Les profs refusent d’être des «martyrs laïcs»

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les enseignants sont à la fois révoltés par ce drame et unanimement fatalistes: «Ça devait se passer», «c’était inévitable», «je pensais que ça arriverait encore plus tôt», racontent-ils au sujet de l’assassinat de Samuel Paty.

Déjà, après le 11 septembre 2001, les contestations fleurissaient. Annie, professeur d’histoire-géographie, se souvient de la minute de silence dans son collège de l’Essonne. «Des élèves applaudissaient et la principale avait tout le mal du monde à ramener l’ordre», raconte-t-elle.

Elle se souvient aussi des inscriptions, sur les murs de son établissement: «Bientôt, ce sera chez nous».

«On traîne cela depuis trop longtemps. Je suis peut-être lâche, mais je n’ai jamais montré des caricatures de Mahomet, par peur de heurter certains élèves, explique-t-elle. Je pense qu’ils ne sont pas en mesure de comprendre, étant donné le lavage de cerveau qu’ils subissent chez eux. Ils me répètent des choses par cœur.»

Lise, professeur de lettres, a longtemps travaillé aux Ulis (Essonne) dans un collège très défavorisé.

«Lorsque vous voyez arriver dans votre classe de 6e un petit Oussama, vous savez à quel type de famille musulmane vous avez affaire, des radicalisés», raconte-t-elle.

Depuis dix ans, cette enseignante «fait de l’autocensure sur tout ce qui touche à la Bible et au Coran» même si c’est au programme: «Je n’ai plus aucune envie d’expliquer qu’on va étudier tel texte religieux d’un point de vue littéraire. Un blabla de trois quarts d’heure ne peut changer leurs mentalités», dit-elle. De même qu’elle ne parle jamais de «cochon» pour ne pas avoir à réguler des «réflexions stupides à n’en plus finir». Certes, lorsqu’elle a entendu, récemment, des remarques antisémites, elle a «lu un texte de Primo Levi sur les camps de concentration, ce qui les a vite calmés» mais elle n’a pour autant «aucune envie de mourir en martyr laïque alors que l’institution n’est pas en mesure de nous protéger».

Les atteintes à la laïcité dont sont régulièrement témoins les professeurs, «les médias n’en parlent pas suffisamment», disent aussi les enseignants, même s’ils reconnaissent, sur ce point, leur part de responsabilité. Virginie, professeur d’espagnol dans un lycée «mixte» d’une petite ville, proche d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), vise «cette vieille génération de profs gauchistes qui se taisent parce qu’ils ne veulent pas être traités de racistes, qui militent dans des associations de migrants, etc.» […].

Pendant ses cours d’espagnol, elle entend «des trucs énormes», des jeunes, racontant que les «Arabes ont conquis l’Espagne pendant sept siècles et qu’ils sont en train de faire pareil avec la France». D’autres lui assurent que «les hommes préhistoriens (sic) n’ont jamais existé».

Les «insultes fusent, très virulentes» concernant les homosexuels: «J’entends qu’il faut tous les exécuter»[…]. «Que dire aux parents, souvent des mères célibataires, seules avec une tripotée d’enfants? Elles-mêmes sont dépassées et leurs enfants sous influence, récupérés par tous.»

Aujourd’hui, elle se demande si elle «ne prend pas trop de risques» […]. Même à l’université, où elle donne des cours en licence de droit, des jeunes filles voilées ont refusé de lui prendre un dossier d’étude des mains car «Vous n’êtes pas musulmane, Madame. Vous allez nous salir», s’est-elle entendue dire […].

Les valeurs de la République sont un lointain concept

Même dans [l’école] de Juliette, directrice de maternelle dans l’académie d’Aix-Marseille, où l’on recommande, oralement toujours, de ne pas aborder des enseignements fondamentaux le jour de l’Aïd – les absents seront trop nombreux -, les valeurs de la République sont un lointain concept. Elle s’est trouvée confrontée à une mère venue d’un milieu musulman radical, où l’on ne fête pas les anniversaires. Elle n’avait pas mis son enfant à l’école le jour où la classe fêtait les anniversaires du mois […]. L’année suivante, la mère demande carrément à l’école de lui fournir à l’avance les dates de ces fêtes, pour anticiper l’absence mensuelle de son fils. «Je l’ai reçue pour lui expliquer que cette exigence n’était pas recevable. Elle a mis son enfant dans le privé, confie-t-elle […].»

Professeur d’histoire, Thomas a choisi de travailler dans l’enseignement catholique. «Je savais que je ne pourrai pas faire mon métier dans l’enseignement public.» Dans les écoles publiques qu’il a fréquentées, enfant, dans les années 1980, il y avait «déjà du renoncement vis-à-vis des jeunes immigrés», se souvient-il. Dans son établissement parisien, fréquenté par un tiers d’élèves musulmans qui «fuient la carte scolaire», il ne se censure «jamais». Mais il lui arrive malgré tout de faire face à des difficultés, «un refus de la laïcité, de la liberté d’expression, des Lumières»…

Le Figaro