Les jeunes n’ont-ils plus le goût de l’effort depuis la crise sanitaire ?

Ménagez-vous vraiment vos efforts ? Il paraît que le sens de l’effort se perdrait, singulièrement chez les jeunes générations, en particulier depuis la crise sanitaire. Et si cette jeunesse prétendument flemmarde n’était que le reflet de nos sociétés ? Comment expliquer ce goût du moindre effort ?

L’effort se définit comme l’activité d’un être conscient qui emploie ses forces pour vaincre une résistance. Synonyme, d’un point de vue moral : volonté, travail, avec cette envie de moins s’impliquer. Ou dans nos modes de consommation, avec l’avènement d’une économie de la paresse quand nous dégainons nos applis pour nous faire livrer des repas.

Comment expliquer ce sentiment d’être moins motivé dans de nombreux secteurs de nos vies ? Avons-nous durablement perdu ce goût de l’effort depuis le début de la crise sanitaire ? Comment le retrouver ?”

S’économiser pour mieux survivre : un besoin naturel

Un besoin ancré au plus profond de nous. Sébastien Bouret commence par expliquer que ce phénomène est naturellement induit par nos mécanismes cérébraux. C’est dans la nature des humains de s’économiser pour survivre telle une logique restée ancrée en nous dans notre patrimoine génétique : “On a besoin de minimiser nos dépenses énergétiques pour survivre et toutes les espèces ont évolué pour minimiser les dépenses énergétiques. C’est ancré profondément en nous. Toutes les espèces minimisent l’effort d’une façon ou d’une autre. Si on dépense de l’énergie, il faut que ça en vaille la peine sinon on n’a pas de raison de le faire“.

L’effort va de pair avec la motivation incitative car plus notre but est valable, plus la récompense est valable, et plus on va dépenser de l’énergie. Comme le suggère le neurobiologiste “notre système de motivation fait que, automatiquement, quand quelque chose est plaisant, comporte une valeur qui nous est attachée et que la récompense est plus grande, on est enclin à dépenser plus d’énergie, c’est le système dopaminergique“.

Cette motivation incitative va de pair avec le plaisir ressenti car “elle implique que l’action est agréable, plaisante”. C’est la raison pour laquelle, selon le neurobiologiste, tous les mécanismes qui conditionnent l’effort humain font qu’il est impossible de le cultiver naturellement, “un goût de l’effort instantané, ça n’existe pas, ça n’existera jamais. Si on veut faire un effort, il faut valoriser au préalable les objectifs à long terme“.

Une société du moindre effort ?

Dans l’enquête qu’il a menée avec la Fondation Jean Jaurès, Jérémie Peltier nous apprend que la dimension sacrificielle du travail est très mise à mal depuis un certain nombre d’années en France. Quand hier l’adage ‘souffrir pour réussir’ structurait notre rapport au travail, aujourd’hui une majorité de jeunes sont en désaccord avec ce principe. S’il affirme que les nouvelles générations ne sont pas moins ambitieuses pour obtenir des satisfactions et récompenses immédiates, il y a une moindre appétence manifeste à la dimension sacrificielle quant au rapport au travail alimentée par notre culture globale. Il va même jusqu’à parler d’une économie de la paresse : “il y a une économie de la flemme dont le marché s’adapte très bien et qui conforte cette tendance du sacrifice de l’effort. Un marché de la flemme, qui s’appuie sur la baisse de motivation générale, sur la civilisation du cocon, sur le recroquevillement sur la sphère personnelle, la moindre appétence à sortir de chez soi“.

“Une épidémie de la flemme” qui s’est généralisée avec la crise sanitaire

La perte du goût de l’effort dans nos sociétés, c’est un phénomène qui s’est nettement accéléré depuis la crise de la Covid avec ce sentiment que les Françaises et les Français seraient davantage plus fatigués depuis la crise sanitaire. Jérémie Peltier constate bien, d’après les études qu’il a effectuées, les effets très importants de la crise sanitaire sur le sentiment d’être moins motivé : “Environ 4 Français sur 10 qui disent aujourd’hui avoir beaucoup plus de mal par rapport à la période avant le Covid à sortir de chez soi pour faire tout un tas d’activités. Il y a quelque chose à trouver autour de la crise sanitaire. On peut mesurer entre 30 et 40 % de la population française qui dit être moins motivée depuis, pour sortir. Une sorte d’épidémie de la flemme qui touche l’ensemble des catégories sociales”.

Un covid long qui touche donc l’ensemble des pratiques de la société française (cinéma, pratiques extérieures…)
et qui n’est pas sans être lié, d’abord, à la fragilisation émotionnelle et physique qui alimente une plus grande tentation au repli, qui est à mettre en lien avec cette moindre appétence à l’effort : “Nous avons une population, et une jeune génération, soumise à des troubles de l’anxiété, à des troubles dépressifs et ce, dans tous les secteurs“.

Apprendre à renouer avec une certaine contrainte de l’effort ?

Dans son cabinet de consultation, depuis une quarantaine d’années, le psychologue Didier Pleux a lui aussi constaté que cette intolérance à l’effort a des liens avec une génération qui n’apprend plus à éprouver, surmonter des difficultés pourtant essentielles en termes de construction sociale. Pour Didier Pleux, ce sens de l’immédiateté, de la facilité, cette absence du goût de la contrainte est l’inverse de ce que l’on demande dans l’effort, qui est toujours une construction à moyen et long terme. C’est un phénomène inquiétant d’après lui, parce que s’il n’y a aucune acceptation de la frustration, on s’expose dans tous les cas à une plus grande vulnérabilité sociale en ne sachant plus surmonter la moindre épreuve dans la vie en général : “si on n’est pas éduqué au déplaisant, au difficile ou au frustrant, ça va être très dur. D’autant que, de plus en plus, la parentalité se plie à l’éducation au sympathique, à l’empathie, et n’éduque pas à l’intolérance et vulnérabilise sur le long terme les enfants face aux épreuves qu’ils rencontreront potentiellement, comme actuellement”.

Il considère qu’il faut se donner les moyens de dompter notre circuit de récompense naturel et cultiver un système de pensée qui vise à se donner un peu de mal pour obtenir au final une meilleure récompense à long terme : “il faut essayer de passer par des moments qui ne sont pas forcément liés au principe de plaisir et cela s’apprend. Il faut accepter de faire quelque chose qu’on n’aime pas car c’est la possibilité de convertir le difficile en funIl faut muscler la pensée, la réflexion et compenser les incidences générées par le confinement en renouant avec l’effort social pour redevenir pleinement positifIl faut se donner du mal car cela offre un gain de plaisir insoupçonné, auquel cas je me rends encore plus vulnérable devant la finitude“.

Avec

Jérémie Peltier, directeur des études de la « Fondation Jean-Jaurès ». Chroniqueur pour « Marianne ». Directeur de la Collection « Suspension » aux Editions de l’Aube.

📖  Auteur de “La fête est finie ?” (Editions de l’Observatoire, 6 octobre 2021).

Sébastien Bouret, directeur de Recherche au CNRS. Depuis 2011, il est coresponsable de l’équipe « Fondements biologiques, psychologiques et computationnels de la motivation » de l’Institut du Cerveau et de la Moelle épinière (ICM).

Didier Pleux, docteur en psychologie du développement, psychologue clinicien et psychothérapeute.

📖  Auteur de “Comment échapper à la dictature du cerveau reptilien” (Odile Jacob, Avril 2021).

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