« Les migrants sont les promoteurs d’un monde libre » : La capitaine Pia Klemp dévoile son combat antifasciste dans un roman

La capitaine allemande Pia Klemp a sillonné la Méditerranée aux commandes des navires de sauvetage Iuventa et Sea-Watch 3. Avec Les vivants, les morts et les marins (Fleuve éditions, 2021), elle publie un récit très personnel et sans concession de cette expérience, en forme de roman. Pour cette militante des droits de l’homme, plus que jamais engagée dans l’antifascisme, il faut cesser de percevoir les migrants seulement comme des victimes, et voir plutôt en eux les promoteurs d’un monde libre.

Pour qui souhaiterait en savoir davantage sur la vie et la camaraderie à bord d’un navire, le livre de la biologiste, militante des droits de l’homme et capitaine allemande Pia Klemp est hautement recommandable, tant il fourmille d’anecdotes et de tranches de vie.

À la fois journal de bord et récit documentaire, ce roman nous invite, sans romantisme aucun et avec un franc parler constant, à suivre le quotidien de l’équipage réuni autour de la jeune femme, successivement à la tête du Iuventa, affrété par l’ONG allemande Jugend Rettet, et du Sea-Watch 3, de l’organisation du même nom, tous deux destinés à secourir les migrants en Méditerranée et ayant navigué en 2017 et 2018.

Si la camaraderie est au rendez-vous, le livre est surtout traversé par une colère profonde, permanente, face à une situation dramatique et à la duplicité des autorités européennes, italiennes en tête, qui tour à tour collaborent puis s’évanouissent pour ne plus laisser transparaître qu’une froideur toute administrative et militaire.

« Madam Captain », ainsi que l’interpelle un capitaine libyen surpris de voir une femme diriger un bateau, atteste à 37 ans d’un long parcours militant. Après des études en biologie dans sa ville natale de Bonn, interrompues en cours de route, elle s’engage dans plusieurs projets environnementaux avant de rejoindre en 2011 Sea Sheperd, ONG vouée à la protection des écosystèmes marins. Elle fait ses classes sur plusieurs navires et glane ses galons de capitaine.

En 2017, elle prend les commandes du Iuventa pour des missions de sauvetage. C’est à la tête d’un équipage de militants antifascistes, anarchistes et de bénévoles qu’elle sillonne alors la Méditerranée, portant assistance à des milliers de migrants – 14 000 selon elle – et se confronte au drame humain qui se joue dans la Mare Nostrum. Le Iuventa est saisi en 2017 par les autorités italiennes et Pia Klemp est alors accusée d’encourager l’immigration illégale, encourant, comme dix autres membres de son équipage, une peine de 20 ans d’emprisonnement.

La jeune femme ne baisse pas pour autant les bras et reprend la mer en 2018 à bord du Sea-Watch 3, puis s’engage en 2020 avec le Louise Michel, financé par le street artist Banksy. Refusant toute héroïsation, elle dit faire simplement œuvre de solidarité, préférant ce mot à celui d’humanitaire, et relie son action à son combat antifasciste.

Usbek & Rica : Votre livre a une dimension très documentaire, pourtant il est présenté comme un roman. Pourquoi ce choix ?

Pia Klemp : J’éprouvais le besoin d’écrire, de témoigner, de proposer un récit à hauteur d’hommes et de femmes. Je ne voulais pas un livre rempli de chiffres, de statistiques sur ce qui se passe en Méditerranée. C’est précisément le problème : on réduit la question des migrants à une successions de chiffres, on évite soigneusement de penser aux hommes et aux femmes, on ne parle pas d’individus qui ont une vie, un parcours, des émotions. C’est plus facile de gérer la question ainsi. On n’a plus qu’à organiser Frontex et gérer des chiffres, des flux.

On parle de « crise », de « vagues ». Les mots, eux aussi, sont un problème. Dans mon livre, je voulais prendre le contre-pied de tout cela, donner un aperçu de ce qui se passe pour les gens qui s’engagent à bord d’un bateau de sauvetage et pour ceux qui choisissent de traverser la Méditerranée, pour un voyage souvent mortel. Les personnages sont un mélange de différentes personnes que j’ai pu croiser. C’est dans cette mesure que mon livre prend les atours d’un roman.

L’action que vous menez en Méditerranée s’apparente un peu au travail de Sisyphe, sans fin : vous êtes en permanence confrontée à des difficultés matérielles et à l’absence de coopération, pour ne pas dire à l’hostilité des autorités européennes. Comment, dans ce contexte, continuer à y croire ?

Je vous avoue que je me pose souvent la question ! Mais pour moi, il s’agit d’un devoir. Et il s’agirait de sauver une seule personne, cela vaudrait toujours le coup. Je suis amoureuse de la liberté et j’entends la défendre, pas seulement pour moi, mais pour tous, et donc pour ceux qui viennent chercher asile en Europe. Parfois, on ne comprend pas ça. Les médias, en particulier, m’ont héroïsée, tout comme ils ont héroïsé Carola Rackete, (une autre femme allemande ayant secouru des migrants en mer, ndlr), mais je ne suis pas l’héroïne de l’histoire. Nous, blancs, européens, ne sommes pas toujours au centre de l’histoire. Nous héroïser, c’est encore une façon de détourner l’attention sur une autre chose, c’est une nouvelle fois l’expression d’un « privilège blanc ». Les véritables héros, ce sont ces hommes et ces femmes qui, au péril de leur vie, après avoir subi la pauvreté, la guerre, la torture, le viol, choisissent d’affirmer leur liberté.

Dans une interview que vous avez accordée au Guardian, vous affirmez que vous ne considérez pas le sauvetage en mer comme une action humanitaire mais comme le prolongement de votre combat antifasciste. Vous pouvez nous expliquer ?

Je considère mon action comme de la solidarité. Je suis solidaire avec des personnes qui sont contraintes de quitter leurs pays et de venir chercher asile en Europe, ce qui est leur droit. Ce ne sont pas de pures victimes, il faut sortir de ces représentations. On parle de personnes fortes pour faire ce qu’elles font et, que ce soit conscient ou non, qui se battent pour un monde plus libre. Les aider, ce n’est pas une action humanitaire dans le sens de la main tendue vers le bas, dans ce sens très chrétien d’une personne d’en haut venant aider quelqu’un de la plèbe. Mes actions en mer s’inscrivent dans mon combat antifasciste car je rejette un système basé sur le nationalisme, les frontières, le colonialisme et le racisme.

Qu’est-ce qui rassemble les femmes et les hommes qui sont venus vous rejoindre à bord du Iuventa ou du Sea-Watch 3 ?

C’est difficile à dire. Certains nous rejoignent pour des raisons humanitaires plus que politiques, mais je pense que nous nous retrouvons tous sur notre rejet de ce régime de frontières mortifère. Pour autant, nous ne sommes pas tous No Border. Nous voulons que les gens puissent chercher asile en Europe en sécurité, que les droits de l’homme soient respectés. Cela paraît ahurissant de dire ça en 2021, mais c’est bien de cela qu’il s’agit.

Comment qualifieriez-vous la politique migratoire européenne ?

Elle est brutale, mortelle, inhumaine. Nous célébrons les droits de l’homme en Europe et nous ne faisons rien pour permettre à toutes ces personnes, qui ont été martyrisées dans leurs pays, de demander simplement asile et de jouir de leur liberté de circulation. Nous rendons tout simplement cela impossible. Nous entassons les migrants dans des camps et nous les laissons mourir de froid. C’est ce qui s’est passé à la frontière grecque. Il ne s’agit pas ici d’un tsunami ou d’une autre catastrophe naturelle faisant des victimes : c’est une situation qui a été créée politiquement, depuis des décennies. Nous avons donc une responsabilité.

Usbek & Rica