Les Français nuls en maths : le cri d’alarme de trois grands patrons

Christel Heydemann, directrice générale d’Orange
afp.com/ERIC PIERMONT

De nombreux chefs d’entreprise observent le déclin de la culture scientifique et s’en inquiètent. Trois d’entre eux nous expliquent pourquoi notre pays doit réapprendre la “langue des chiffres”.


“Les clefs d’un progrès soutenable et inclusif”  

Christel Heydemann, directrice générale d’Orange

Colonne vertébrale des sciences et techniques, les mathématiques sont indispensables. Elles servent bien sûr à mieux comprendre notre monde, des lois de la physique aux équilibres biologiques en passant par la chimie ou encore la géologie. Mais ce n’est pas tout : les mathématiques nous obligent à développer une certaine capacité d’abstraction, à manipuler des concepts complexes, à chercher des solutions à des problèmes d’apparence purement théorique. Bref, les mathématiques apprennent à réfléchir. Loin de l’image élitiste que cette discipline peut avoir, elle oblige – au contraire – à une profonde humilité. On ne peut pas tricher, s’arranger d’approximations et de raccourcis avec les maths. Et ce n’est pas nouveau : Galilée avait déjà identifié que “la mathématique est une science dangereuse : elle dévoile les supercheries et les erreurs de calcul”. 

La période actuelle, les crises multiples que nous traversons, les psychoses et autres fake news dont nous sommes parfois la cible ne peuvent que nous renforcer dans le besoin de former les jeunes aux mathématiques. Elles ont permis le développement rapide de nouvelles technologies : il paraissait impensable il y a quelques décennies de savoir convertir un courant électrique en intelligence artificielle, de pouvoir communiquer si facilement d’un bout à l’autre de la planète, ou encore de produire des immenses quantités de données. Les défis qui nous attendent sont nombreux. Le défi climatique est sans doute le plus urgent d’entre eux, tant le nombre de paramètres à optimiser est grand, et l’équation complexe. 

Et pourtant, je constate que les maths attirent moins les jeunes et encore moins les jeunes femmes. Chez Orange comme ailleurs, cette génération est porteuse d’un espoir immense. Ce sont eux qui feront la société de demain, avec leurs convictions et leurs attentes. Former les plus jeunes aux mathématiques, c’est leur donner les clefs pour construire un avenir meilleur, et conduire l’humanité vers un progrès soutenable et inclusif. 

“Un enjeu crucial, pour le développement intellectuel et psychique des générations à venir” 

Alexandre Ricard, PDG de Pernod Ricard 

Comme Monsieur Jourdain, nous faisons tous des maths sans le savoir, et je dois avouer que ces équations et règles de trois du quotidien sont pour moi une petite récréation personnelle. Je me désole donc d’un appauvrissement du cursus mathématique qui ne sera pas sans conséquences sur le développement intellectuel et psychique des générations à venir. Car nous savons ce que la pratique de cette discipline apporte à nombre de fonctions cognitives essentielles, comme la capacité de raisonnement, la mémoire ou même la créativité. 

Pour trouver leur place dans l’entreprise, les jeunes diplômés doivent comprendre et parler la langue des chiffres, langue universelle, bien vivante, incontournable et souvent ludique. 

Je refuse d’opposer littéraires et scientifiques, et la diversité des profils constitue une formidable source de richesse pour l’entreprise. Néanmoins, dans nombre d’activités de management, un minimum de familiarité avec les maths est requis. Dans un monde de plus en plus concurrentiel, il est vital d’évaluer sa performance. Or, en la matière, un tableau vaut bien 10 000 mots, et quelques secondes doivent suffire, sur la base de valeurs chiffrées et bien agencées, pour comprendre la situation d’une entité, ses forces, ses faiblesses, ses perspectives. Les mathématiques sous toutes leurs formes et la gymnastique intellectuelle qu’elles mettent en oeuvre font partie intégrante des compétences requises en entreprise. 

Tant que nos plus formidables calculateurs ne comprendront pas la langue de Molière, ni celle de Shakespeare d’ailleurs, il faudra pour les paramétrer et les interpréter des esprits sensibles aux sciences et aux technologies. L’avenir de nombre d’entreprises repose désormais sur leur capacité à tirer le meilleur profit des fameuses datas, qui sont l’aboutissement d’une inimaginable quantité de données et autres algorithmes. Dans la gigantesque grammaire des chiffres, ces informations sont un extraordinaire accélérateur de croissance pour qui sait les croiser, les exporter, les projeter. En somme, les faire parler. 

Nous avons la chance, en France, d’avoir des compétences scientifiques et des parcours académiques que le monde entier nous envie. Ne gâchons pas nos talents. Nous avons tous besoin des maths. Sous toutes leurs formes, elles ont encore tellement à nous apprendre. 

“Un réel danger pour nos démocraties” 

Patrice Caine, PDG de Thales 

Les nouvelles préoccupantes se succèdent à propos du niveau en mathématiques et en sciences de notre pays. Après les mauvais résultats obtenus dans les classements internationaux, nous avons appris récemment que le nombre de candidats admissibles au Capes de maths était inférieur au nombre de postes ouverts. Alors que nous allons avoir plus que jamais besoin d’ingénieurs et de chercheurs pour faire face aux immenses défis (climatiques, énergétiques, technologiques) qui se dressent devant nous, cette tendance a de quoi nous inquiéter. Car au-delà de l’enjeu de formation, je vois dans cette évolution préoccupante un affaiblissement de la culture scientifique et un réel danger à terme pour nos démocraties, contre lequel il est urgent de se mobiliser. 

Chaque nouvelle crise nous le révèle avec plus d’acuité : les réseaux sociaux ont accéléré la bascule de notre société dans l’ère du doute généralisé. L’horizontalité qui y prévaut tend à niveler les sources d’information. La parole des savants se trouve souvent placée sur le même plan que celle de commentateurs improvisés ou sachants autoproclamés, comme si tous les arguments se valaient. Comme s’il était légitime, à l’ère de la démocratie numérique, de douter de tout. 

Il y a là un grave malentendu. Car si le doute constitue bien la clef de voûte de l’esprit critique, et, à ce titre, de la démarche scientifique, il n’est ni rationnel ni raisonnable d’y avoir recours dans n’importe quelles conditions. Il existe en effet des vérités scientifiques incontestables. L’origine anthropique du réchauffement climatique, la rotondité de la terre, la validité de la vaccination comme moyen de lutter contre les épidémies infectieuses constituent des faits indiscutables. Ils ont été suffisamment modélisés, éprouvés par la science, confirmés par des observations méthodiques et renforcés dans le temps par leur cohérence avec un corpus de connaissances connexes. Les mettre en question sur la base de témoignages fragiles, souvent anonymes donc détachés de toute responsabilité, ou sur le fondement de faits glanés ici où là sur le Web, cela n’a rien de raisonnable. Et malheureusement, cela n’a rien d’anodin non plus. Car questionner un consensus scientifique peut, in fine, se traduire en perte de vies humaines. Pensons aux difficultés rencontrées lors de la mise en place de mesures sanitaires contre la pandémie de Covid-19 ou aux risques majeurs que ferait courir une intervention insuffisante dans la lutte contre le réchauffement climatique. Mettre en doute les faits aboutit souvent à retarder l’action. La défiance irraisonnée envers la science tue. 

Face à ce péril, il faut donner à l’école l’objectif et les moyens de diffuser la culture scientifique à un public le plus large possible, bien au-delà des jeunes qui se destinent à des carrières d’ingénieur ou de chercheur. Plus précisément, je pense qu’il faut agir sur quatre dimensions complémentaires. 

D’abord il me semble indispensable que chaque citoyen dispose d’un socle de connaissances de base sur les réalités scientifiques et technologiques qui modèlent son quotidien. C’est une posture dangereuse que de se résigner à n’être que des utilisateurs passifs d’outils qui nous dépassent ou de renoncer à comprendre notre environnement. Maîtriser les mécanismes de l’effet de serre, savoir ce qu’est un algorithme ou comment fonctionne une centrale nucléaire, voilà quelques exemples d’un corpus fondamental dont l’acquisition devrait permettre de se protéger contre la désinformation la plus grossière. 

Au sein des sciences, il faut par ailleurs redonner aux mathématiques la place centrale qu’elles ont longtemps occupée dans la formation de l’esprit critique. Les vertus de cette discipline sont incomparables pour le développement des capacités d’analyse, de synthèse, de construction et de démonstration d’un raisonnement rigoureux. 

Troisièmement, il faut apprendre aux jeunes comment, selon quelles conditions, il convient d’accorder sa confiance à un énoncé se réclamant de la science. La philosophe américaine Elizabeth Anderson a par exemple montré qu’une méthodologie assez simple et des informations faciles d’accès suffisaient à en évaluer correctement la légitimité : Ceux qui s’expriment ont-ils des diplômes reconnus dans le domaine en question ? Sont-ils rattachés à des institutions crédibles ? Ont-ils publié dans des revues à comité de lecture ? Ont-ils un historique de liens avec des groupes d’intérêts ? Voilà quelques exemples de questions qui permettent aisément de débusquer ceux qui diffusent des contre-vérités sous couvert d’un pseudo-raisonnement scientifique. Donnons donc à tous les élèves cet outillage critique indispensable pour se préserver d’un scepticisme injustifié et délétère.  

Enfin, et c’est peut-être le plus important, il faut selon moi familiariser encore plus qu’aujourd’hui les jeunes avec les procédés de la recherche et les normes de la vérité scientifique. Faisons-leur découvrir par la pratique le niveau d’exigence avec lequel sont élaborés les protocoles expérimentaux. Faisons-leur constater l’importance cruciale de la revue par les pairs. Donnons-leur à voir comment les chercheurs traquent les moindres biais cognitifs susceptibles d’entacher leurs résultats. Ainsi peut-être pourront-ils mieux apprécier la valeur d’une conclusion qui aura été capable de surmonter toutes ces épreuves. 

Face aux immenses défis que l’humanité va devoir relever à bref délai, cet engagement pour la diffusion au plus grand nombre d’une culture scientifique fondamentale me paraît être une priorité absolue. Car notre capacité à nous unir derrière la science constitue une condition indispensable pour réussir à bâtir un monde de confiance et plus harmonieux. 

L’EXPRESS