Les déesses gauloises des eaux : Damona et Acionna

Le culte des eaux en Gaule était vivace, ainsi qu’en atteste la toponymie de nombreux lieux, rivières ou villes thermales. Il s’est tout particulièrement incarné à travers deux déesses aux noms méconnus, mais aux traces toujours présentes.

Le culte des eaux en Gaule était vivace, ainsi qu’en atteste la toponymie de nombreux lieux, rivières comme villes thermales. La déesse Divona, par exemple, vénérée entre autres peuples gaulois par les Bituriges et les Cadurques, est à l’origine du nom de Divonne-les-Bains (Ain). L’on peut citer de même Vesunna qui a donné Vésone, un quartier de Périgueux (Dordogne). La terminaison en –onna ou –unna est typique et commune aux divinités gallo-romaines des eaux et signifie « fleuve » en langue celtique. D’autres exemples sont plus connus, comme Icaunis (l’Yonne), Matrona (la Marne), Sequana (la Seine). La survivance du thème de l’eau dans la toponymie peut d’ailleurs se retrouver ensuite à l’époque romaine comme avec les villes portant le nom de « Aix » (Aquis, ablatif d’Aqua). Cet article présente deux déesses associées à des localités françaises : Damona et Acionna.

Les déesses gauloises des eaux : Damona et Acionna

Damona (Bourbonne-les-Bains)

Damona est associée à Borvo, qui est l’équivalent celte d’Apollon et patron des sources curatives, dont le nom est à l’origine de plusieurs villes d’eau comme La Bourboule (Puy-de-Dôme), Bourbon-Lancy (Saône-et-Loire), Bourbon-l’Archambault (Allier) et Bourbonne-les-Bains (Haute-Marne).

Damona, dans la mythologie gauloise, est généralement la parèdre du dieu Borvo. La notion de parèdre désigne une association entre deux divinités, la parèdre étant souvent secondaire et inférieure à l’autre, bien que possédant les mêmes attributs. Ce terme peut aussi désigner le conjoint d’un dieu, ou sa forme féminine.

Borvo est un guérisseur par les eaux alors que Damona est une déesse des sources et des rivières. Elle est localement associée à la source thermale de Bourbonne-les-Bains.

Si Damona est le plus souvent associée à Borvo, elle est parfois représentée en compagnie d’autres dieux comme Moritasgus, Bormo, Albius et plus tardivement avec Apollon, ce qui lui donnerait un caractère polyandre (soit une femme ayant de multiples conjoints masculins).

On trouve Damona représentée seule à plusieurs occasions comme à Bourbonne-les-Bains et Rivières-en-Charente. Sa représentation est assez rare sous forme de statue.

Telle la déesse celtique Sirona, également associée à la symbolique de l’eau et de la guérison, elle est souvent représentée avec un épi de blé voire une couronne tressée d’épis de blé, et un serpent enroulé autour de l’avant-bras gauche, symboles présumés attachés à la fécondité et à la guérison.

Pour Albert Grenier, historien et archéologue spécialiste de la civilisation gallo-romaine, « ces déesses n’ont guère de caractère propre, elles ne semblent que la personnification féminine de la divinité à laquelle elles sont associées ».

Les lieux dédiés à Damona sont le plus souvent des sources thermales. Les quatre inscriptions de Bourbon-Lancy indiquent qu’elle a la faculté de visiter le pèlerin en rêve et de le guérir. Mais le plus souvent il est invité à se baigner dans l’eau de la source.

Son culte est attesté dans une zone correspondant à la Bourgogne actuelle ainsi qu’en Charente (inscription lapidaire de Saintes), et s’étend même jusqu’à Vienne (Isère). Une statue de Damona a été découverte à Bourbonne-les-Bains en 1977, lors de fouilles archéologiques menées à l’occasion de la destruction des anciens thermes de la ville. Les thermes actuels de la cité haut-marnaise ont deux portes, nommées Borvo et Damona. Une chapelle est présente derrière les thermes avec une vierge des eaux, élément qui laisserait supposer une continuité du culte de Damona.

Acionna (Orléanais et Essonne)

Acionna est une déesse dont le culte gallo-romain est attesté localement dans la région d’Orléans. La rivière Essonne, dont la partie supérieure, l’Œuf, prend sa source dans la forêt d’Orléans, tirerait son nom de cette divinité et l’on retrouve des dérivés comme Axiona ou Exona dans les textes médiévaux pour la désigner. On retrouve des éléments du nom de la déesse dans celui d’autres cours d’eaux de cette région comme l’Esse, issu aussi de la forêt d’Orléans, et même l’Œuf. Le nom de l’Œuf serait dérivé du nom de l’Essonne, abrégé EFF sur les cartes anciennes, en prenant en compte que la lettre S était notée comme un F au Moyen Âge.

Le nom d’Acionna est celte mais la signification de la racine aci est inconnue.

Concernant le culte de la divinité, des sondages sont effectués en 1822 par l’ingénieur des ponts et chaussées Jean-Baptiste Jollois sur le site d’une ancienne source, la fontaine de l’Étuvée. Le site de la fontaine de l’Étuvée, à 2,5 kilomètres d’Orléans, se trouve sur le territoire de la tribu des Carnutes, dont la capitale, située à l’emplacement actuel d’Orléans, était l’oppidum de Cenabum. Initialement destinés à trouver des sources alternatives d’alimentation en eau pour la ville d’Orléans, les sondages de Jollois ont permis de mettre au jour des vestiges antiques importants dont des bassins en bois et un fragment de pierre comportant une inscription en latin :

Aug(ustae) Acionnae sacrum, Capillus Illiomari f(ilius) portic(u)m cum suis ornamentis v(otum) s(olvit) l(ibens) m(erito).
(Consacré à Auguste Acionna, Capillus, fils d’Illiomarus, offre ce portique avec ses ornements, honorant son vœu de plein gré et à juste titre.)

Cette stèle indique la présence à cet emplacement d’un portique dédié à la divinité et élevé par Capillus, fils d’Illiomarus, en remerciement de l’exaucement d’un vœu. Jean-Baptiste Jollois estimait que la stèle devait dater du Ier siècle après Jésus-Christ.

D’autres fouilles réalisées entre 1969 et 1992 ont confirmé la présence de bassins gallo-romains et de multiples canaux pouvant être liés à un sanctuaire de source ainsi qu’à un réseau d’adduction destiné à l’alimentation en eau de la cité antique d’Orléans (Cenabum). Les fouilles les plus récentes sur le site, menées par l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP), au préalable de l’aménagement de la ZAC du Clos de la Fontaine, datent de 2006-2008. Elles ont permis de mettre au jour un véritable ensemble culturel ayant évolué sur plusieurs époques romaines, avec un sanctuaire dédié au culte de la divinité.

Le site est développé lors de la conquête romaine, au Ier siècle, et le sanctuaire est alors probablement construit en bois. Le réseau d’adduction d’eau semble constitué au cours des IIe et IIIe, bien que la datation précise ne soit pas connue, et pourrait coïncider avec la reconstruction de la capitale des Carnutes par l’empereur Aurélien en 273. Il comprend notamment trois aqueducs, dont l’un possédait deux regards maçonnés distants de 250 mètres, certainement utilisés pour l’entretien de l’ouvrage. Un aqueduc traversait le sanctuaire du nord au sud pour alimenter un bassin dallé et carré qui servait probablement de piscine aux fidèles.

Le sanctuaire comprend une grande cour à portique ceinturant un temple carré, le fanum. Ce temple était construit autour d’une partie centrale, dite cella, représentant la demeure de la déesse Acionna, ainsi que d’une galerie périphérique, à l’usage des officiants. Le culte était aussi rendu dans la cour, comme en témoigne la découverte à cet endroit d’offrandes comme des monnaies et des ex-voto en tôle de bronze, représentant des visages stylisés, offerts à la divinité en remerciement de guérisons. Enfin, un petit bâtiment carré est découvert dans la partie nord de la cour, dans lequel a été enterrée une statuette de déesse mère, symbole de fécondité et de maternité, probablement placée pour les besoins du culte sur un piédestal. Ces deux éléments, en sus de la stèle, attestent l’existence du culte d’Acionna, lié à la présence de l’eau.

Le sanctuaire est détruit au IVe siècle et des sépultures sont creusées dans ses ruines. Un premier groupe d’individus est inhumé dans ce qui était la cella du fanum, une autre tombe a été repérée dans la galerie périphérique et une quinzaine de sépultures sont creusées en marge sud du fanum. Cette disposition indiquerait qu’un groupe privilégié d’individus a réutilisé l’espace le plus sacré du temple pour se faire enterrer et que, par la suite, d’autres sépultures ont été implantées aux abords de ce noyau primitif.

Enfin, d’autres traces de l’existence de cette divinité ont été trouvées dans deux fragments de pierre réutilisés dans les remparts et dans un mur de la cité, où ont été retrouvées des inscriptions faisant référence à Acionna.

Conclusion et rapprochement avec d’autres mythologies

Ces deux déesses sont des exemples de divinités locales celtes liées aux eaux, qui traduisent dans ces régions la symbolique traditionnelle associant l’élément aquatique à la féminité. Cette symbolique est profondément duale, l’eau représentant autant une source de vie, de guérison, de fertilité qu’un potentiel danger.

Dans la mythologie grecque, les créatures se rapprochant le plus de Damona et Acionna sont les naïades, nymphes des sources, des ruisseaux et des fontaines. Les sirènes, quant à elles, sont des créatures marines. Dans ces deux exemples, l’eau est une source de danger pour les hommes, les naïades retenant ainsi Hylas, et les sirènes séduisant par leurs chants les navigateurs dans l’Odyssée.

Les légendes arthuriennes présentent la dame du lac (appelée aussi Viviane) comme un personnage important, préceptrice de Lancelot du Lac et remettant l’épée Excalibur à Arthur.

La survivance du nom de Damona et d’Acionna dans la toponymie française peut être analysée comme un témoignage de l’importance et la vivacité du culte qui leur était rendu. Plus largement, c’est probablement aussi un marqueur de l’adaptation et de l’héritage des cultes gallo-romains, leurs divinités étant ainsi devenues, par syncrétisme, les saints chrétiens que nous connaissons aujourd’hui.

Henri Réault – Promotion Roi Arthur

Pour aller plus loin

Sur Damona

  • Troisgros (Henri), Bourbonne-les-Bains, capitale du couple divin gaulois Borvo et Damona, Association des amis du vieux Bourbonne, 2015 (BnF Tolbiac Rez-de-jardin, magasin n° 2016-118646).
  • Extraits de la Revue archéologique, janvier, février, mars 1880 et mai 1881, Anatole Chabouillet (BnF Tolbiac Rez-de-jardin, magasin n° 8-LJ20-303).
  • Bourcelot (Henri), La Déesse Damona, Association des amis du vieux Bourbonne, 1972, (BnF Tolbiac Rez-de-jardin, magasin n° 8-LK7-58393).

Sur Acionna

Institut Iliade