« Les Européens ont occulté l’altérité radicale des autres religions »

En qualifiant les croyances non bibliques de païennes ou d’idolâtres, la pensée européenne des religions forgée dans le modèle du christianisme a orienté le regard sur les religions des autres, affirme l’universitaire Philippe Borgeaud.

Si Philippe Borgeaud est spécialiste des religions antiques, ses réflexions dépassent depuis longtemps cette expertise pour s’interroger plus largement sur les religions. Professeur honoraire d’histoire des religions à l’université de Genève, il s’est ainsi intéressé aux femmes dans La Mère des dieux. De Cybèle à la Vierge Marie (Seuil, 1996) comme dans le livre collectif La Mythologie du matriarcat. L’Atelier de Johann Jakob Bachofen (Librairie Droz, 1999).

Dans son nouvel ouvrage, La Pensée européenne des religions (Seuil, 256 p., 23 euros), il renoue avec une réflexion globale sur l’étude des religions déjà menée dans Aux origines de l’histoire des religions (Seuil, 2004). Philippe Borgeaud y interroge la fabrique européenne de la notion de religion qui, projetée sur le reste du monde, a participé à un accaparement culturel en étudiant ces croyances à l’aune du christianisme.

Comment l’étude des religions s’est-elle constituée comme un champ de savoir ?

Philippe Borgeaud. Les religions ont longtemps été étudiées au regard de la Bible. Notre pensée européenne a été, en particulier, orientée par deux grandes théories datant des Pères de l’Église : celle de la « lumière naturelle », voyant dans les autres religions une étincelle de vérité les rapprochant de la révélation chrétienne ; et celle, inverse, de l’« imitation diabolique », selon laquelle le paganisme est une imitation dévoyée du christianisme.

Votre ouvrage critique la « mainmise religieuse sur ce champ du savoir ». En quoi cette genèse de l’étude des religions marquée par le christianisme constitue-t-elle un obstacle intellectuel ?

L’usage non critique des notions religieuses pose un obstacle à la compréhension des religions. Assimiler par exemple les kamis des croyances japonaises ou les orixas afro-américains à des « dieux » revient à rester dans une logique chrétienne.

La grande figure incarnant cette approche est le philosophe et historien des religions Mircea Eliade (1907-1986), dont j’ai été l’élève à l’université de Chicago. Sa pensée universaliste prend comme objet central l’homo religiosus, appréhendant chaque humain comme dépositaire d’une dimension sacrée en lui. Bien qu’il soit construit sur une comparaison entre toutes les traditions religieuses, cet homo religiosus correspond fondamentalement à un idéal chrétien.

Si l’on souhaite appréhender le phénomène religieux, il est nécessaire de se débarrasser du carcan chrétien »

Le Monde