« Les famines soviétiques, avec leurs millions de morts niés, ont été un séisme encore plus grand que le Goulag »

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Les grandes famines soviétiques, entre 1931 et 1933, ont causé la mort de 4 millions d’Ukrainiens, 1,5 millions de Russes et 1,5 million de Kazakhs. Entretien avec Nicolas Werth, auteur du récent Que sais-je ? Les grandes famines soviétiques, et président de l’association « Mémorial France », consacré à ces famines provoquées par la politique stalinienne.

Nicolas Werth est historien, directeur de recherche à l’Institut d’histoire du temps présents, et président de l’association « Mémorial France » , qui a pour but de soutenir la mémoire des violations des droits de l’homme dans le passé et la défense des droits aujourd’hui dans les États de l’ex-URSS et de l’ancien bloc de l’Est. Parmi les travaux de Nicolas Werth, on peut citer « L’ivrogne et la marchande de fleurs : autopsie d’un meurtre de masse, 1937-1938 », son livre co-écrit avec Alexis Berelowitch, « L’État soviétique contre les paysans : rapports secrets de la police politique (Tcheka, GPU, NKVD) 1918-1939 » et la « Route de la Kolyma ».

Entre 1931 et 1933, une terrible famine ravage l’Union Soviétique,conduisant à la mort de 4 millions d’Ukrainiens, 1,5 millions de Russes et1,5 million de Kazakhs. Cette famine n’est pas la première dans l’histoire de URSS, ni même dans le temps long de l’histoire russe. Qu’est-ce qui rend celle-ci spécifique ?

La famine de 1931-1933 est le résultat d’une politique, et non d’une catastrophe météorologique. Il y a, en effet, dans l’histoire de la Russie des famines régulières, étant donné les conditions climatiques, pédologiques, météorologiques qui sévissent régulièrement dans certaines régions comme le bassin de la Volga, mais aussi dans la Russie centrale voire en Sibérie occidentale.

Ce sont des zones affectées par des sécheresses récurrentes. L’instabilité climatique était une donnée capitale des cycles agricoles et de la vie paysanne. Et les paysans s’étaient parfaitement adaptés à cette contrainte. Il y avait toute une série de stratégies d’entraide ou de survie, la plus élémentaire étant de fuir vers les villes pour laisser passer ce moment difficile.

Sans revenir sur l’ensemble des famines de l’histoire russe, on peut néanmoins évoquer celle de 1891, la dernière grande famine du régime tsariste. Elle a fait environ un demi-million de victimes et a été le résultat d’une sécheresse mais aussi d’une politique d’exportation massive et de paupérisation d’une partie de la paysannerie, liées au décollage industriel de l’Empire russe dans les années 1890. On peut également citer la grande famine de sortie de la guerre civile russe (1921-1922)survenue à la fin de cet immense chaos économique et social qu’ont été les huit années de guerre, révolution et guerre civiles allant de 1914 à 1922.

Dans cette sortie de guerre, l’empreinte de la politique était beaucoup plus importante que dans les disettes de l’époque tsariste. La famine de 1921-1922 a été le résultat d’une grande sécheresse au printemps/été 1921 et d’une politique de réquisition du Communisme de guerre mise en place à partir de 1918-1919. En revanche, les grandes famines des années 30 ne sont provoquées par aucune sécheresse majeure. Elles sont le résultat d’une politique infiniment plus brutale que celles du régime tsariste puis léniniste, c’est-à-dire la collectivisation forcée des campagnes.Les bolcheviks sont arrivés au pouvoir en promettant la paix et le terre.

La révolution russe s’est pourtant retournée contre une paysannerie qu’elle prétendait libérer. Comment s’est produit un tel divorce ? Ce divorce s’est produit très rapidement, vers le printemps 1918, quelques mois après la prise du pouvoir par les Bolcheviques. Il faut d’abord rappeler que les circuits d’échanges économiques de la campagne à la ville avaient été rompus dès 1915, avec la réorientation complète de l’économie russe vers l’effort de guerre.

L’industrie russe n’a plus fourni de biens d’équipement pour l’agriculture. Les paysans n’avaient donc plus d’intérêt à vendre leur production, étant donné qu’ils ne pouvaient plus rien acheter.Ensuite, la révolution agraire a fait que les grands domaines ont été démantelés au début de 1918. Ce fut la fin des grands domaines, des grands producteurs et exportateurs et cette révolution agraire a donc causé un nivellement vers le bas de la paysannerie.

Par ailleurs, tous les paysans qui s’étaient modernisés et élevés socialement à la faveur des réformes de Stolypine (1906-1907), ceux qu’on appelait les koulaks, ont été heurtés de plein fouet par ce « partage noir » des terres, en fonction des« bouches à nourrir ». Quant aux paysans plus modestes, ils ont gagné, à la faveur de ce « partage noir » réalisé en 1918, en moyenne un ou deux hectares de terre. Mais il y avait beaucoup moins de blé et de production disponible pour le marché et pour la vente aux villes.

Cette forme de repli sur soi et d’archaïsation de cette paysannerie a posé beaucoup de problèmes pour le ravitaillement des villes et pour les échanges de produits agricoles.En plus de cela, le régime bolchevique a mis fin au commerce libre et instauré un système de réquisition. Après une courte lune de miel, entre l’hiver 1917 et le printemps1918, entre les paysans et les bolcheviks, ceux-ci ayant permis aux paysans de faire leur propre révolution agraire, un conflit majeur a éclaté, il a opposé les citadins et paysans qui n’avaient aucun intérêt à vendre leur production.

Le régime bolchevique à ses débuts, au lieu de favoriser un retour aux échanges et au commerce a mis en place un système de réquisitions menées par des détachements de « l’armée du ravitaillement » composée d’ouvriers et de chômeurs à qui on promettait une part du butin. Ces détachements ont agi très violemment dans les campagnes, ce qui a provoqué de nombreuses insurrections paysannes, pour ne pas dire des guerres paysannes et un affrontement avec le régime bolchevique.

Il faut néanmoins nuancer cet affrontement, car jusqu’à la fin de l’année 1919, la menace des Blancs était toujours présente, et celle d’un retour à l’ancien régime. Même s’ils étaient hostiles aux réquisitions menées par les détachements de l’Armée du ravitaillement, les paysans ne voulaient pas d’un retour des Blancs. La paysannerie s’est donc constituée en une troisième force – les Verts – entre les Rouges et les Blancs.

Mais dès que les généraux blancs ont été vaincus, et que le danger contre-révolutionnaire a été écarté, la résistance paysanne face aux Rouges s’est radicalisée et étendue. D’où ces guerres révoltes et guerres paysannes de 1920, 1921, voire 1922, qui ont forcé le régime bolchévique à reculer et à proclamer cette sorte de trêve qu’est la Nouvelle Politique Économique (NEP), caractérisée par un retour à une forme d’économie de marché.La collectivisation va consacrer le face à face entre les paysans et l’État soviétique. Comment les paysans vont ils essayer de s’opposer à ce nouveau système économique ?

La collectivisation forcée a été décidée par Staline à la fin de l’année 1929, après qu’il a vaincu toutes les oppositions internes au parti. Plusieurs courants s’opposaient à cette collectivisation forcée, en particulier celui mené par Nikolaï Boukharine, qui avait compris qu’un affrontement avec la paysannerie allait entraîner des troubles et des famines, ce qu’il a prédit dans plusieurs de ses articles en 1928.

À partir du moment où le groupe stalinien décide de collectiviser à fond et rapidement les campagnes – alors que plusieurs voix défendaient une collectivisation partielle ou progressive – en décembre 1929, les relations entre le régime et la paysannerie vont connaître une nouvelle crise.

L’une des grandes découvertes dans les archives soviétiques, pendant les années 1990,a été l’ampleur de la résistance paysanne à la collectivisation forcée. Les documents de la police politique révèlent en effet que pour la seule année 1930, on a comptabilisé près de 14.000 émeutes, troubles, manifestations de masse, voire insurrections. […]

Le Courrier d’Europe Centrale

Le film “Mr. Jones – L’Ombre de Staline”, de la réalisatrice polonaise Agniesza Holland, raconte l’histoire de Gareth Jones. Ce journaliste gallois a dénoncé, au péril de sa vie, l’Holodomor, la grande famine infligée par l’Union soviétique à la population ukrainienne dans les années 1930.