Les Juifs, “Des Blancs comme les autres ?” : quand la gauche intersectionnelle découvre l’antisémitisme

Avec « Des Blancs comme les autres ? Les Juifs, angle mort de l’antiracisme » (Stock) Illana Weizman, nous fait vivre l’expérience d’une conscience militante douloureuse. Elle le proclame dès l’introduction de son court essai autobiographique : « Comme juive, je dois concéder que je suis épuisée ». Mais épuisée par quoi ?

Illana Weizman se présente comme une « sociologue de formation, militante féministe et antiraciste ». En un mot, une femme de gauche, dans la catégorie « intersectionnelle », c’est-à-dire qui croit – ou croyait – que tous les groupes opprimés pourraient, ensemble, combattre l’ordre injuste du monde, le racisme comme la persécution des minorités et… l’antisémitisme. Il en résulterait une « multiplication des forces », espérait l’auteur de l’essai Des Blancs comme les autres ?Les Juifs, angle mort de l’antiracisme (Stock, 2022).

Hélas, après une longue description plutôt traditionnelle de ce qu’est l’antisémitisme, se référant à Sartre ou encore Albert Memmi, Illana Weizman arrive à la douloureuse conviction que, dans son univers militant, les juifs feraient partis par essence des « blancs oppresseurs ». Elle croyait le contraire. Elle pense même que « l’islamophobie » est comparable, et fonctionne, sur les mêmes ressorts que l’antisémitisme, elle qui se sent proche des musulmans du fait de ses racines juives « algéro-marocaines ».

L’antisémitisme de gauche

Mais elle découvre que ses amis de gauche non seulement pensent différemment, mais en plus ont la conviction que les juifs sont « omniprésents dans les médias ou les sphères de pouvoir » reprenant des poncifs anciens de l’antisémitisme. Cette adepte de l’écriture inclusive note que des « militant.es » cachent leurs origines juives, culturelles ou religieuses, « par crainte des représailles verbales ou physiques ». Rien de moins. Sa surprise est également grande devant des sondages qui attestent de la forte présence d’antisémitisme au sein de l’électorat de la France insoumise. Dans ces milieux, banquier et juif, c’est souvent la même chose. Pour preuve, les saillies de certains Gilets jaunes ou slogans proférés dans des manifestations « de gauche » qui semblent venir du fin fond du XIXe siècle. Et toute à son espérance d’un front commun avec les musulmans, Illana Weizman constate que ses amis de gauches « n’affrontent pas comme il se doit l’antisémitisme islamiste ».

Les livres historiques sur l’antisémitisme de gauche ne manquent pas. On peut songer à Michel Dreyfus faisant la généalogie de l’antisémitisme socialiste, ou encore à Michel Wieviorka décryptant l’antisémitisme sous couvert d’antisionisme au sein d’un groupe de l’Unef à la fac de Nanterre. Illana Weizman nous apporte un témoignage des plus contemporains et concret sur la permanence de ce que le socialiste allemand August Bebel nommait le « socialisme des imbéciles ».

Si elle espère encore, parce que « les juifs ne sont pas blancs », faire admettre par ses camarades qu’un front commun antiraciste peut inclure les juifs, elle semble sous-estimer la force délétère de cette antienne au sein des gauches militantes radicales selon laquelle les musulmans seraient les nouveaux juifs. Et ceux qui s’affichent comme juifs n’ont donc plus leur place du côté des opprimés. Avec son essai, Illana Weizman nous confirme ce que l’on faisait plus que soupçonner, et a du mal à ravaler ses larmes.

Marianne