L’épigénétique au tribunal pour réparer les traumatismes de la traite négrière

Avez-vous entendu parler de l’épigénétique ? Ce terme, inventé il y a déjà huit décennies pour rendre compte du rôle essentiel des gènes dans l’embryogénèse (les stades précoces du développement de l’embryon) et plus généralement dans le développement des organismes vivants, a pris depuis de nombreuses autres significations.

Il est aujourd’hui le plus souvent invoqué pour signifier que les variations génétiques n’expliquent pas tout des différences entre individus et que l’environnement, pris au sens large, façonne en grande partie qui nous sommes. Comment ? En modulant durablement le fonctionnement des gènes, sans cependant changer la séquence de l’ADN.

À la manière dont la sociologue Alondra Nelson l’a fait pour la génétique, l’actualité invite à étudier la circulation publique du terme « épigénétique » comme la diversité de ses usages à l’extérieur de la communauté scientifique.

Réparer l’esclavage

Ainsi, le 18 janvier dernier, le tribunal de Fort-de-France a rendu un jugement très attendu dans le cadre d’une requête en réparation et indemnisation des crimes de traite négrière et d’esclavage par l’État français.

Ce jugement s’inscrit dans une procédure judiciaire initiée en mai 2005 par deux associations, le Mouvement international pour les réparations (MIR) et le Conseil mondial de la diaspora panafricaine (CMDPA).

Il vient clore une séquence plus récente, ouverte à l’occasion du procès historique qui s’est tenu à Fort-de-France les 11 et 12 octobre 2021.

Durant ce procès, les avocates du MIR avançaient un nouvel argument pour les parties civiles, celui de l’épigénétique.

« Il y a l’épigénétique, c’est la dernière révolution », avait ainsi indiqué aux juges Maître Evita Chevry, défense du MIR. Selon cette dernière, cette science nouvelle permettrait « d’expliquer la transmission génétique aux descendants des esclaves du traumatisme et des réactions liées au stress ».

Le 18 janvier 2022, la cour d’appel de Fort-de-France déclarait irrecevable la demande de réparation. Mais Garcin Malsa, ancien maire indépendantiste de Sainte-Anne et président du MIR déclarait se pourvoir en cassation en invoquant, à nouveau, les recherches en épigénétique :

« Nous allons leur faire la démonstration que du point de vue scientifique, en nous appuyant sur des rapports épigénétiques, que dans notre population, dans les populations noires, et bien il y a un degré de causalité entre l’esclavage et l’hypertension par exemple, le diabète… »

Si le recours juridique à un argument épigénétique reste encore rare, il est déjà apparu aux Antilles dans l’affaire dite du chlordécone, un pesticide utilisé massivement dans les bananeraies en Martinique et en Guadeloupe. On le retrouve ainsi dans une plainte, portée parfois par les mêmes avocats que pour la demande de réparation.

L’empreinte biologique du trauma

Dans le cas de l’esclavage et de la traite négrière, la plainte s’appuie sur des travaux exploitant les progrès récents du séquençage de l’ADN pour identifier l’empreinte biologique laissée par les situations d’adversité extrême (guerre, génocide, famine, etc.), leurs effets sur la santé et leur possible transmission à travers les générations.

Chaîne d’esclaves à quatre jougs’ datant du XIXᵉ siècle, exposée au Memorial ACTe, à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe)

Parmi ces travaux de référence, ceux de l’équipe dirigée par Rachel Yehuda sur les descendants de survivants de l’Holocauste ou d’autres personnes confrontées à une situation d’adversité extrême ont obtenu une couverture médiatique importante.

On peut aussi citer ceux de Grazyna Jasienska qui, dès 2009, s’appuyait sur les avancées de l’épigénétique pour défendre l’idée selon laquelle les générations qui se sont succédées depuis l’abolition de l’esclavage aux États-Unis (1865) n’ont pas suffi à effacer l’impact de l’esclavage sur l’état biologique et sanitaire contemporain de la population afro-américaine.

L’irruption de ces travaux aux Antilles est à relier avec le colloque « L’esclavage : quel impact sur la psychologie des populations » organisé en 2016 par Aimé Charles Nicolas, professeur en psychiatrie et en addictologie.

À cette occasion, Ariane Giacobino, médecin et généticienne, expose l’état de la recherche, parfois exploratoire, en épigénétique.

L’administration de la preuve reste à faire

Les avocats du MIR ont-ils raison de voir dans l’épigénétique un appui scientifique pour défendre leur cause ? En d’autres termes, les recherches scientifiques dans le domaine de l’épigénétique prouvent-elles qu’il est possible d’hériter du traumatisme de l’esclavage ?

Une étude de l’état des savoirs indique que, comme pour beaucoup d’autres fronts de recherche émergents, l’essentiel de l’administration de la preuve reste à faire.

En effet, si la possibilité d’une transmission intergénérationnelle (des parents aux enfants voire aux petits-enfants) d’altérations physiologiques ou comportementales induites par des polluants ou des situations extrêmes commence à être bien documentée – voir les travaux de Edith Heard et Robert A.Martienssen ; ceux de Sanne D. van Otterdijk et Karin B. Michels ou encore ceux de Conin C et Oliver J Rando -, elle est néanmoins le plus souvent limitée du fait des mécanismes moléculaires de reprogrammation épigénétique entre générations, mécanismes essentiels à la reproduction et au développement normal de l’embryon.

De plus, une transmission au-delà de quelques générations reste difficile à concevoir en raison des différences génétiques au sein du couple qui donne naissance à un enfant. Ces différences « rebattent les cartes » à chaque génération et influencent à des degrés divers l’état épigénétique des individus porteurs.

Et enfin, plus fondamentalement encore, les sociétés humaines sont caractérisées par un degré d’héritage socioculturel considérable, dont les effets sont visibles partout et à chaque instant. Dans ce contexte, proposer qu’une transmission épigénétique, qui plus est dans le temps long, des préjudices et souffrances subis par des populations soit la cause première des difficultés auxquelles leurs lointains descendants sont confrontés pose question.

Faut-il en conclure que les avocats du MIR font fausse route et que ce détour par la biologie ne peut qu’affaiblir une cause légitime ?

Si la décision du tribunal de Fort-de-France montre l’inefficacité juridique du recours à l’épigénétique, il ne faut pas sous-estimer ses effets sociaux et politiques et ceci pour au moins trois raisons.

Un sujet médiatisé et internationalisé

D’abord parce que les avocats du MIR s’adressent tout autant aux juges du tribunal de Fort-de-France qu’à la société civile antillaise dans son ensemble. Au-delà de la justice, c’est la société civile qu’ils souhaitent convaincre.

L’étude de la circulation publique de l’épigénétique montre que le grand public est fasciné par l’idée d’une transmission héréditaire du traumatisme. Par ailleurs, la couverture médiatique obtenue par des travaux exploratoires souvent spectaculaires rendent les débats scientifiques sur ces questions difficilement audibles Résultat : cette notion de transmission épigénétique du trauma peut constituer un vecteur de mobilisation sociale et politique alors même qu’elle n’est pas, à ce stade, confirmée scientifiquement.

Ensuite, à travers cette référence à l’hérédité épigénétique, les plaignants rouvrent un débat public déjà bien nourri sur la nature de l’héritage des anciennes colonies françaises d’Amérique.

Ces territoires connaissent des crises sociales à répétition, notamment parce qu’ils concentrent des inégalités sociales supérieures à celles observables en métropole. Ces inégalités ont avec l’esclavage une source historique tragique. L’épigénétique peut alors apparaître comme une ressource supplémentaire pour rendre compte, ici et maintenant, de l’ampleur de ces inégalités, en particulier sur le plan de la santé.

Enfin, en se référant explicitement à l’épigénétique, les avocats du MIR prennent place sur la carte mondiale des mouvements de demande de réparation historique qui, comme aux Antilles, mobilisent les avancées de l’épigénétique.

En effet, là où la référence à la génétique a fréquemment été rejetée par les activistes ou les militants associatifs refusant de biologiser la cause des descendants de populations opprimées, l’épigénétique à travers l’interdépendance du biologique et de l’environnement social et culturel qu’elle suppose, semble plus acceptable, y compris dans le processus de transmission biologique des expériences vécues qu’elle permettrait.

L’épigénétique est construite dans les termes d’une « biologie politique » présente dans des contextes revendicatifs semblables ou très différents au Canada avec le dossier des « boarding schools » imposées aux enfants autochtones, en Australie avec les violences coloniales infligées aux populations aborigènes, aux États-Unis avec les conséquences de l’esclavage ou en Afrique du Sud avec une société post-apartheid qui reste profondément marquée par le racisme.

Cette circulation globale du terme « épigénétique » au nom des valeurs de l’émancipation et de la justice sociale fait plus qu’illustrer la diversité des usages sociaux et politiques de la science. Elle montre de quelle manière ses avancées, même les plus exploratoires, alimentent à l’échelle internationale de nouvelles formes de mobilisation collective.

The Conversation