Léo Ferré ou la vie conjugale du chimpanzé

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Madeleine, la femme de Léo Ferré, était jalouse, la jalousie c’est banal, pas de quoi susciter a priori la schadenfreude. Mais avec Ferré les choses étaient un peu plus – comment dire – particulières puisque Madeleine était jalouse de Pépée, Pépée étant un bébé chimpanzé adoptée par le chanteur en 1961.

Pépée était considérée comme un membre de la famille, comme le raconte la fille de Madeleine, Annie : “Pépée avait sa chambre, ses jouets, elle déjeunait avec nous, faisait la sieste, conduisait la voiture sur les genoux de Léo. Le soir, avant d’enfiler son pyjama, elle buvait gentiment sa tisane avant de nous serrer tendrement et très fort dans ses bras”. Il était donc normal que Pépée ait droit à sa chanson – tout simplement intitulée Pépée.

L’arrivée de Pépée, une chimpanzé, chamboule le cocon familial. Annie se sent mal à l’aise face à cette bête, rapidement considérée comme la deuxième fille, et qui devient vite violente, incontrôlable.

Mais le couple protège l’animal en minimisant ses dérapages. Persuadé d’être en présence d’une créature « si intelligente, mignonne » qu’il parviendra à socialiser. Léo et Madeleine laissent Pépée faire tout et n’importe quoi au château de Perdrigal.

Annie se sent vite dépassée par les événements. Léo et Madeleine n’entendent rien à ses récriminations, et c’est impuissante qu’elle observe le couple sombrer dans la folie: « Pépée était une garce, méchante. […] Ses colères étaient effrayantes. Sa force la rendait dangereuse. Ses bras étaient terrorisants, redoutables, ses exigences violentes. »

Annie Butor décrit une chimpanzé capricieuse, colérique et dangereuse. Pire, contrairement à ce que pense son beau-père, elle n’a rien de naïf, et sait même se montrer pernicieuse.

T’avais les mains comm’ des raquettes        
Pépée        
Et quand j’ te f’sais les ongles        
J’ voyais des fleurs dans ta barbiche        
T’avais les oreill’s de Gainsbourg        
Mais toi t’avais pas besoin d’scotch        
Pour les r’plier la nuit        
Tandis que lui… ben oui !

La présence de Pépée était largement envahissante dans la vie des Ferré puisqu’Annie devait appeler Pepée “soeu-sœur”, Léo expliquait tranquillement qu’il était devenu tellement intolérant qu’il ne voulait pas qu’on dise d’elle que c’était un singe, “nous ne dressons pas Pépée, nous l’élevons” ajoutait-il.

Cette présence envahissante se transforma en tragédie, lorsqu’un jour, tandis que Ferré se promenait en forêt avec son épouse et Pépée, cette dernière fit une chute violente. Le chanteur en rendit Madeleine responsable et quitta le domicile conjugal…

T’avais le cœur comme un tambour        
Pépée        
De ceux qu’on voil’ l’ vendredi saint        
Vers les trois heures après midi        
Pour regarder Jésus-machin        
Souffler sur ses trent’-trois bougies        
Tandis que toi t’en avais qu’ huit        
Le sept avril        
De soixante-huit

Pépée fut atteinte par la gangrène, Madeleine fut obligée de la tuer – était-ce de la vengeance ?

J’ voudrais avoir les mains d’ la mort        
Pépée        
Et puis les yeux et puis le cœur        
Et m’en venir coucher chez toi        
Ça chang’rait rien à mon décor        
On couch’ toujours avec des morts        
On couch’ toujours avec des morts        
On couch’ toujours avec des morts

France Culture