique au socio-culturel. Leur mouvement « messianique » a moins pour visée de construire que de déconstruire, c’est-à-dire de détisser tout le fil d’une civilisation plurimillénaire, par haine et hostilité, sur les décombres de leur « conscience raciale » et d’une « histoire des Blancs » que l’on fantasme d’un côté et que l’on boue de déconstruire de l’autre. En rêvant de déblanchir l’homme occidental, en demandant réparation, on cherche plus à racialiser les rapports humains afin de prendre le pouvoir plutôt que de transformer la civilisation occidentale en un monde à taille humaine et fait pour tous. Le racialisme anti-blancs est surtout un tribunal révolutionnaire de nos temps de décadence et de déperdition, et notre civilisation pourrait ne pas en réchapper…

Marc Alpozzo
Philosophe, essayiste
Auteur de Seuls. Éloge de la rencontre, Les Belles Lettres

Emmanuel Jaffelin
Philosophe, essayiste
Auteur de Célébrations du bonheur, Michel Lafon

Notes

[1] Mathieu Bock-Côté, La révolution racialiste et autres virus idéologiques, Les presses de la cité, Paris, 2020.

[2] Source : Wikipédia.

[3]  Il n’y a d’ailleurs aucun crime dans ce roman qui est plus policé que policier !

[4] Ce mot est l’apanage d’un féminisme dit « intersectionnel » (qui englobe toutes les discriminations faites aux femmes).

[5] Veut dire se grimer le visage en noir, que ce soit pour jouer un personnage noir au théâtre, au cinéma, ou en guise de déguisement, quand on est blanc. C’est une pratique dénoncée par les « wokes » sous l’anglicisme « black face », soit « visage noir ».

[6] Voir à ce propos un très bon papier dans Le Figaro d’Adrien Jaulmes du 14 avril 2022 : « Conservateurs contre wokes : la bataille des bibliothèques scolaires américaines ».

[7] Tout récemment, le maire socialiste de Rouen Nicolas Mayer-Rossignol a proposé de remplacer la statue de Napoléon qui trône sur la place de l’Hôtel-de-ville par une effigie de Gisèle Halimi

[8] Cf. Émission de Radio-France du 8 octobre 2020 : Peut-on encore utiliser le mot « nègre « en littérature ? », avec Dany Laferrière par Yann Lagarde.

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