Lelivrescolaire.fr, ce manuel scolaire qui flirte avec la pensée “woke”

Lelivrescolaire.fr connaît un succès croissant dans le monde enseignant. Cette maison d’édition se démarque, notamment, grâce à une ligne éditoriale… jugée parfois trop militante.

Aujourd’hui, dans les lycées, les manuels numériques représentent 30 % du marché. Lelivrescolaire.fr est désormais leader sur ce segment puisqu’il emporte 22 % des choix sur les disciplines qu’il couvre.
afp.com/PATRICK HERTZOG

Nathan, Bordas et Hatier ringardisés ? Depuis quelques années, un nouvel acteur s’invite dans le marché très fermé des manuels scolaires. En 2009, Raphaël Taieb, alors âgé de 23 ans, a lancé la start-up lyonnaise Lelivrescolaire.fr, avec une promesse avant-gardiste : proposer des ouvrages en ligne, selon un modèle collaboratif qui permet aux enseignants de rédiger eux-mêmes les contenus. Intuition gagnante. Aujourd’hui, dans les lycées, les manuels numériques représentent 30 % du marché. Et Lelivrescolaire.fr est désormais leader sur ce segment puisqu’il emporte 22 % des choix sur les disciplines qu’il couvre. Plus de 1 000 établissements ont souscrit un abonnement premium, essentiellement dans les régions passées au “tout-numérique” comme l’Ile-de-France, le Grand Est et le Sud. “Notre modèle économique repose en grande partie sur les 5 000 établissements qui utilisent notre version papier”, précise Raphaël Taieb. L’accès à leurs éditions en ligne, lui, est gratuit mais une version enrichie – financée par les régions pour les lycées et par l’Etat pour les collèges – permet d’accéder à des services supplémentaires, comme des exercices interactifs. Au faîte de sa popularité, l’entreprise a été rachetée par Hachette Livre en 2020. 

Surtout, Lelivrescolaire.fr propose une ligne éditoriale parfois décalée par rapport aux ouvrages habituels. Globalement, l’approche se veut plus progressiste, voire “woke” – c’est-à-dire “éveillée” -, une idéologie venue des campus américains qui se démarque par sa radicalité et par ses méthodes pour le moins discutées dans la défense des minorités sexuelles, ethniques ou des femmes. Les thématiques comme le sexisme, le racisme, l’homophobie ou la transphobie sont particulièrement développées. “En tant que nouvel acteur, on s’autorise à pousser assez fortement ces sujets, là où les maisons d’édition plus traditionnelles se montrent sans doute plus frileuses”, reconnaît la cofondatrice, Emilie Blanchard, professeure agrégée de géographie. Avant d’ajouter : “Même si l’on peut parfois apporter une coloration à certaines activités ou matières, nous respectons totalement les programmes.” 

Certains avis sont plus réservés. Des éléments, jugés “problématiques” car “flirtant avec le militantisme” sont pointés du doigt par des enseignants. En cause ? La façon d’aborder quelques sujets d’actualité à forte teneur polémique. Dans le manuel de français de seconde, est ainsi proposée l’activité suivante : “Certains groupes sociaux ou ethniques discriminés forment des rassemblements non mixtes (réservés aux femmes, par exemple) afin de réfléchir aux luttes qu’ils peuvent mener. Trouvez-vous cette stratégie efficace dans la lutte contre les discriminations faites aux femmes ? Vous répondrez en développant une argumentation structurée.” Ce qui fait réagir la professeure de philosophie Valérie Soria. “L’école ne doit pas être la caisse de résonance des polémiques universitaires ambiantes”, estime celle qui est, par ailleurs, membre de Vigilance Collèges Lycées, un réseau d’enseignants qui lutte contre les atteintes à la laïcité dans le secondaire. Delphine Girard, professeure de lettres qui fait partie de la même organisation, confie son indignation. “La formulation de l’exercice est presque une question rhétorique et trahit une démarche partisane”, soutient-elle. Tout en précisant : “Je ne suis pas en train de dire que ces sujets ne doivent pas être abordés avec les élèves. Il ne doit y avoir aucun tabou à l’école… Mais l’enseignant doit veiller à préserver une neutralité politique.”  

“Ce support est une aberration”

Alain Boissinot, ancien directeur de l’enseignement scolaire et ex-recteur d’académie, approuve lui aussi la démarche mais pas le mode de traitement : “En classe, dans le cadre de l’apprentissage du débat, il est tout à fait possible de proposer aux élèves une sorte de simulation de débat télévisé où chacun serait chargé de défendre une position contraire. Mais il faut le faire en leur donnant accès aux différents points de vue.” Le même manuel de français de seconde n’hésite pas non plus à aborder, subrepticement, la question de l’écriture inclusive… thème hautement sensible puisque, dans une circulaire datée du 3 mai dernier, Jean-Michel Blanquer s’est lui-même prononcé contre l’usage du point médian à l’école. Là encore, le sujet est abordé sous la forme d’un exercice : “A la manière d’un manifeste politique, rédigez un discours dans lequel vous présenterez vos convictions et défendrez votre opinion sur l’écriture inclusive. Aidez-vous des extraits radio proposés.” Dans la version numérique, un lien renvoie vers un seul article de France Culture donnant, certes, la parole aux “pro” et aux “anti”… tout en utilisant, lui-même l’écriture inclusive. De quoi influencer quelque peu les élèves amenés à construire leur propre réflexion.  

Dans le chapitre consacré à l’identité sexuelle et à l’orientation sexuelle du manuel numérique de Sciences de la vie et de la terre de seconde, il est aussi proposé au lecteur de consulter l’extrait d’une BD intitulée Assignée garçon mettant en scène une jeune fille transgenre. On y voit plusieurs élèves s’interroger sur les pronoms qui les représenteraient le mieux. Mylène a recours au “elle” et juge ça “évident”, son acolyte utilise le “il”, un troisième préfère le pronom “Ille” (non reconnu officiellement mais utilisé par des personnes ne se reconnaissant pas dans la binarité de genre homme/femme). L’un des personnages s’insurge : “Mylène, tu sais que tu es privilégiée de pouvoir ne pas répondre à la question des pronoms ? C’est blessant pour les autres.” Ladite Mylène croise les bras : “Pff, ce que c’est ennuyant d’être cis [NDLR : cisgenre, une personne dont l’identité correspond au sexe avec lequel elle est née].”  

“Ce support est une aberration”, pour l’enseignante de SVT Jessica Boyer, agacée par cette “novlangue” teintée de “militantisme”. “Même si la thématique est inscrite dans les programmes, cette page du manuel me gêne car elle met sur un même plan des notions d’ordre scientifique, que je maîtrise, et des notions d’ordre sociétal et psychologique sur lesquelles je me sens moins légitime en tant que professeure de SVT.” Un argument recevable pour Emilie Blanchard. “Je comprends tout à fait que tous les enseignants ne soient pas forcément à l’aise avec certaines notions. Notre rôle consiste simplement à proposer des outils, libre à chacun de s’en emparer ou non selon le principe de la liberté pédagogique”, souligne-t-elle.  

Bruno Modica, porte-parole de l’association des professeurs d’histoire-géographie Les Clionautes, après avoir parcouru les pages liées à sa discipline, y voit un reflet des passions de l’époque. Il plaide l’indulgence : “Les thématiques sur lesquelles s’attarde cette maison d’édition sont celles des gender studies très en vogue en ce moment dans le milieu de la recherche. Rien d’étonnant à ce qu’on les retrouve dans les manuels aujourd’hui”, explique-t-il. Comme bon nombre de ses collègues, Bruno Modica insiste sur le principe intangible de liberté éditoriale qui protège les éditeurs de livres scolaires de toute intervention extérieure, notamment ministérielle. Un principe, instauré sous Jules Ferry, et jamais remis en question depuis. “Le risque, si l’on commence à rechercher le consensus absolu sur tous les sujets, serait d’ouvrir la porte à l’instauration de manuels uniques”, prévient le porte-parole des Clionautes.  

“Nous ne sommes pas dans un système autogéré. Pour chaque collection, nous faisons appel à une direction d’ouvrage qui est là pour trancher quand il le faut et vérifier que tout est bien conforme”, insiste, pour sa part, Emilie Blanchard. Un comité scientifique, composé d’inspecteurs et d’universitaires, est aussi là pour valider certains contenus. Ce qui soulève d’autres questions : si un manuel peut s’éloigner de la ligne du ministère, les inspecteurs de l’Education nationale y sont-ils autorisés ? “Chez les éditeurs historiques, vous avez beaucoup de directeurs de collection qui sont des inspecteurs. Ce qui sous-entend qu’ils supervisent l’écriture des manuels. Chez nous, ils sont seulement là en tant que conseils”, avance Raphaël Taieb. Un mélange des genres connu de longue date mais auquel aucun ministre n’a véritablement voulu s’attaquer à ce jour. Le sujet des manuels scolaires étant considéré comme explosif. A juste titre. 

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