“Les Enfants du Bruit et de l’Odeur” : Une librairie anti-raciste à destination de la jeunesse

Le bruit et l’odeur”, c’est un extrait du discours tristement célèbre prononcé par Jacques Chirac en 1991. Désormais, c’est surtout un podcast militant et une librairie jeunesse anti-raciste, lancées par Prisca Ratovonasy et Ulriche Alé, amies depuis vingt ans et toutes les deux mamans.

Nous avons constaté depuis de nombreuses années, ne serait-ce qu’en cherchant des livres pour nos enfants, qu’il y avait une invisibilisation de certains personnages dans la littérature jeunesse, mais pas que. Il est pourtant reconnu qu’une représentation positive est essentielle pour l’estime de soi, le développement psychologique, le bien-être et la construction des enfants dans son ensemble.

Les enfants perçoivent et intègrent ce qu’ils observent autour d’eux, afin de construire le schéma corporel, ainsi que la structuration de la pensée. Le manque de représentation et de rôle modèle a de nombreuses conséquences, dans l’appréhension de l’espace, de la rythmicité temporelle, de la confiance en soi, du développement de l’imaginaire en ouvrant les champs du possible, ainsi que sa place au sein de la société…

C’est pour cela que l’équipe des Enfants du Bruit et de l’Odeur met la représentativité au cœur de son travail et sélectionne avec attention des ouvrages adaptés et éloignés des clichés. Une sélection dans laquelle chacun, petit et grand, pourra se reconnaître. […]

Ni l’une ni l’autre n’êtes journaliste ou libraire: quel est votre parcours?

Ulriche Alé: J’ai la chance de pouvoir me consacrer au podcast et désormais à la librairie, mais avant mon congé parental, j’étais formatrice à l’Agence nationale pour la Formation Professionnelle des Adultes (AFPA) et dans une école de commerce en Normandie, où Prisca et moi nous sommes rencontrées pendant nos études. J’avais remarqué que les personnes racisées étaient systématiquement dirigées vers des formations “employé·e libre service”, y compris quand elles étaient surdiplômées dans des secteurs qui n’avaient rien à voir avec la manutention, tandis que les formations de “vendeur.se conseil” semblaient elles aussi réservées à un profil type: des jeunes femmes grandes, minces, plutôt jolies, et blanches. J’ai fait remonter l’info plusieurs fois à Pôle Emploi, mais j’étais l’une des rares femmes parmi les formateurs, et la seule noire: “bizarrement”, mes remarques n’ont pas trouvé beaucoup d’écho…

Prisca Ratovonasy: Je suis directrice commerciale sur le marché asiatique, dans une entreprise qui fabrique du matériel de sport. Rien à voir avec le podcast a priori, sauf qu’avant de me tourner vers le commerce, j’ai fait des études de psycho. Et j’avais été frappée que l’on continue d’enseigner des concepts d’un autre temps: le fait que Freud soit profondément sexiste n’est pas questionné, par exemple. Et on étudie toujours Paul Broca, l’anthropologue à l’origine de la classification des êtres humains…

PR: J’écoute pas mal de podcasts comme Kiffe ta race, mais surtout, lorsque je suis rentrée en France il y a deux ans après avoir passé huit ans au Vietnam, ma fille a subi très vite le racisme à l’école. J’en ai parlé avec Ulriche, et on s’est rendu compte que nos enfants faisaient l’objet des mêmes remarques, des mêmes insultes que nous il y a trente ans!

UA: Ces mots qui sont toujours utilisés aujourd’hui viennent d’un imaginaire colonial qui persiste et que les personnes concernées n’ont pas le loisir de déconstruire dans les médias. En général, ce sont des hommes blancs qui évoquent le sujet du racisme, souvent pour minimiser les faits et les ressentis. Un peu comme si un homme expliquait à une femme comment fonctionnent ses règles, et qu’il lui rétorquait “J’ai une femme donc je sais!” lorsqu’elle lui fait observer qu’il n’est pas concerné…

PR: On a voulu déconstruire le racisme avec des personnes qui le vivent. Ça ne devrait pas être révolutionnaire et pourtant ça l’est! Et pour cela, on s’est lancées toutes seules avec notre micro. C’est ça qui est génial avec le podcast: le format n’est réservé à personne. […]

Les Enfants du Bruit et de l’Odeur