“Les Ogres de la Terre” : Comment les multinationales chinoises acquièrent des terres agricoles dans le Berry

A travers une enquête sur le fonctionnement des multinationales, l’impuissance affirmée des SAFER et les prises de position politiques, ce documentaire de Didier Bergounhoux nous emmène à la rencontre de ceux qui en subissent les conséquences ou qui en sont les acteurs.

“Il vole les terres aux paysans”

Aujourd’hui les terres, les bien communs des agriculteurs font l’objet de nombreuses convoitises et spéculations. De plus en plus de terres sont transformées en société. Dans le monde entier, des multinationales et des investisseurs dont les manœuvres échappent au contrôle de l’État et des citoyens s’accaparent la majeure partie des terres agricoles. En France cela représenterait ⅔ des parcelles.

La financiarisation est un phénomène qui transforme le modèle agricole français. De plus en plus de fermes sont en effet transformées en société rachetées par des spéculateurs au nez et à la barbe de l’État.

Investisseur rime parfois avec prédateur ! Nos agriculteurs ne sont plus reconnus. D’entrepreneurs, ils passent au statut d’ouvriers agricoles. L’ampleur de cet accaparement des terres entraîne la disparition des petites exploitations, une désertification des campagnes ainsi qu’une diminution de la qualité et de la diversité des produits agricoles qui a des répercussions indéniables sur notre alimentation.

C’est ce que l’on va appeler  : “l’accaparement des terres”. Cet accaparement a des effets négatifs. Notamment pour nos paysans et pour notre alimentation. Cette financiarisation augmente et ce sont les agriculteurs les premiers concernés. Ils passent d’entrepreneurs à ouvriers agricoles. Son ampleur entraîne la disparition des petites exploitations, une désertification des campagnes et une diminution de la qualité des produits agricoles. C’est l’agrandissement qui prône. 

Ce n’est pas une agriculture qui nourrit les gens, qui nourrit le monde

Notre modèle agricole Français se transforme en agriculture industrielle et productiviste. La monoculture, les utilisations d’engrais et de pesticides ont des conséquences désastreuses mais c’est l’agrandissement qui prône !

Depuis les années 50, la mécanisation du travail agricole, le remembrement et la mise en œuvre des traitements phytosanitaires ont incité les agriculteurs à produire toujours plus. Aujourd’hui, rien ne semble pouvoir arrêter cette course folle à l’agrandissement et au profit.

Qu’est-ce que la SAFER ? 

La SAFER est la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural. Cet organisme de régulation peut être sollicité par des agriculteurs quand il y a une vente de terrain. La SAFER a la possibilité de se substituer à l’acquéreur pour ensuite rétrocéder ces terres à un autre acquéreur.

Dans ce documentaire, ces agriculteurs témoignent de l’impuissance de la SAFER face à l’accaparement des terres.

“On perd le lien entre le pays et le paysan” 

La Chine représente 19% des 7 milliards d’habitants de la planète. Leurs terres cultivables sont limitées et 20% d’entre elles sont polluées. L’appétit de cet état est grandissant, ces dernières années, le pays a acquis 10 millions d’hectares dans le monde.

La Holding chinoise “Ressources Investment” est une société qui siège en Normandie. Elle a acquis plusieurs centaines d’hectares agricoles. Le but ? Créer une chaîne de boulangerie en Chine en utilisant les produits français.

De 2015 à 2017, la holding acquiert 1700 ha dans l’Indre et 900 ha dans l’Allier. Elle possède ainsi 12 exploitations céréalières qui demeurent cultivées par des ouvriers agricoles locaux.

“Ils profitent comme tout agriculteur, des aides Européennes, ils profitent des primes. Est-ce qu’ils viennent cultiver des primes, est-ce qu’ils viennent cultiver un peu de blé pour dire voilà, on a au moins une partie de notre blé transformé en Chine qui vient de France et ils ont sans doute raison de faire plus confiance aux produits français qu’aux produits chinois. Mais voilà, quelle est cette agriculture de gens non-européens qui profitent des aides européennes et qui en même temps mettent la zizanie dans l’agriculture française.” – Philippe Bruneau, éleveur et producteur laitier

A l’heure actuelle des fermes sont mises en vente trop chères. Les jeunes agriculteurs voulant se lancer n’ont pas les moyens de le faire. Quand une ferme met trop de temps à se vendre, le vendeur va naturellement se tourner vers le Holding qui va lui racheter au prix le plus fort.

“On veut des fermes pas des firmes”

L’arrivée de la société chinoise dans l’Indre a été un lanceur d’alerte. 

Dans la vente des terrains à ce consortium chinois, il ne s’agit pas de vendre des terres. On vend une part de société, c’est à dire que les terres sont incluses dans la société, dans le capital d’exploitation, avec le bâtiment, avec le matériel, etc. La loi prévoit que la SAFER ne peut pas intervenir s’il n’y a pas cession de la totalité des parts. L’astuce, dans les montages financiers, c’est finalement de ne céder que 98 ou 99% des parts et de garder 1 ou 2 % pour que cette vente échappe totalement à la régulation que de la SAFER.

Les chinois ont tout simplement été les précurseurs. En effet, cette holding est en apparence exemplaire. Leurs montages financiers permettent de contourner les lois pour s’approprier des hectares de terre au détriment des paysans locaux. Mais ce processus engendre forcément des conséquences. Aujourd’hui il y a le même montage sociétal fait par des Berrichons pour s’accaparer les terres sans avoir de compte à rendre à la SAFER, à la commission départementale des structures.

“Je ne vends pas mon âme”

Dans 5 ans, plus de la moitié des agriculteurs partent à la retraite. Si rien ne change, leurs exploitations seront accaparées par des investisseurs. 100.000 fermes pourraient alors disparaître. Il est donc urgent de définir un cap pour garantir un horizon serein au monde agricole.

Face à la carence des pouvoirs publics, la société civile imagine et met en œuvre ses propres solutions. Pour aider les agriculteurs à s’installer, l’association Terre de liens a créé en 2003 une entreprise d’investissement solidaire. Cette société acquiert des terres agricoles qu’elle loue à des paysans engagés dans une agriculture de proximité, biologique et à taille humaine.

Depuis sa création, Terre de liens a permis l’installation de 172 agriculteurs grâce à l’acquisition de 3.000 hectares de terre. Les initiatives citoyennes seraient-elles aujourd’hui les seules capables d’assurer la préservation des terres et de lutter contre leur accaparement ?

Les choix du réalisateur Didier Bergounhoux :

J’ai centré mon propos sur la responsabilité partagée entre différents acteurs et un processus de long terme quant à l’accaparement des terres agricoles. J’affirme qu’une mutation néfaste est en cours pour la petite paysannerie, pour la qualité des aliments et de l’élevage qui sera produit. C’est le cœur de mon film et de ma pensée d’auteur.

L’objectif de ce documentaire est de contribuer à stimuler l’esprit critique des spectateurs sur les modèles agricoles, de favoriser leur prise de conscience des enjeux, voire de les conduire à réclamer un changement de politique agricole. En dépit d’un nouveau projet de loi (en cours depuis 3 ans), censé redonner du pouvoir aux autorités régulatrices des ventes et des transmissions des fermes familiales (pour rappel, une première loi fût adoptée par l’Assemblée nationale fin 2016, mais retoquée par le Conseil constitutionnel), le film dévoilera que la financiarisation de la terre est l’un des nouveaux enjeux de notre sécurité alimentaire.

France3