« Les “phobies” ont envahi l’espace médiatique, de l’islamophobie à la grossophobie, chacune devenant l’étendard d’une minorité qui s’en dit victime »

François Rastier, directeur de recherche honoraire au CNRS, est membre du Laboratoire d’analyse des idéologies contemporaines (LAIC) et anime le collectif La Reconstruction. Dernier ouvrage paru : “Exterminations et littérature” (PUF, 2019). Le sémanticien critique les prises de position du conseil scientifique de la Dilcrah, et dénonce l’institutionnalisation d’un “wokisme républicain”.

Dans les démocraties, la science peut éclairer l’action publique. On l’a vu avec les conseils scientifiques pendant les premières années de la pandémie. Récemment, une autre question de santé publique a été posée : elle concerne l’administration à des enfants de bloqueurs de puberté. L’Observatoire de la petite sirène, association de professionnels de la santé et d’universitaires, a notamment publié dans Le Point une tribune qui a eu un retentissement international. 

Elle soulignait le danger des bloqueurs de puberté et des chirurgies de “réassignation de genre” comme la mastectomie, même euphémisée en “torsoplastie”. Sans même parler des mutilations chirurgicales, les séquelles à un moment clé du développement physique et psychique sont irréversibles, alors même que le taux de “détransitions” va croissant. 

Tout cela est amplement documenté, et comme le disait Freud : “Remplacer un problème psychologique par un problème anatomique est aussi oiseux qu’injustifié.” L’idéologie transhumaniste en décide autrement, puisqu’elle confère les moyens techniques de transformation du corps une mission salvatrice, voire rédemptrice – comme en témoignent en matière de “genre” des auteurs comme Donna Haraway ou Paul Beatriz Preciado. La tribune de l’Observatoire peut cependant se recommander du principe de précaution, voire simplement du principe hippocratique, un peu oublié, que le médecin doit par-dessus tout ne pas nuire : primum non nocere. 

Menace juridique

A la suite de cette publication, la Dilcrah (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme l’antisémitisme et l’homophobie, dépendant du Premier ministre), a publié avec l’aval du président de son comité scientifique et de diverses associations militantes un communiqué de presse qui comprend des accusations assorties de menaces. 

1/ L’Observatoire de la Petite Sirène est défini comme une “structure qui questionne l’existence même de la transidentité chez les jeunes trans”. Déjà le 31 mai 2022, le syndicat Sud Education 93 qualifiait l’Observatoire de la Petite Sirène de “structure au service d’une ‘offensive transphobe'”. Il se recommandait pour cela des sciences : “Les sciences sont (…) particulièrement visées par cette offensive transphobe”. Il aura donc été écouté, notamment par le comité scientifique de la Dilcrah, représenté par son président. 

Toutefois, la notion identitaire de transidentité reste en elle-même assez obscure pour décourager les questions et la tribune incriminée se garde bien de l’aborder. Quand bien même elle le ferait, serait-ce un délit d’opinion ?  

2/ Une menace juridique précise est formulée à l’égard de l’Observatoire notamment pour avoir publié un guide à destination des psychothérapeutes : “La déléguée interministérielle a proposé aux associations qui en ont accepté le principe, que la délégation (…) saisisse le procureur de la République au titre de l’article 40 du code de procédure pénale s’il était avéré que l’approche promue dans ce guide (guide de l’Observatoire, NDLR) s’apparente à une thérapie de conversion, désormais formellement interdite depuis le vote de la loi du 31 janvier 2022”. 

On ignore comment se préoccuper de santé publique et de protection des mineurs, pourrait s’apparenter à une “thérapie de conversion”. Les thérapies de conversion transsexuelle (médicamenteuses et chirurgicales) n’ont évidemment rien de commun avec les “thérapies de conversion” visées par la loi, et ce serait faire preuve de transphobie que de les rapprocher.  

Une délégation interministérielle doit-elle cependant se prêter à une procédure bâillon, familière aux groupes de pression ? Créée sous la présidence Hollande en 2012, la Dilcrah “a vu son champ d’intervention élargit (sic) à la lutte contre la haine et les discriminations anti-LGBT”. Radicalisée par des militants trans, cette dernière mission semble désormais privilégiée : sur ses neuf permanents, deux sont par exemple voués spécifiquement à cette cause, et aucun à l’antisémitisme. Apparemment anodine, cette extension concrétise l’idéologie intersectionnelle qui mêle inextricablement les questions de race et de sexe. 

Une “transphobie” jugée systémique

Les “phobies” ont envahi l’espace médiatique, de l’islamophobie à la grossophobie, chacune devenant l’étendard d’une minorité qui s’en dit victime. Les phobies sont naturellement irraisonnées, comme l’agoraphobie, et ceux qui en sont atteints ne peuvent être que des malades en attente de soins. Qu’est-ce donc que la transphobie ? Référons-nous à la Dilcrah, qui a publié une copieuse “fiche pratique” qui “s’adresse à toutes les administrations ainsi qu’aux écoles de service public”. La transphobie y semble quasi-systémique : “Avant d’obtenir un nouvel état civil, les personnes trans se trouvent en possession de papiers d’identité sur lesquels figurent un prénom et une mention du sexe (F ou M) qui ne correspondent pas à leur identité de genre.” Les rédacteurs semblent ignorer qu’en français l’abréviation est H (pour “homme”) et non M (pour “male”). Peu importe, les administrations et les écoles de service public sont invitées à suivre cet usage novateur. 

On leur recommande en outre des éléments de langage éducatif : “Mégenrer une personne, c’est s’adresser à elle, volontairement ou non, dans le mauvais genre. Par exemple, dire ”il” pour désigner une femme trans”. Mais l’essentiel reste que “la transphobie se distingue par une prévalence du rejet et des agressions physiques”, et que les personnes accusées de transphobie soient d’emblée désignées comme des agresseurs violents. 

La source majeure de cette fiche pratique se trouve dans l’ouvrage maintes fois cité d’Arnaud Alessandrin et Karine Espineira, Sociologie de la transphobie (MSHA, 2015), tous deux membres au demeurant du conseil scientifique de la Dilcrah. Le premier, chargé de cours à l’Université de Bordeaux, se présenta à la presse lors de son mariage avec barbe, moustache, jupe et talons aiguilles ; la seconde se définit comme “universitaire précaire”, “assignée garçon à sa naissance à Santiago du Chili”. Le projet totalisant de ces deux auteurs est illustré dans La transyclopédie (Des ailes sur un tracteur, 2012), à laquelle a collaboré aussi Laurence Herault, également membre du conseil scientifique de la Dilcrah, et connue pour ses travaux sur la parenté transgenre et les “hommes enceints”. 

Or, avec sa collaboratrice Maud-Yeuse Thomas, Karine Espineira a publié sous le titre “Observatoire ou mirador ?” un long texte qui éclaire les attendus scientifiques du communiqué de presse de la Dilcrah. Elle commence par cette conclusion, à propos de la tribune du Point : “C’est à nous plonger dans un bain d’acide que nous invitent les signataires du texte”. Le bain d’acide évoque évidemment les usages de diverses mafias et plus récemment l’assassinat de Jamal Khashoggi, tandis que le mirador évoque un camp de concentration. 

“Elizabeth” Badinter ciblé

Karine Espineira s’en prend ensuite à la personnalité d’Élisabeth Badinter, dont elle américanise le prénom : “Prise de guerre (ou pas), le concours d’Elizabeth Badinter et sa plaisante analogie philosophique XX femme, XY homme, devient un étendard. Vous pensiez que votre identité (“sexuelle”, hein, pas de plaisanterie !) résidait dans le sexe (pardon, les organes génitaux) ? Erreur ! Elle prend racine dans les chromosomes, dixit l’inénarrable ou dévouée philosophe. Cette affirmation est posée comme un fait scientifique, dument prouvée. Or, c’est faux. XX renvoie à l’état femelle. XY renvoie à l’état mâle.” On a compris que “état” permet d’éviter la mention du sexe, conformément à l’idéologie du genre. Le genrisme, comme le platisme, autorise et légitime la négation de la réalité scientifiquement objectivée : elle ne serait qu’une forme de complot réactionnaire, justement dénoncé par les militants éveillés, dans l’illusion de leur toute-puissance. 

Karine Espineira ajoute : “XXY et d’autres combinaisons et formulations chromosomiques (entres exemples : exemples 47, XXY ; 45, X ; 49, XXXY ; 49, XXYY) renvoient à des états intersexués qui sont niés sans ambiguïté dans le texte”. Elle fait ici allusion à des anomalies chromosomiques, comme le syndrome de Klinefelter dont les variantes cytogénétiques avec plus de deux chromosomes X se distinguent par une détérioration mentale progressive et la sévérité d’atteinte des différents organes. N’est-il pas discourtois, sinon transphobe, de réduire la transidentité à des anomalies génétiques ?  

L’autorité morale et intellectuelle d’Elisabeth Badinter n’est pas atteinte pour autant, même quand Karine Espineira décèle “néo-terfs [acronyme de “trans-exclusionary radical feminist”, désignant des féministes considérées comme transphobe] dans cette cosmologie biopolitique”, et fait appel au décolonialisme pour critiquer “la restauration de la binarité sexuelle, cette nouvelle loi symbolique universalisée à coups de colonialismes armés”. Voilà donc la Petite Sirène complice des négriers ? 

Aux arguments décoloniaux succèdent les thèmes covido-sceptiques. La petite Sirène aurait tiré argument d’une épidémie imaginaire : “On convoque donc l’Épidémie pour régler le dérangement à l’ordre moral, habillé en ‘principe de précaution’. L’Obs ne semble pas vouloir être seulement le grand restaurateur d’une frontière, mais celui de toutes les frontières”. Une discrète touche de complotisme n’est jamais malvenue, et l’on passe tout à trac de la différence des sexes à l’ordre moral et à l’espace Schengen. 

Certes, Karine Espineira a récemment démissionné du comité scientifique de la Dilcrah pour se dissocier de son président trop modéré à ses yeux, mais persiste à promouvoir les “Études Trans par des trans pour des trans”. Dans cette définition parfaitement identitaire, elle voit une garantie de scientificité. Elle conclut ainsi un entretien récent à TV5Monde, “À quand un MeToo des femmes transgenres ?”, en traçant le projet d’une grande enquête scientifique, “financée par les pouvoirs publics, dirigée par des personnes trans et non-trans de l’université et de l’associatif en collaboration avec des partenaires institutionnels”. Sa récente démission la met à l’abri de tout conflit d’intérêt pour diriger ce programme ambitieux. Après tout, l’argent public n’a pas de sexe. 

Science militante et post-vérité

Quelle science se dessine donc ? Le comité scientifique de la Dilcrah n’indique pas les titres et fonctions de ses membres. Cette discrétion les honore d’autant plus que plusieurs restent sans rapport déterminé avec la recherche scientifique. Par exemple, telle de ces membres se présente comme historienne, avec le statut d’auto-entrepreneuse (“self employed”). Conseil “en programmation scientifique et culturelle”, elle est à l’origine du spectacle à succès Barbès café et auteur d’un article sur la danse du ventre dans les cabarets parisiens au XXe siècle où elle n’hésite pas à convoquer Shéhérazade. Ou encore, tel autre se présente comme chargé de mission, au titre des harkis, à l’Office national des combattants et des victimes de guerre. Bref, l’impression persiste que l’on a aligné des représentants d’identités diverses, sans trop se soucier d’autres critères ; c’est ordinaire dans les castings de séries ou de télé-réalité, mais cela doit-il s’étendre aux comités scientifiques ?  

Le caractère scientifique du conseil de la Dilcrah est d’autant moins assuré qu’une délibération fondée sur l’état des recherches requiert un minimum de collégialité et des principes de rationalité qui ne semblent pas préoccuper nombre de militants trans.  

Un déni de réalité n’est jamais désintéressé et il faut retenir que les militants les plus radicaux, des animateurs de SudÉducation93 à Karine Espineira, ne se contentent pas de récuser les faits scientifiquement établis qui leur déplaisent, tout en accusant les transphobes d’attaquer les sciences. Quand Espineira écarte un article de la revue PlosOne et se risque dans des affirmations sur la génétique qui font fi de plusieurs siècles de recherche, elle entend bien poser les fondements d’une science trans. Une science militante doit en effet chasser l’autre, de manière à légitimer la post-vérité qu’elle entend imposer. 

La Finlande, la Suède, la Grande-Bretagne viennent de prendre des mesures pour la protection des mineurs dits transgenres. La France, par la voix de la Dilcrah, prend le chemin inverse en menaçant de procès ceux qui préconisent de telles mesures. 

Au-delà, communication politique aidant, un “wokisme républicain” s’est mis en place et institutionnalisé depuis une dizaine d’années. Il permet d’oublier ou de faire oublier les questions sociales en accumulant les débats sociétaux sur les sexes, les genres, les races, etc. La recherche scientifique est tenue à l’écart et la confusion qui s’étend ne peut que profiter aux forces politiques les plus obscurantistes.  

Lors de sa campagne de 2016, Hillary Clinton questionnait : “Si nous brisions les grandes banques demain, cela mettrait-il fin au racisme ? Cela mettrait-il fin au sexisme ? Cela mettrait-il fin aux discriminations contre la communauté LGBTQ [lesbiennes, gays, bisexuels, trans et queer] ? Cela rendrait-il les gens plus accueillants aux migrants du jour au lendemain ?” . L’élection de Donald Trump donna hélas une réponse sans appel à ces questions qui révèlent crûment la fonction politique de l’idéologie intersectionnelle. 

L’Express