L’énigme du “soldat inconnu vivant”

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Il existe un autre “soldat inconnu” de la Grande Guerre : le “soldat inconnu vivant”. Découvert errant sur le quai d’une gare, ce “poilu” amnésique va soudain devenir le père, le mari, le fils de centaines de familles qui le réclament. Il incarne à lui-seul le deuil impossible des disparus de 14-18.

Il y a un siècle, le 11 novembre 1920, la tombe du Soldat inconnu prenait place sous l’Arc de triomphe à Paris. Sépulture d’un combattant de la Première Guerre mondiale, elle commémore symboliquement tous les soldats morts pour la France au cours de l’histoire. Mais il existe un autre “soldat inconnu” de la Grande Guerre : le “soldat inconnu vivant“. Un mystérieux poilu amnésique revenu d’Allemagne qui, pendant vingt ans, va passionner la France endeuillée de l’entre-deux-guerres. Interné en asile, plusieurs centaines de familles endeuillées vont tenter de le récupérer, voulant voir en lui le mari, le frère ou le fils disparu dans les meurtriers combats de 1914-1918. L’historien spécialiste de la Première Guerre mondiale Jean-Yves Le Naour raconte son histoire dans son livre Le soldat inconnu vivant, 1914-1942 (Hachette, 2002). Une histoire qui se révèle avant tout être “celle de la douleur des familles qui le réclament“.

Le retour du soldat sans bagage

Le 1er février 1918 à la gare de Brotteaux-Lyon, on retrouve après le passage d’un convoi de prisonniers invalides venu d’Allemagne, un soldat sans bagage qui erre sur le quai. L’homme n’a sur lui ni papiers ni plaque militaire. Son numéro de régiment a même disparu de sa capote défraîchie. Les gendarmes l’interrogent, mais ce dernier s’avère incapable de décliner son identité et de dire d’où il vient… Qui est-il ? Vraisemblablement, le rapatrié a perdu la mémoire en captivité. La presse se fait écho du fait divers. “L’on s’étonnera à bon droit, s’indigne Le Courrier de l’Aveyronque l’organisation allemande qui se dit si parfaite, nous ait rendu des hommes malades sans avoir même l’humanité de nous dire qui ils étaient.” On le surnomme alors le “soldat inconnu vivant”.

Reconnu “dément précoce”, l’égaré va être placé d’asiles en asiles, de Bron à Clermont-Ferrand pour finalement rejoindre l’hôpital psychiatrique de Rodez dans lequel il est interné sous le nom d’Anthelme Mangin, patronyme recomposé d’après ses balbutiements. Il y restera plus de seize ans. Au moment de l’armistice, Mangin revêt la tenue des incurables. “Il n’est pas le seul poilu à demeurer sans identité, mais peu à peu, que ce soit par la mort des malades, la reconnaissance des familles ou encore l’identification fortuite, leur nombre se réduit. Ils étaient dix au début de 1919, ils ne sont plus que six en janvier 1920“, écrit Jean-Yves Le Naour. À la demande de ses lecteurs, le quotidien Le Petit Parisien décide de diffuser les photographies de ces hommes sans famille : 

Le signalement qui accompagne les photographies insiste sur les cicatrices, les tatouages, l’accent méridional de celui-ci, la couleur des cheveux de celui-là, la taille ou la bonne dentition de tel autre, mais rien ne distingue véritablement Mangin : ses yeux, sa moustache et ses cheveux châtains, son teint pâle et sa taille de 1,64 m sont communs à tant d’autres, et c’est peut-être là son drame. Jean-Yves Le Naour, “Le soldat inconnu vivant, 1914-1942”

L’orphelin aux mille familles

Le Petit Parisien, 10 janvier 1920. A droite, une photographie d'Anthelme Mangin.

En 1922, après quatre ans d’internement pour l’ancien soldat, le ministère des Pensions se met en quête de retrouver sa famille. Son portrait paraît dans les journaux, des affiches élaborées par une association d’anciens combattants sont placardées dans toutes les mairies de France : l’appel est lancé. 

Pas une famille y répond, mais des centaines. Dans chacune d’entre elles, on le reconnaît comme un mari, un frère ou un fils parti aux combats et dont la mort n’a jamais pu être confirmée. Anthelme Mangin incarne le “porté disparu en guerre” d’endeuillés traumatisés par les pertes causées par la Grande Guerre. C’est le début d’une bataille acharnée pour la garde du soldat inconnu et, malgré les preuves qu’on leur oppose, de nombreuses familles refusent de l’abandonner. Une vingtaine d’entre elles le reconnaîtront formellement au point d’engager des procès pour faire admettre qu’il s’agit bien de leur “disparu”. 

Après des années d’expertises et une enquête approfondie du directeur de l’asile de Rodez, la justice finit par se prononcer sur son identité : Anthelme Mangin est Octave Monjoin. En 1934, on envoie le soldat à Saint-Maur, ville de résidence de sa famille supposée. Laissé à la sortie de la gare de Saint-Maur, celui-ci retrouve seul le chemin de la maison paternelle, s’étonne de ne plus voir le clocher au-dessus de l’église du village, abattu par la foudre pendant son absence. La justice tranche alors en faveur de la famille Monjoin, mais une autre famille fait appel, retardant la procédure du retour du malheureux. C’était sans compter sur le fait que la famille Monjoin, paysans sans biens, ne souhaitait pas accueillir cet homme, mais obtenir sa pension d’ancien combattant interné ! Énième coup du sort, en devenant officiellement Octave Monjoin en 1938, le soldat inconnu devient orphelin : les procès ont duré trop longtemps, son père décède et son frère meurt accidentellement à cheval. 

Le mystère de son identité désormais dissipé, le “soldat inconnu vivant” perd à la fois les familles qui se battaient pour l’adopter, et la sienne retrouvée. Après avoir passionné le grand public, Octave Monjoin redevient un inconnu et meurt dans l’oubli en 1942 dans une chambre de l’asile parisien de Sainte-Anne, à l’instar de nombreux pensionnaires d’asiles psychiatriques qui étaient alors mal ravitaillés, souligne Jean-Yves Le Naour. Une autre guerre était en cours, et les disparus de la Première Guerre mondiale l’étaient définitivement. 

Le “soldat inconnu vivant” se verra néanmoins offrir une sépulture six ans après sa mort. En 1948, un riche ancien combattant de la Grande Guerre fait exhumer sa dépouille de la fosse commune, afin de le faire définitivement reposer au cimetière de Saint-Maur, inhumé sous le nom d’Octave Monjoin. 

Source: France Culture