« Les covido-sceptiques se pensent rebelles mais sont les agents ultimes du statu quo »

Le journaliste Anthony Mansuy a passé plus d’une année en immersion dans la sphère conspirationniste. Une expérience hors norme qu’il raconte dans un ouvrage particulièrement fouillé, Les Dissidents (Robert Laffont, mai 2022).

Usbek & Rica – Vous consacrez un chapitre entier à Bill Gates. Pourquoi centralise-t-il autant la haine des covido-sceptiques ?

Anthony Mansuy – Le « comment » répond assez bien au « pourquoi ». En gros, les théories du complot sur Bill Gates prennent racine à la fin de l’année 2019. Il y a par exemple eu l’Event 201, une simulation de pandémie de coronavirus à échelle mondiale. Cet outil était utile pour les épidémiologistes qui alertaient depuis des années sur les risques d’une pandémie mondiale. L’Event 201 a été récupéré quand le virus a émergé par plusieurs IHM américains. IHM signifie Isolat Humain Média, un terme qui vient d’Olivier Ertzscheid, enseignant-chercheur en sciences de l’information. Il désigne ces individus qui ont la capacité de diffuser massivement des messages, comme un média, et donc les influenceurs complotistes. 

Ces IHM ont transformé l’Event 201 en une répétition générale du Covid-19, et comme cette simulation était financée en partie par la fondation Gates, cela a fini par donner quelque chose comme « Bill Gates a organisé la répétition globale du virus, pour, ensuite, l’envoyer dans la vraie vie  ».

Bil Gates est devenu un épouvantail pour la droite radicale américaine, incarnant à lui seul un clivage politique à quelques mois de l’élection présidentielle

Anthony Mansuy , auteur de l’enquête “Les Dissidents” (Robert Laffont, mai 2022)

Après l’Event 201, il y a eu de nombreux articles et vidéos sur des projets financés par la Fondation Gates. De plus, lorsque la pandémie a démarré, Bill Gates s’est posé en défenseur des mesures sanitaires, tandis que Donald Trump prenait le chemin inverse. Le fondateur de Microsoft est donc devenu un épouvantail pour la droite radicale américaine, incarnant à lui seul un clivage politique à quelques mois de l’élection présidentielle. On a pu lire qu’il aurait créé la pandémie de toute pièce, pour en tirer profit, ou pour instaurer une dépopulation mondiale, avec des vaccins dangereux.

Si l’on reste sur le cas de Bill Gates, vous rappelez que sa Fondation œuvre pour éviter la levée des brevets sur les vaccins. En quoi est-ce utile de le préciser ?

Des médias sérieux comme Bloomberg, The Nation et The New Republic ont publié des enquêtes sur la Fondation Gates. L’activisme du fondateur de Microsoft sur les questions de propriété intellectuelle – tant dans l’informatique que dans la santé – est bien connu, et il a pour conséquence d’empêcher les pays du Sud de produire des vaccins à bas coût. Et en cascade, l’hémisphère Sud, considérablement moins bien servi en vaccins, a servi de boite de Pétri au Covid pour muter. Le problème des discours complotistes, c’est qu’ils noient ces analyses structurelles de la société sous des fantasmes et des mythes. Et si l’on ne peut analyser la société, et nommer ses problèmes fondamentaux comme ceux liés aux régimes de propriété intellectuelle – qui sont aussi la pierre angulaire des montages d’évasion fiscale – on ne peut pas les régler. Les covido-sceptiques se pensent être rebelles, mais, sans le savoir, ce sont les agents ultimes du statu quo.

En s’attardant sur les parcours des gens, votre livre montre que si l’on devient covido-sceptique, c’est aussi parce qu’on a un « terrain » favorable qui précède l’arrivée de la pandémie. Pouvez-vous détailler ce point ?

L’image que j’aime prendre, c’est celle d’une bouteille d’Orangina déjà prête, qui ne demandait qu’à être secouée pour faire remonter la pulpe à la surface. Pendant des années, le développement personnel et l’industrie du bien-être ont mis l’accent sur une forme d’individualisme autour de la santé, avec l’idée que la vérité se trouve en nous et nulle part ailleurs. En parallèle, des entrepreneurs et des communautés virtuelles ont prospéré sur un terreau de défiance légitime vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique et du gouvernement. Par ailleurs, on sortait à peine du mouvement des Gilets Jaunes, qui a marqué une cassure plus ou moins définitive entre les manifestants d’un côté et, de l’autre, les médias et les politiques.

Nous sommes entrés dans la pandémie dans un climat de défiance prononcé contre à peu près toutes les institutions cruciales lorsqu’il a fallu organiser une réponse sanitaire

Anthony Mansuy , auteur de l’enquête “Les Dissidents” (Robert Laffont, mai 2022)

Tout cela pour dire que nous sommes entrés dans la pandémie dans un climat de défiance prononcé contre à peu près toutes les institutions cruciales lorsqu’il a fallu organiser une réponse sanitaire.

Vous développez l’idée de « structures dormantes », qui ne s’arrêtent pas du jour au lendemain… Qu’entendez-vous par là ?

 On a souvent l’impression que quand quelque chose se passe dans la société, et que ce mouvement s’achève lorsqu’il cesse d’être visible. Mais ce n’est pas le cas. L’identité sociale et politique des personnes qui y ont pris part est changée. Ça peut donc rejaillir à un autre moment en fonction des conditions. Pour autant, les Gilets Jaunes et les anti-vax, ce ne sont pas les mêmes personnes. Ce que l’on constate, c’est qu’au sein du squelette du mouvement antipass, une grosse partie des gens qui déposaient les demandes en préfecture étaient d’anciens Gilets Jaunes. Ça, c’est pour la continuité avec le mouvement anti-pass. À l’inverse, les Gilets Jaunes n’auraient jamais accepté une récupération comme celle de Florian Philippot, qui profitait des rassemblements pour faire des meetings.

Comme Florian Philippot, de nombreux individus profitent de ce phénomène à des fins personnelles. Qu’est-ce qu’ils viennent y chercher ?

Il faut analyser les discours et les modèles économiques de ceux qui prennent la parole en se posant une question : est-ce qu’ils en profitent ? On ne prend la parole sur les réseaux sociaux que pour deux raisons : pousser une idéologie, ou faire de l’argent. Parfois, c’est les deux. Dans l’économie de l’attention, plus vous arrivez à scotcher votre clientèle réfractaire devant votre contenu, plus vous y gagnez. Il y a plusieurs types d’influenceurs, ceux qui ne monétisent pas leur parole et, d’autres, qui vendent leurs services ou des produits dérivés, notamment dans le développement personnel. Le problème, c’est que la part de cynisme dans leur démarche est difficile à mesurer.


Certaines personnes que vous croisez donnent l’impression que la réalité est un film dont le récit serait écrit à l’avance. Une sorte d’histoire dont vous pouvez être le héros… Y a-t-il une « netflixisation » de leur esprit ?

Hormis notre environnement direct, nous avons tous besoin d’intermédiaires pour cartographier le monde. Pour ceux qui se reposent sur ces discours conspirationnistes, ce que les médias traditionnels diffusent sert à manipuler sciemment l’opinion via une mise en scène. Ils ont beau détester ce qu’ils appellent « les médias » – en les mettant tous dans le même sac- ils se reposent sur le travail d’autres médias, ou d’IHM, qui leur promettent un « parler vrai ». Mais eux aussi sont des intermédiaires, et eux aussi sont remplis de biais. En définitive, c’est un rapport à l’information qui ne prend ni en compte l’économie, ni la sociologie des médias.

Pour beaucoup de covido-sceptiques, la réalité est devenue une sorte de feuilleton découpée en micro-épisodes

Anthony Mansuy , auteur de l’enquête “Les Dissidents” (Robert Laffont, mai 2022)

Et puis  tout est mise en scène. Pour beaucoup de covido-sceptiques, la réalité est devenue une sorte de feuilleton découpée en micro-épisodes, qui peuvent être postés à tout moment par des influenceurs ou des amis, sur une ribambelle de plateformes. D’un côté, le gouvernement et les médias distillent leurs « narratifs » à coups d’articles toujours mensongers, et de l’autre, les IHM conspirationnistes révèlent les vérités cachées. J’ai vu chez beaucoup une hyper-consommation de contenus, qui font qu’ils sont à l’affut sur leur téléphone de la moindre vidéo YouTube, publication Telegram ou Instagram. Un nouvel épisode qui va provoquer un nouveau shoot d’adrénaline.

Usbek & Rica