« Les Dépossédés » : Christophe Guilluy fait rimer classes populaires avec identitaires

Connu pour avoir forgé la notion de «France périphérique», le géographe signe un essai au parfum complotiste. Obsédée par ses propres intérêts, l’élite aurait unanimement imposé un ordre social libéral et multiculturel, refusé par la majorité silencieuse des «gens ordinaires» vivant hors des métropoles.

En plein cœur d’une crise sociale, c’est un (beau) titre qui attire l’œil : les Dépossédés. Façon évocatrice de parler des classes populaires, de plus en plus touchées par la précarité et l’exclusion. Qui plus est, l’auteur, Christophe Guilluy, pointe des problèmes importants comme l’explosion des prix de l’immobilier dans les centres des grandes métropoles ainsi que sur certains littoraux, qui prive de nombreux foyers de la possibilité de résider près de leur lieu de travail. Il questionne aussi l’attitude de ceux qui, par leur revenu ou leur diplôme, ne font pas partie de ces dépossédés tout en s’en disant solidaires : peut-on à la fois réclamer plus de justice sociale et acheter une résidence secondaire là où d’autres ne parviennent pas à se loger ?

Des questions intéressantes sont mises au service de thèses polémiques. Christophe Guilluy est notamment connu pour avoir forgé la notion de «France périphérique», qui désigne à gros traits les campagnes et petites villes du pays, espaces de relégation sociale en marge du dynamisme économique des grandes métropoles, où se concentreraient les élites (dans les centres-villes) et les classes populaires immigrées (dans les banlieues). 

L’expression est largement reprise dans le débat public par des personnalités comme François Ruffin, en dépit des critiques adressées par de nombreux chercheurs spécialistes du territoire qui y voient une lecture ethniciste, néoconservatrice, qui considère que la situation sociale des classes populaires hors des métropoles – les “petits Blancs” – n’est pas la même que celle des populations immigrées et urbaines. Elle est encore décrite comme réductrice dans la mesure où elle empêche de voir la diversité des situations dans les métropoles, leurs banlieues, ainsi que dans les espaces ruraux.

Rien ne définit très précisément ces “Dépossédés”

Dans Les Dépossédés, Guilluy persiste et signe, en s’intéressant moins au territoire qu’à sa population. Il radicalise sa lecture en flirtant avec le complotisme. Ayant installé leur résidence principale au cœur des métropoles et leur maison de vacances en bord de mer, les élites de ce pays auraient délibérément fait sécession à l’égard de la majorité silencieuse du pays. Leur crédo, nous dit Guilluy: tolérance et multiculturalisme, des valeurs qui font le jeu du libéralisme économique. Sauf que la majorité silencieuse est désormais fatiguée de ne pas être entendue lorsqu’elle réclame d’une seule voix souverainisme, protectionnisme, réindustrialisation et régulation des flux migratoires. Elle refuse désormais de s’en laisser compter, assure-t-il, comme en témoigne la montée de l’abstention ou la montée du vote RN, preuve que les dépossédés se sont enfin “affranchis de la morale” des élites. Leur temps serait désormais compté prophétise le polémiste.

Le parfum complotiste du livre vient notamment de la description de l’élite. […]

Libération