« Les agressions d’étrangers sont rarement perçues comme racistes. L’extrême droite diffuse l’idée d’une France assiégée et favorise les passages à l’acte »

Le 23 décembre dernier, trois personnes ont été tuées et trois autres blessées dans l’attaque d’un centre culturel kurde à Paris. Lors de son interpellation, le suspect, connu de la justice pour une agression contre des migrants il y a un an, a revendiqué le caractère raciste de son acte. Entretien avec le politiste Paul Max Morin, docteur en sciences politiques, spécialiste de l’Algérie, chercheur associé au Cevipof, et membre du bureau national de SOS Racisme.

Les crimes racistes commis le 23 décembre rue d’Enghien ont-ils suscité une indignation à la hauteur des faits ?

Je pense que cette relative indifférence est liée à la conjoncture : c’étaient les vacances scolaires, à deux jours de Noël. Les gens n’étaient pas disponibles physiquement et mentalement pour réagir à ce qui venait de se passer. Je rappelle tout de même qu’une mobilisation a tout de même pu se tenir le samedi 24 décembre, organisée par le centre culturel kurde et d’autres associations de la société civile, dont SOS racisme.

Mais on peut aussi identifier des causes plus souterraines à cette réaction en demi-teinte. Quand les victimes ne sont pas françaises, les actes d’agression à leur encontre ont tendance à ne pas être considérés comme racistes. D’ailleurs, l’homme suspecté d’être l’auteur des crimes de la rue d’Enghien avait attaqué des migrants l’année dernière. Pourtant cette attaque n’avait pas été considérée comme raciste – ni par la classe politique, qui avait très peu réagi, ni par les institutions puisqu’il a seulement été mis en examen pour « violences avec arme ». Les Kurdes visés à Paris sont de la même façon perçus comme une population extérieure à la communauté politique, même si cette fois le qualificatif de crime raciste a été retenu [le suspect a été mis en examen pour assassinat et tentative d’assassinat en raison de la race, l’ethnie, la nation ou la religion, NDLR].

Cela m’a fait penser à l’apostrophe du député RN Grégoire de Fournas au député LFI Carlos Martens Bilongo. « Qu’il retourne en Afrique », c’était raciste car cela s’adressait à un Français, mais « Qu’ils retournent en Afrique » au pluriel – et désignant donc les migrants – ne l’était visiblement pas puisque cela a été la ligne de défense du député RN. Bref, les migrants, à force d’être diabolisés dans les discours de certains partis politiques, sont de plus en plus fragilisés et ont été exclus ou mis au ban de la communauté politique. Nous les intégrons de plus en plus difficilement au Nous.

Les grandes mobilisations contre le racisme telles qu’on les a connues dans les années 1980 semblent être derrière nous…

Les corps intermédiaires qui auparavant structuraient les grandes manifestations antiracistes, comme celles des années 1980, ont été considérablement affaiblis, que ce soient les associations de lutte contre le racisme ou les associations d’accompagnement des migrants. On peut aussi penser aux syndicats et aux églises. Néanmoins je tiens aussi à souligner que l’absence de grandes manifestations publiques ne veut pas dire que les gens ne sont pas émus ou mobilisés. Ils se mobilisent sur les réseaux sociaux ou de manière individuelle. Mais il est certain qu’on vit une transformation des modes d’action politique et que la fragilité des corps intermédiaires nuit à la démocratie et à la participation politique. Elle devrait inquiéter nos dirigeants

Le racisme n’est donc pas mieux toléré aujourd’hui ?

Souvenons-nous qu’en France il y a eu de grandes mobilisations contre le racisme et notamment contre le racisme dans la police au printemps 2020 : la jeunesse s’est mobilisée suite à l’assassinat de George Floyd mais aussi parce qu’il y a eu en France l’affaire Adama, puis l’affaire Michel Zecler… La société française n’est pas indifférente au racisme. Je vous renvoie aux travaux des sociologues Vincent Tiberj et Laurent Lardeux : ils montrent qu’il y a une progression des valeurs de tolérance chez les jeunes et que l’antiracisme et le féminisme sont des valeurs structurantes de leur engagement, tout comme la lutte contre le réchauffement climatique. C’est pourquoi je considère que cette extrême droite est dans la réaction : elle réagit au fait qu’il y a davantage de désir d’égalité dans la société. La majorité des Français est attachée au projet antiraciste et multiculturel, même s’il faut s’attendre à ce que la réaction soit vigoureuse voire violente. Il se peut qu’il y ait d’autres attentats.

Le fait que beaucoup de Kurdes pensent avoir été spécifiquement visés, et qu’il s’agirait donc d’une agression politique, n’a-t-il pas empêché que l’émotion soit plus largement partagée ?

Il y a, à cette étape de l’enquête, deux hypothèses : soit il s’agit du crime d’un individu isolé, soit cet individu a été manipulé par les services secrets turcs ou par des groupes extrémistes turcs. Dans les deux cas, il ne s’agit pas d’autre chose que de racisme : le nationalisme turc est raciste envers les Kurdes. Mais il est clair qu’il devient difficile de sensibiliser à gauche au-delà des premiers concernés. A force de vouloir mettre en avant les discours spécifiques, on se retrouve avec des luttes au périmètre étroit. Quand il y a un crime antisémite, on a du mal à mobiliser au-delà de la communauté juive, quand il y a un crime anti-kurde, à mobiliser au-delà de la communauté kurde etc. C’est notre défi, à nous, antiracistes.

Mais je voudrais insister sur l’analyse politique : nous sommes dans une phase de réarmement idéologique – et matériel – de l’extrême droite française. Signe de cette dynamique : le gouvernement a dissous des dizaines de groupuscules ces dernières années. Pourquoi sont-ils prêts au passage à l’acte ? Parce qu’il y a, à l’Assemblée, un nombre de députés RN non négligeable, parce que ses membres occupent les plateaux télé, bref parce que l’extrême droite parvient à diffuser l’idée que la France et les Français sont assiégés physiquement et mentalement par l’arrivée des immigrés. Cette mentalité d’assiégés fait que la violence n’est pas considérée comme une agression mais comme de la légitime défense. Ce sentiment est extrêmement mobilisateur.

Pensez-vous que le gouvernement soit suffisamment conscient de cette menace ?

Le gouvernement a pris des mesures, notamment sur le renseignement et sur la dissolution de certains groupes, mais on ne peut pas se contenter d’une réponse sécuritaire. Il faut lutter contre les idées. Il faut un projet de société antiraciste. Or, on fait le contraire quand on déclare comme Gérald Darmanin que Marine le Pen n’est pas assez dure et qu’on sera plus dure qu’elle avec l’immigration. Il faut arrêter avec l’ambivalence.

Paul Max Morin est chercheur au Cevipof et enseigne à Sciences Po Paris. Il collabore à plusieurs projets scientifiques, pédagogiques et culturels sur le sujet. Il est co-auteur du podcast Sauce algérienne, produit par Spotify (2022).

L’Obs