Les chroniques de Paysan Savoyard : « Deux cents ans de révolution française »

Initiée au XVIIIe siècle la révolution française se poursuit. Elle est en passe d’atteindre son objectif ultime : mettre fin à la civilisation européenne, pour promouvoir un homme nouveau et construire un monde meilleur.

  • La révolution progressiste à l’œuvre depuis deux cents ans

En initiant la révolution de 1789, les progressistes entendent détruire la société traditionnelle et la remplacer par une autre, la société moderne, conforme à l’idéologie des Lumières. La société moderne s’oppose en tout point à la société traditionnelle. La société traditionnelle est charpentée par des structures collectives, la famille, la paroisse villageoise ou de quartier, la religion : les individus sont à leur service et ont envers elles des devoirs. La société traditionnelle est en quelque sorte collectiviste. Au contraire la société moderne est individualiste : les individus sont libres et ne sont redevables à aucun cadre préétabli. C’est librement qu’ils consentent au « contrat social » et ce consentement leur fait acquérir des droits. La société traditionnelle est hiérarchique, constituée de groupes sociaux hiérarchisés aux fonctions différentes : dans la société moderne au contraire, les individus sont égaux en droits.

C’est notamment pourquoi la société moderne est nécessairement démocratique. La société traditionnelle, troisièmement, est par définition tournée vers la tradition : il s’agit pour l’individu de se conformer aux cadres de la société qui lui préexistent et de les transmettre aux maillons suivants de la chaîne séculaire. La société moderne est toute entière orientée vers l’avenir et le progrès : du passé, obscur et rétrograde, elle veut faire table-rase. La société traditionnelle, quatrièmement, est enracinée, dans la terre comme dans la tradition. La société moderne, au contraire, est constituée d’individus libres de toute appartenance : elle est donc par là-même universaliste. La société traditionnelle, enfin, est chrétienne. La société moderne, elle, est humaniste et matérialiste. Elle refuse toute transcendance : l’individu est libre, en particulier vis-à-vis d’une quelconque autorité divine.

La révolution française a donc une dimension idéologique fondamentale. Elle a été préparée par différents événements antérieurs, qui construisent la modernité. Le mouvement intellectuel de l’humanisme, au 16e siècle, a promu une façon de penser selon laquelle l’individu occupe une place centrale. En Angleterre dès 1679 l’habeas corpus pose les droits de l’individu. Le protestantisme et les guerres de religion sont une autre étape majeure : elle introduit la conception nouvelle selon laquelle la société européenne n’est pas nécessairement assise sur la religion catholique. Enfin, précédant de quelques années la révolution française, la révolution américaine donne le primat à la liberté individuelle.

Pour caractériser la nouvelle société, la société moderne, il est également fait appel à d’autres termes, qui renvoient chacun à un angle de vue différent mais sont tous à peu près synonymes. La société moderne est humaniste. Elle est directement inspirée de la pensée des Lumières, qui vient contester, au nom de la liberté, les cadres posés par la royauté et l’Eglise. La société moderne installe la république et ses valeurs, en rupture avec l’ancien régime. Elle est progressiste, au contraire de l’ancienne société, fondée sur la tradition.

La révolution française comporte par ailleurs une dimension sociologique majeure : la révolution est faite par et au profit d’une classe sociale, celle de la bourgeoisie. Le peuple, celui des villes et de Paris en particulier, est utilisé comme instrument et comme masse de manœuvre par les bourgeois, qui impulsent et dirigent la révolution. La bourgeoisie (avocats, juges, notaires, marchands, financiers…) jouait certes un grand rôle sous l’ancien régime, dans l’administration et les institutions, dans l’économie et la finance, mais elle accédait difficilement au sommet de la société : la noblesse pouvait intégrer des bourgeois à titre individuel, mais la classe sociale de la bourgeoisie en elle-même restait l’objet d’une domination. On peut considérer que dans une large mesure, la révolution est le fruit du ressentiment éprouvé par la bourgeoisie : c’est là l’un des ressorts de la révolution française, peut-être le plus puissant. Grâce à la révolution, la bourgeoisie évince l’aristocratie et devient la nouvelle classe dominante. Elle l’est toujours depuis.

La victoire politique et sociale de la bourgeoisie ne marque pas cependant la fin de l’entreprise révolutionnaire : celle-ci se poursuit encore aujourd’hui. Le XIXe siècle tout entier sera occupé par la lutte entre les partisans de l’ancien régime et les progressistes, les moments révolutionnaires succédant aux périodes de restauration. Les progressistes emportent une victoire décisive avec l’instauration de la république en 1875. La lutte se poursuit pourtant, autour du thème de la nation (au moment de l’affaire Dreyfus en particulier) et de la religion (elle aboutira à la séparation de l’Eglise et de l’Etat). La guerre de 14-18 permet une forme de réconciliation, qui ne sera que temporaire. La lutte entre progressistes et « réactionnaires » se prolonge en effet au XXe siècle (1934, 1936, Vichy). La guerre d’Algérie divise de nouveau les deux camps. Mai 1968 constitue un nouvel épisode révolutionnaire décisif. La société dans ses profondeurs était jusque-là restée traditionnelle dans ses coutumes : après la révolution sociétale de mai 68, les progressistes parviennent à bouleverser les mœurs. Les idées libérales-libertaires deviennent dominantes.  

La victoire progressiste, cependant, n’est pas encore totale aujourd’hui. Quoique fortement fragilisés, certains socles de la société traditionnelle subsistent encore. Le premier est la famille. Les progressistes s’emploient dès lors à détruire ce qu’il en reste et à promouvoir tout ce qui peut lui nuire : ils soutiennent le divorce et les comportements « libres » ; ils étendent le plus possible les possibilités d’avortement ; ils insistent sur le fait que la femme n’a pas forcément vocation à être mère ; ils cherchent à subvertir la répartition traditionnelle des rôles entre homme et femme, dans la famille comme dans la société ; ils promeuvent l’homosexualité, la bisexualité, les changements de sexe ; ils légalisent la « famille » homosexuelle (mariage, adoption, PMA et bientôt GPA ; ils envisagent même une évolution transhumaniste, qui pourrait par exemple conduire à autoriser certaines manipulations génétiques. De façon générale il s’agit pour les progressistes de se débarrasser des mœurs traditionnelles.

L’autre socle qu’il s’agit de détruire est celui de la nation, et plus largement l’ensemble constitué par le continuum race, peuple, Etat, nation, civilisation. Les progressistes veulent promouvoir un monde nouveau, multiracial ou même si possible a-racial, multiculturel, sans frontières, universel. Deux actions stratégiques ont été conduites dans cette perspective. La première est la « construction européenne », avec l’objectif plus ou moins avoué d’aboutir aux Etats-Unis d’Europe. Mais il faut voir sur ce point que, pour les progressistes, l’Europe n’est pas une fin en soi : elle ne constitue qu’une étape vers un monde universel, lequel suppose de détruire au préalable les nations européennes. L’autre méthode de destruction de la nation est l’immigration de masse, qui permet d’anéantir tout à la fois les frontières, la société elle-même, la race et la civilisation.

De façon générale la révolution progressiste veut annihiler tout ce qui est lié à l’enracinement : famille, religion, mœurs, frontières. Elle s’attache par exemple à détruire les noms, marques essentielles de l’ancrage dans la chaîne du temps et de la tradition. Le nom des villages et des régions, remplacés par ceux des fusions de communes et des « régions » technocratiques et artificielles. Les noms de famille, auxquels on peut désormais substituer le nom de la mère ou un nom composé. Les prénoms, qui désormais n’obéissent plus à aucune règle. Quant aux mots qui désignent les fonctions et positions, sociales et anthropologiques (père, mère, monsieur, madame, mademoiselle…), ils sont désormais évités et même parfois proscrits. On notera aussi les efforts progressistes pour révolutionner les coutumes liées au décès et pour se débarrasser de la pratique chrétienne de l’inhumation dans un cimetière, au profit de la crémation et de la dispersion des cendres, qui permettent là encore de rompre avec tout enracinement.

Il faut pour conclure préciser ce point. Les progressistes, donc, veulent détruire. Mais il s’agit de bien identifier leur but : les progressistes ne veulent pas détruire par envie de nuire ou de faire le mal. Ils visent au contraire l’inverse : ils veulent le Bien. Les progressistes souhaitent un homme nouveau et un monde nouveau, afin que l’un et l’autre soient meilleurs. Nous y venons dans le paragraphe suivant.

  • Les deux camps du progressisme

Uni contre la société d’ancien régime et pour les valeurs modernes, le progressisme est dès l’origine constitué de deux familles distinctes et qui ne cesseront de s’opposer.

La première famille progressiste est celle des libéraux. Ce sont ceux qui engagent la révolution et qui, après la parenthèse « communiste », la terminent, à leur profit. Stabilisant temporairement la situation politique, Bonaparte, général révolutionnaire, consacre, devenu empereur, les acquis de la révolution. La nouvelle société qu’installent les révolutionnaires libéraux est une société individualiste, fondée sur le concept de liberté de l’individu. Les privilèges héréditaires sont abolis : les hommes naissent égaux en droit. Mais c’est à leur profit avant tout que les bourgeois revendiquent la liberté et les mesures prises par les révolutionnaires montrent que la bourgeoisie entend protéger ses intérêts et sa conception de la société : le droit de propriété individuelle est ainsi consacré ; les bourgeois rachètent les biens pris à l’Eglise et à la noblesse, vendus, à titre de biens nationaux, en lots tellement grands que seuls les riches peuvent les acquérir ; au nom de la liberté, les bourgeois suppriment les corporations, qui constituaient une protection pour les employés face aux patrons.

Les bourgeois libéraux confirmeront ensuite au XIXe qu’ils conçoivent la liberté à leur profit. Propriétaires des entreprises créées dans le cadre de la révolution industrielle, ils procéderont à l’exploitation de la force de travail des ouvriers, recourant notamment au travail des enfants dès le plus jeune âge. La révolution industrielle permettra ainsi à la classe bourgeoise de continuer à s’enrichir, plus rapidement sans doute que ne le permettait l’ancien régime.

La seconde famille progressiste est celle des communistes (même si le terme n’est employé que plus tard, par exemple par Babeuf). La partie communiste de la révolution est celle qui prend place entre 1792 et 1794. Cette période est une permanente surenchère, au nom de l’égalité d’abord, de la pureté et de la vertu, mais aussi de la volonté du peuple : les révolutionnaires de cette période, des bourgeois eux-aussi, s’appuient sur le peuple, qu’ils mobilisent. Ils proclament agir en son nom et conformément à sa volonté. Les révolutionnaires communistes inventent le terrorisme d’Etat (ils seront imités le moment venu par les communistes russes, pour qui la révolution française constitue un modèle). Cette précision cependant doit être apportée : les progressistes libéraux présentent aujourd’hui cette période communiste comme étant celle de la Terreur. Il s’agit pour eux de la discréditer, afin de magnifier la période de la révolution libérale. Cette présentation des événements est mensongère : la terreur sera en réalité présente tout au long de la révolution et dès le 14 juillet 1789.

Les deux principes clés de la révolution, égalité et liberté, sont revendiqués par les deux camps du progressisme, mais dans une acception différente. Pour les libéraux, le concept central est la liberté de l’individu. L’égalité dont ils se réclament est l’égalité des droits à la naissance, en rupture avec la société des ordres inégalitaires et héréditaires. Cette égalité des droits ne signifie nullement égalité des conditions. Au contraire la liberté des individus, doués de capacités différentes, peut déboucher, dans le cadre de la compétition sociale, sur des inégalités de condition importantes. C’est ainsi qu’à la fin du XIXe siècle, les inégalités de conditions entre les propriétaires des entreprises et les ouvriers sont considérables, nullement inférieures à ce qu’elles pouvaient être sous l’ancien régime entre les grands aristocrates et leurs valets. Pour les communistes à l’inverse, l’égalité doit être l’égalité des conditions. Cette recherche de l’égalité des conditions conduit à encadrer la liberté, voire à la supprimer, afin d’empêcher la survenance d’inégalités sociales. On voit que, pour les deux ailes du progressisme, les deux concepts clé de liberté et d’égalité n’ont pas la même acception ni la même hiérarchie : les libéraux font primer la liberté individuelle, les communistes l’égalité. On voit également que ces deux concepts sont l’un par rapport à l’autre dans une situation de tension et de contradiction : poussés à leur extrême, ils sont radicalement antagonistes.

Il faut ici insister sur un point crucial. Les deux courants progressistes ont la même source et la même inspiration : l’Evangile, référence majeure de la civilisation européenne depuis deux mille ans. Toutes les conceptions progressistes sont en effet présentes dans l’Evangile, qui, pris au pied de la lettre, est en tout point révolutionnaire. La liberté individuelle tout d’abord est fortement présente dans l’Evangile, qui s’adresse aux individus et les appelle à croire librement. De même l’Evangile affirme fortement l’égalité de tous les hommes. Il marque même sa préférence pour les pauvres et condamne la richesse et de l’argent : les conceptions communistes se trouvent dans l’Evangile dans toute leur pureté et leur radicalité. Les autres valeurs modernes trouvent également leur source dans l’Evangile : l’idée de progrès découle de l’appel que l’Evangile lance à chacun de progresser moralement, de s’éloigner toujours davantage du péché, de se rapprocher toujours plus des commandements évangéliques. L’idée d’universel est elle-aussi évangélique bien sûr, la religion catholique ayant vocation à s’adresser à tous les hommes.

Tous les concepts modernes, on le voit, sont en réalité inspirés de l’Evangile. Et c’est là qu’apparaît le premier paradoxe que la révolution française a fait naître. Les progressistes rejettent l’Eglise et la religion catholique : la révolution française sera violemment anticatholique et se prolongera sur ce terrain pendant tout le XIXe siècle. Anticatholique, la révolution est pourtant profondément religieuse. Les révolutionnaires se réclament de l’Etre suprême. Ils créent bel et bien une nouvelle religion, le progressisme, sur la base même des concepts évangéliques. Cette religion progressiste a deux branches : la religion de l’individu-roi, celle des libéraux, et la religion de l’égalité, celle des communistes. Or, la lecture que font les progressistes de l’Evangile résulte selon-nous d’une erreur fondamentale. L’Evangile est un appel individuel adressé à ceux qui veulent, dans leur vie personnelle, se rendre disciples du Christ : il n’est pas et ne peut être un modèle de société. Le Christ lui-même l’indique sans ambiguïté : « rendez à César ce qui est à César » (car) « mon royaume n’est pas de ce monde ». Saint-Augustin insistera sur la nécessité de distinguer cité de Dieu et cité des hommes. Chesterton au début du XXe siècle exprime de façon géniale la situation créée par les progressistes : « L’Europe est pleine d’idées chrétiennes devenues folles ». C’est dans ce contexte que l’on aboutit à ce second paradoxe. On peut dire que c’est par l’Eglise que l’Europe a été construite : se gardant bien de considérer le texte évangélique comme un mode de gouvernement, l’Eglise a été jusqu’à la révolution un pilier majeur et le principal cadre structurant de la civilisation européenne. Et c’est la mauvaise lecture de l’Evangile, pris au pied de la lettre par les progressistes, qui va la détruire.

Les deux camps progressistes ont évolué, à la faveur de l’évolution de la société, notamment après la révolution industrielle. Il existe désormais des nuances importantes au sein du camp des libéraux, par exemple. On peut ainsi distinguer les libéraux ultra et autres libertaires et anarchistes, refusant toute contrainte sur les individus. Les libéraux modérés veulent, eux, un Etat qui se limite au régalien afin de laisser s’exprimer la liberté économique. Enfin les libéraux sociaux (ou socio-démocrates, ou socialistes) veulent un Etat interventionniste qui vienne encadrer le libre-jeu du marché afin de limiter les inégalités (mise en place de services publics, d’une sécurité sociale, du droit du travail, de mécanismes de redistribution).

Le camp communiste, a évolué lui-aussi. Les questions de justice économique et sociale ont désormais tendance à passer au second plan : au nom de la religion progressiste de l’égalité universelle, le camp communiste est devenu islamo-gauchiste, avant tout préoccupé de soutenir l’immigration. Nous y reviendrons.

  • Le camp réactionnaire malheureusement à l’état résiduel

Face aux deux ailes du progressisme, il existe un troisième camp politique, celui de la réaction. A partir de 1789, ce camp est celui qui veut réagir, s’opposer à la vague révolutionnaire et progressiste et défendre la société traditionnelle. Ce courant n’a pas disparu mais il est en constant recul. Au XIXe siècle il est encore puissant et l’emporte même à divers moments (les Restaurations). Son principal cheval de bataille est la défense de la religion catholique. Au XXe siècle, dans l’entre-deux guerres, les ligues d’anciens combattants de la guerre de 14 représentent le courant réactionnaire. En 1940, l’Etat français n’est pas seulement un régime né de la défaite : il constitue également un projet de réaction contre le progressisme. Discrédité par son choix de la collaboration avec l’occupant, l’Etat français entraînera le courant réactionnaire avec lui dans l’opprobre.

Aujourd’hui ce courant réactionnaire n’existe plus en tant que tel. Il n’y a pas de mouvement politique souhaitant abolir la république pour revenir à une société gouvernée de façon traditionnelle. Sur le plan religieux, il existe un mouvement de réaction contre l’évolution progressiste de l’Eglise mais il n’y a pas de remise en cause de la laïcité, ni aucune volonté de revenir sur le renoncement de l’Eglise à jouer un rôle politique. Sur le plan culturel, le mouvement réactionnaire n’est pas totalement absent mais reste très marginal. Au total le camp réactionnaire est très faible. Il n’a pas d’existence politique : on le voit avec cette élection de 2022, le parti RN, qui pourrait en être le moins éloigné, récusant toute parenté. Le courant réactionnaire n’a pas d’identité affirmée et n’est même pas conscient de son existence ni assuré de sa légitimité. L’absence d’intitulé clair montre bien la difficulté de se situer (réactionnaire, conservateur, traditionnaliste, identitaire, nationaliste, souverainiste…). Très rares sont ceux qui s’affirment favorables à une réaction, c’est-à-dire à un retour à une société plus proche de la société traditionnelle, ou du moins à une conservation de ce qui n’a pas encore été détruit.

Plusieurs événements cependant indiquent que ce mouvement réactionnaire n’est pas mort et a peut-être encore un avenir. En Pologne et en Hongrie, des gouvernements réactionnaires sur le plan sociétal sont soutenus par une majorité de leur population. En France la manif pour tous a permis au mouvement traditionnaliste de prendre conscience de son existence, de son identité et de sa force. La candidature d’Eric Zemmour constitue une deuxième étape, qui peut venir fortifier ce mouvement : pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, les idées réactionnaires ont été exprimées clairement dans le cadre d’une campagne présidentielle par l’un des candidats importants. Ce courant doit maintenant affirmer son identité et la conforter. Il doit quitter la position défensive, cesser de raser les murs, cesser de multiplier les concessions à la pensée progressiste. La première chose peut-être serait de choisir le nom qui le définit le mieux. Identitaire, réactionnaire, conservateur, traditionnaliste, chacune de ces dénominations a son avantage. Il faut selon-nous proscrire en revanche les vocables de nationalistes et de souverainistes, qui renvoient à des thématiques ambigües et de toute façon trop restreintes : c’est moins en effet les nations européennes qu’il s’agit de sauver que les peuples européens et la civilisation européenne elle-même.

  • Le progressisme, cette religion sans dieu, est une impasse

Le progressisme est dans l’erreur pour une quadruple raison. Première erreur, la pensée des Lumières veut établir ex nihilo une société à l’architecture simple, claire et rationnelle. Or une telle vision des choses est fausse. Une société dépend de ses racines : elle est ancrée dans le passé, la tradition, les strates historiques, qui la déterminent. Une telle société, produit de l’histoire, comporte dès lors nécessairement une grande complexité, reflet de la complexité de l’âme humaine. Elle ne peut correspondre à un schéma en tout point rationnel. Pascal l’a depuis longtemps souligné. A la base de la civilisation européenne se trouve la Raison, certes, inventée par les Grecs. Mais il y a aussi la foi chrétienne, qui excède infiniment le pouvoir de la raison.

Deuxième erreur du progressisme. Les valeurs sur lesquelles il repose sont pour l’essentiel autant de chimères. L’égalité, tout d’abord, ne correspond à rien de naturel : l’égalité n’existe pas dans la nature. De même aucune égalité n’est possible entre les hommes. C’est au contraire les différences et les inégalités qui dominent (du point de vue de la santé, de la beauté, des aptitudes et des dons, des héritages familiaux…). La recherche de la justice et le souci de permettre aux pauvres de bénéficier de conditions de vie humaines sont des éléments importants de la civilisation européenne : la poursuite d’une égalité des conditions est en revanche illusoire et perverse. Antinaturelle, elle ne peut déboucher que sur l’oppression. La liberté comme absolu est, elle-aussi, un leurre. L’individu possède bien sûr des droits et la tyrannie est évidemment à proscrire. Sous l’ancien régime, contrairement à ce qu’affirme la propagande progressiste, l’individu avait des droits, protégés par les lois : c’est ainsi que quelques semaines avant sa destitution, Louis XVI dénonçait les exactions révolutionnaires, en particulier la détention arbitraire, qui, affirmait-il, constitue le pire des crimes. Pourtant, si la liberté individuelle est précieuse, elle ne peut être évidemment sans limites. Les droits de l’individu sont restreints par ses devoirs envers la société et par l’obligation de se conformer aux différentes règles et coutumes qui l’encadrent et la rendent homogène et solide. La démocratie est un leurre également : une société solide repose sur l’attribution aux différentes strates sociales de fonctions différenciées.

Le gouvernement est la fonction même de l’élite : imaginer le confier au peuple est le summum de la démagogie. Dans les sociétés contemporaines tout montre au demeurant que la démocratie n’est qu’apparence et hypocrisie. Le peuple est manipulé, formaté par la propagande et vote sans disposer des moyens de se prononcer de façon rationnelle et éclairée. Il en est de même de l’idée de progrès, tout aussi illusoire dès lors qu’elle est sacralisée. L’individu au cours de sa vie progresse, sans doute, dans la connaissance de la vie, mais c’est pour mieux dépérir ensuite, régresser et mourir. De même les sociétés et les civilisations progressent, jusqu’à atteindre une certaine apogée, mais elles connaissent ensuite une phase de déclin et finissent par disparaître. Dans le domaine des techniques, il est évident que certaines technologies peuvent constituer de faux progrès et de vrais dangers. Quant à l’universalisme des modernes, il s’agit là encore d’un leurre. L’homme universel n’existe pas. Pour l’individu, les cadres de proximité ont une réalité, sa famille, son clan, son village, son pays, sa religion, sa civilisation. Tout cela est concret, charnel et a une implication directe dans la vie de chaque jour. L’appartenance à l’humanité constitue en revanche une idée abstraite, sans conséquence directe, sauf chez les idéologues, sur la vie de chacun. En un mot, tous les concepts qui constituent les valeurs de la modernité sont des illusions et des chimères, parce qu’ils ne correspondent pas à la nature humaine (voir cette chronique et celle-ci).

Le progressisme est une impasse pour une troisième raison. Contrairement à ce que pensent les progressistes, la morale privée et les principes du gouvernement n’ont le plus souvent rien en commun. Dans la vie personnelle et sociale, il s’agit de se conformer à la morale et aux mœurs communes : d’abord bien sûr de ne pas nuire à autrui, mais aussi se montrer pacifique, savoir partager, être attentif aux autres, notamment aux personnes en difficulté. Ces principes sont ceux de la morale chrétienne, l’un des principaux fondements de la civilisation européenne. Or, nous évoquions déjà plus avant ce point décisif, ces principes d’inspiration chrétienne n’ont pas lieu d’être dès lors qu’il s’agit de gouverner un peuple et une nation. Ce sont des principes différents et même souvent inverses qui doivent alors s’appliquer : pour cette raison que le but du gouvernement légitime est de servir les intérêts du groupe, du peuple, de la nation dont il émane, et d’abord de favoriser autant que possible leur pérennité. Cette politique implique le plus souvent de concurrencer les autres nations et les autres peuples, de s’en protéger, de se défendre contre eux en cas de danger. Un gouvernement peut être amené à coopérer avec d’autres, dont il se sent proche ou avec lesquels il est allié : cette politique ne repose pas sur la morale mais simplement sur les intérêts bien compris de la nation. Machiavel l’a établi clairement : le gouvernement d’un peuple ne répond pas aux règles morales que doivent s’imposer les individus. Si une société se met à appliquer pour son gouvernement les principes de la morale privée, elle s’affaiblit, devient une proie et est vouée à être conquise à brève échéance (voir cette chronique et celle-ci).

La dernière erreur du progressisme est la principale : une société pérenne ne peut reposer que sur le collectif et les devoirs des individus envers celui-ci. Ainsi que l’illustre l’histoire contemporaine de la France, une société fondée sur l’individualisme et les droits des individus est vouée à se dissoudre. L’individualisme conduit par exemple à ces deux comportements catastrophiques et suicidaires. C’est avant tout par souci individualiste et hédoniste que les Européens choisissent désormais de ne plus avoir qu’un nombre très faible d’enfants. Ce choix les place en position de faiblesse face aux populations immigrées, caractérisées notamment par leur dynamisme démographique. De même, si les populations européennes se laissent envahir par l’immigration sans réagir et sans se débarrasser de leurs gouvernements immigrationnistes, c’est certes parce qu’elles sont victimes de la propagande immigrationniste du Système. Elles sont également influencées par la religion progressiste, fondée comme on l’a dit sur une lecture au pied de la lettre de l’Evangile, qui donne la priorité à l’Autre. Mais c’est aussi et surtout par individualisme et absence de sentiment d’identité et d’appartenance que les populations européennes se laissent envahir sans aucune réaction.

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La révolution française continue donc. Les progressistes veulent depuis deux cents ans détruire l’ancienne société. Les antifas et autres black-blocs ont ainsi succédé aux sans-culottes. On retrouve de même aujourd’hui, dans toutes les luttes pour le progrès et l’émancipation, les francs-maçons et les protestants, déjà en première ligne en 1789. Ils sont notamment la pointe avancée du camp immigrationniste. Avec l’invasion migratoire, les progressistes ont en effet trouvé le moyen radical de parvenir à leurs fins.

Sur l’autel des valeurs, ils vont ainsi détruire la société hautement civilisée et aboutie qu’était la société européenne. Au nom du Bien et du Progrès, ils vont créer l’enfer, dont on sait bien qu’il est le plus souvent pavé de bonnes intentions. Pour avoir voulu inventer un homme nouveau et faire naître un monde meilleur, ils vont permettre aux populations venues d’Afrique et d’Orient de conquérir et de dominer l’Europe en appliquant les principes les plus ancestraux qui soient : la loi du nombre, la loi du plus fort, la loi du plus violent.

Ramassons tout cela d’un mot. La disparition probable de la civilisation européenne a plusieurs causes, nous y reviendrons. Mais c’est d’abord à la révolution française et aux progressistes qui en sont issus qu’elle devra sa fin, sans doute désormais inéluctable et prochaine.

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