Les ratonnades d’Alger : Une histoire de racisme colonial

L’Algérie est une colonie de peuplement. La dernière colonie de peuplement à avoir fait parler d’elle a été l’Afrique du Sud. On sait dans quel sens. Les Européens d’Algérie n’ont jamais tout à fait désespéré de rompre avec la France et d’imposer leur loi d’airain aux Algériens. C’est l’unique constante de la politique colonialiste en Algérie.(…) La France fera la paix en Algérie en renforçant sa domination sur l’Algérie ou en brisant les féodalités algériennes d’Algérie. […] On verra les fissures à partir desquelles s’est remodelée la société européenne d’Algérie. » – (Frantz Fanon, L’An V de la révolution algérienne, 1959)

Ces phrases que Frantz Fanon écrit dans la préface de son second essai en 1959 – et dont les faits observés et rapportés datent, en grande partie, de 1956 et qu’il développe dans son chapitre 5, « La minorité européenne d’Algérie » –, l’historienne Sylvie Thénault aurait pu les faire siennes dans le nouvel ouvrage qu’elle publie en cette année de l’anniversaire des soixante ans d’une Algérie nouvelle – fin d’une colonisation de peuplement et/ou naissance d’une nation –, où se multiplient ouvrages et documentaires.

Face à la profusion des images et des mots, on peut avoir quelque réticence à entrer dans ce nouveau livre même si le nom de l’autrice est une sérieuse incitation tant elle a apporté à la connaissance de cette guerre et de ce qui l’a précédé. La quatrième de couverture promet : « Sylvie Thénault plonge le lecteur au cœur de la société coloniale algérienne, traversée de brutalité et de peurs, au plus près de cette foule d’anonymes, qui ont été partie prenante de la Guerre d’indépendance algérienne. C’est ainsi un autre récit de ce conflit qu’offre ce livre ». Le livre refermé, c’est vraiment un autre récit que j’ai lu, dans un double mouvement de familiarité et de découverte de la ville décrite en 1956-1957, ville où je vivais et grandissais alors, à l’aube de mes onze ans.

Sylvie Thénault a marqué la connaissance de l’Algérie par sa thèse en 1999, La Justice dans la guerre d’Algérie ; elle a alors 30 ans. Cette recherche a été publiée à La Découverte sous le titre Une drôle de justice : les Magistrats dans la guerre d’Algérie (2001). L’historienne sonde, cette fois, un événement ponctuel : l’assassinat d’Amédée Froger et ses obsèques marquées par des ratonnades. Ne se limitant pas à l’événement, elle en montre les antériorités et les prolongements. Contrairement au discours convenu tous ces mois sur le réveil des mémoires d’Algérie et le désir d’affirmer une réconciliation possible, elle ne cherche pas l’apaisement mais une approche la plus roche des faits par un exposé documenté, argumenté et informé d’une séquence qui n’est pas un épiphénomène mais révélatrice d’une constante du « racisme colonial » – d’où son sous-titre, « une histoire de racisme colonial » –, qu’elle ne cherche ni à excuser, ni à édulcorer mais à documenter pour ne pas évacuer une/la dimension incontournable de cette guerre et de la colonisation algérienne.

S’exprimant, en février 2021 dans Le Monde, sur le rapport Stora, elle souligne son désaccord : « En France, les recherches démontrent la multiplicité des appréhensions de ce passé par les générations postérieures, les témoins disparaissant au fil du temps. Tout est possible : de la réappropriation la plus vive à l’indifférence totale, en passant par une vaste gamme complexe. La remémoration n’est pas toujours douloureuse, ni publique. Elle exprime souvent une demande d’histoire, à des fins de compréhension et non de revanche ». Sa tribune a été reprise intégralement sur le site, Le Quotidien d’Algérie, le 1er mai 2021.

L’introduction des Ratonnades d’Alger, 1956 est remarquable. Nous sommes, avec Sylvie Thénault, au cimetière de Saint-Eugène. Les premières lignes donnent la tonalité de cette enquête policière et historienne : « C’est un cimetière où résonne le cri des mouettes, le long de la Méditerranée. En contre-bas de la basilique algéroise de Notre-Dame-d’Afrique, ses hectares de sépultures chrétiennes et israélites témoignent d’un passé révolu, lorsque les Français occupaient cette terre que les Algériens se sont réappropriée ».

Sylvie Thénault est accompagnée par un jeune homme, gardien de cimetière, qui la guide en toute décontraction vers la tombe d’Amédée Froger : « En chemin, sans doute soucieux de satisfaire une curiosité dont il a compris la dimension historienne, il tient à faire une halte sur la tombe de Fernand Iveton. Militant du Parti communiste algérien (PCA), Iveton a déposé une bombe dans l’usine où il travaillait, en 1956 ; l’engin n’a pas explosé mais Iveton a été condamné à mort. C’était juste avant que Froger, figure respectée de l’Algérie française, soit tué par les nationalistes et porté en terre à Saint-Eugène. Iveton a été exécuté peu après. De sa tombe, où une couronne rabougrie de fleurs fanées témoigne d’une commémoration ancienne, monte l’image du cadavre coupé en deux par la lame cruelle et tranchante, jusque dans la sépulture, la tête séparée du corps dont la guillotine l’a détachée ». Notons que vient de sortir en salle le film adapté du récit de la vie d’Iveton par Joseph Andras, De nos frères blessés.

D’emblée, le lecteur est installé entre deux assassinats : un assassinat politique perpétré par les nationalistes algériens et une exécution d’état. L’historienne évoque ensuite les obsèques. Elle en vient à l’objet de son livre : les violences qui ont suivi la cérémonie, désignées sans masque comme des « ratonnades », telles qu’elles ont été rapportées à l’époque. Toujours soucieuse de sonder les terminologies, Sylvie Thénault s’arrête sur le mot et sa charge raciste, pour arriver à la conclusion : « pour répugnante que soit l’insulte qui l’inspire, grâce à elle-même, en  réalité, il nomme efficacement les violences qu’il désigne. Il en exprime la dimension raciste. Les guillemets peuvent tomber ».

Alger est alors au centre d’une stratégie des luttes des deux adversaires : le FLN et le pouvoir colonial. Elle condense alors des faits connus de ce qu’on a appelé, de manière erronée, « la bataille d’Alger », lui préférant l’appellation avancée par Gilbert Meynier, « la grande répression d’Alger ». En choisissant l’assassinat d’Amédée Froger, Sylvie Ténault visite autrement la période car « ces événements précèdent d’une bonne semaine la délégation des pouvoirs de police au Général Massu » : « ils offrent l’opportunité  d’écrire une histoire sociale de la guerre à Alger, en plaçant au cœur de l’interrogation ce que ses violences doivent à la colonisation et aux rapports entre les populations en présence. Il faut en effet pour comprendre ces ratonnades revenir à la colonie de peuplement qu’était l’Algérie française avec sa minorité venue d’Europe maintenant par la force sa suprématie ».

L’introduction se termine par une nouvelle mise au point taxinomique — celle d’Européens et de Musulmans qu’elle utilisera sans guillemets selon l’usage de l’époque : « sans être raciales au sens le plus étriqué du terme, car elles ne renvoient pas qu’à une apparence et surtout pas qu’à une couleur de peau, des dénominations désignent néanmoins des catégories raciales, au sens où la race est une appartenance collectivement déterminée, sur la foi de critères mêlant caractéristiques physiques, culturelles et sociales ».

L’enquête est exposée en 14 chapitres répartis en 3 parties, à peu près d’égale longueur. Les titres sont efficaces et sobrement choisis. La première partie s’intitule : « Froger, 1956 – L’Algérie française se mobilise ». Tout au long de son exposé, De nos frères blessés suit la même technique : partir du plus factuel pour élargir au contexte. Elle commence ainsi par la reconstitution de l’attentat au bas de l’immeuble du 108 rue Michelet dont on aura une photo à la page 42.

Son travail s’appuie sur une somme impressionnante de documents : photographies de l’époque, archives de police, articles de journaux, ouvrages d’histoire tant d’un point de vue que de l’autre, ouvrages écrits par des proches de la famille Froger. Un exemple : pour apprécier  le lieu et ce qu’il signifie dans l’Algérie coloniale, elle s’attarde sur les tenues vestimentaires, sur l’architecture, sur les noms des témoins aux résonnances européennes : « Au moment de son décès, Froger est un homme respecté dans les cercles de l’Algérie française et ses notabilités. Son aura y est aussi forte que la détestation qu’il suscite dans le camp adverse ».

Le chapitre 2 est dédié à Boufarik, le fief de Froger. C’est un haut lieu de la mythologie de l’Algérie française, concentrant l’affirmation du miracle accompli par les colons pionniers et leurs descendants de transformer des terres incultes en terre cultivée et riche. L’historienne donne quelques témoignages divergents. La biographie de Froger est plus détaillée sur ses origines, sa famille et son action au moment de la célébration du Centenaire de l’Algérie française. Le chapitre 3 est consacré à la Fédération  des Maires dont Froger est un représentant illustre en tant que maire de sa ville. Il a été élu aussi à l’Assemblée algérienne en 1948 qui remplaçait les Délégations financières ; il a créé en 1947 la Fédération des maires d’Algérie ce qui explique qu’on le désigne souvent comme le Président des maires. Il a aussi lancé, en 1949, L’Édile algérien, un mensuel à diffusion gratuite dont on  nous donne une analyse. Il a investi aussi l’Association des maires de France pour porter l’objectif qui  est le sien : l’Algérie française appartient à l’Empire français.

Le chapitre 4 revient sur la date du 6 février 1956. La demande des maires d’Algérie n’est plus celle de l’autonomie : « elle sert plus simplement l’expression de leur défiance envers la métropole dès qu’ils sentent menacé le statu quo conditionnant leur existence ». Rappel de l’incendie de la coopérative de Boufarik, le 1er novembre 1954. Les maires d’Algérie dont Froger s’agite, évoquant le Maroc, la Tunisie, l’Indochine et Nasser : leur anticommunisme est virulent : « ils n’ont pas un mot pour une éventuelle conscience nationale algérienne ». Aveugles (ou s’aveuglant) quant aux raisons internes du soulèvement, ils s’en prennent au PPA et au MTLD et aux ripostes molles du pouvoir français. Ils réclament sécurité et auto-défense. L’analyse fait un sort à la position de Jacques Chevallier qui, au sein de la Fédération algéroise, « mène une fronde interne » mais minoritaire.

La fédération « devient l’une des organisations-phares des mobilisations pour l’Algérie française » : Amédée Froger en est l’incarnation. Il y a une multiplication de groupements où son nom apparaît en particulier à l’UNFA (Union française nord-africaine) et au Comité de résistance à la désagrégation de la France et de l’Union française. Ce sont quelques 400 manifestants de l’UNFA qui se réunissent devant le Cercle du progrès contre la conférence de Camus, le 22 janvier 1956,  aux cris de « Ta gueule, Camus » et « Chevallier, au poteau ! ».

La date du 6 février, restée dans les mémoires comme « la journée des tomates » a focalisé l’attention. Les Français d’Algérie sont mobilisés contre Guy Mollet et Jacques Chevallier est leur bête noire. Le chapitre 5 montre qu’une date ne doit pas être  isolée comme événement. Cette date s’inscrit dans une mobilisation continue des partisans de l’Algérie française. L’étude recense toutes les actions dans les semaines qui précèdent l’assassinat. Guy Mollet quitte Alger après avoir démis le général Catroux de ses fonctions et nommé Lacoste, ministre résidant (avec un a et non un e) en Algérie.

Trois mois après son installation, premières exécutions de condamnés à mort algériens : Zabana Ben Mohamed et Ferradj Abdelkader Ben Moussa, le 19 juin 1956. Elles répondent aux pressions de la mouvance Algérie française. De son point de vue, Mitterand, alors ministre de la justice, en a été l’exécutant et l’acteur visible mais non principal. Au moment de son assassinat, Froger soutient l’USRAF (Union pour le salut et le renouveau de l’Algérie française) fondée par Soustelle après son départ d’Algérie. Jusqu’au bout,  Froger s’est battu pour maintenir le statu quo de l’Algérie française.

La seconde partie a pour titre : « Les ratonnades du 29 décembre – Pour un autre récit de la guerre à Alger ». Le chapitre 6 revient vers la date de l’assassinat pour suivre les préparatifs des  obsèques. Le télégramme de Lacoste pour annoncer au ministre de l’intérieur l’assassinat de Froger souligne l’effet négatif qu’ont les grâces accordées aux condamnés à mort musulmans. Il se termine par : « On ne comprend pas pourquoi Yveton (sic) n’est pas encore exécuté ». Il le sera, le 11 février 1957, un peu plus d’un mois après. Les Renseignements Généraux sont attentifs, les  journaux aussi. Sont appréciées les forces en présence FLN/MNA. Sylvie Thénault donne des cartes d’Alger avec les points de conflits.

Le chapitre 7, « La bataille pour Alger » développe les inquiétudes qui précédent les obsèques dont tout le monde attend qu’elles soient tumultueuses. S. Thénault rappelle d’autres dispositifs pour d’autres massacres et attentats. Elle fait le tour de la Casbah, du cimetière d’El Kettar où les enterrements musulmans ont toujours été surveillés de près par la police. Elle évoque, en particulier ceux des victimes de l’attentat de la rue de Thèbes. Elle revient avec précision sur les chiffres de la démographie à Alger et sur l’identification claire des quartiers européens et des quartiers musulmans. Au vu de cette séparation, elle souligne combien l’attentat au 108 rue Michelet était audacieux car un musulman était vite repéré dans ce quartier européen. Elle rappelle l’action voulue par le FLN et le chef de la zone autonome d’Alger, Yacef Saadi, de porter la guerre dans la ville européenne, action qui s’est concrétisée par les bombes posées par des jeunes femmes, Zohra Drif au Milk Bar et Djamila Bouhired à la Cafétéria (l’inversion entre l’attribution des lieux à chacune ne change pas le sens de la remarque). On a alors la carte du cortège des obsèques mais le cloisonnement voulu par la police n’a pas fonctionné.

Le chapitre 8, reprend un slogan de l’époque : « Pour un Français, dix Arabes » : l’historienne rassemble la lecture d’un petit film, celles de témoignages de journalistes, d’un extrait du Journal de Mouloud Feraoun. Elle donne aussi, p. 180, la carte rendant compte de la géographie des ratonnades. Le chapitre 9 tente le bilan, rappelant, comme pour tout événement, la bataille des chiffres. Ces batailles, précise-t-elle, « résistent aux démonstrations des chercheurs soucieux à la fois de vérité et d’éthique, en position inconfortable. Comment compter quand les données tangibles font défaut ? Au risque de minimiser les violences en péchant par excès de prudence envers toute trace potentiellement discutable répond celui de céder à des estimations incertaines au nom de la réprobation qu’inspire le sang versé ». Face à l’absence d’enquête, à la plus ou moins grande fiabilité des témoignages de l’époque, il reste le décompte des morts et des blessés enregistrés à l’hôpital Mustapha : 6 morts et 53 blessés dont 3 européens ; au cours de la procédure, le nombre de morts sera augmenté à 16.

Le chapitre 10, « La police et ses versions » : le 7 janvier 1957, les pouvoirs de police sont remis au général Massu, chef de la 10ème DP. A mesure que l’enquête historienne progresse, ses objectifs s’affirment : « La date est fameuse dans la chronologie de la Guerre d’indépendance algérienne. Avec elle débutent le déploiement des parachutistes dans la ville et leur traque terrorisante du nationalisme en son sein. Focalisée sur l’affrontement armée/FLN, l’historiographie en relate généralement la genèse au gré des attentats précédemment commis et de la grève générale à venir avec l’ouverture de la session de l’ONU – le FLN veut prendre le monde à témoin de sa représentativité et de la justesse de la cause algérienne. L’histoire des ratonnades lors des obsèques de Froger, tournant à la manifestation défiant l’autorité, neuf jours plus tôt seulement, éclaire d’un jour nouveau cette date décisive ».

On sait que le rapport officiel final minimise morts et blessés mais aussi, et c’est le second objectif de cette recherche, efface la dimension raciste : « Pour banales et attendues que puissent paraître ces stratégies discursives de la part de hauts fonctionnaires devant masquer leur faillite et couvrir leurs hommes, elles ont une spécificité forte : l’effacement de la dimension raciste des violences et ce qu’elles doivent à la nature de la colonie algérienne avec sa minorité dominante sur la défensive ».

La troisième partie revient à l’acteur principal : « Badeche Ben Hamdi, condamné à mort et exécuté. Fin de l’enquête ? » Le chapitre 11 est consacré à « l’ORAF, son terrorisme et ses complots ». L’ouvrage n’accrédite pas la thèse de la responsabilité directe de cet organisme qui a préparé l’émergence de l’OAS et donne quelques références comme l’ouvrage d’Alain Ruscio, Nostalgérie. L’interminable histoire de l’OAS, en 2015. Ce dont elle est responsable directement, c’est, trois semaines après les obsèques, de l’attentat au bazooka contre Salan, le 16 janvier 1957. Plusieurs rumeurs sur l’attentat contre Froger sont rapportées concernant les commanditaires.

Le chapitre 12 se centre sur Badeche Ben Hamdi et bat totalement en brèche l’implication de l’ORAF dans l’attentat étant donné qui était Froger, longuement rappelé dans la première partie de l’ouvrage. Elle donne un portrait aussi précis que possible de Badeche et s’attarde sur son lieu de résidence, la cité Mahieddine, « le plus grand bidonville algérois en 1957 ». Elle en fait la sociologie, raconte son arrestation : « Il est arrêté dans la nuit du 25 au 26 février 1957, dans sa baraque, par le 1er régiment étranger de parachutistes (REP) du lieutenant-colonel Jeanpierre, un ancien d’Indochine de retour de Suez où il a participé à l’opération menée contre Nasser ». De nos frères blessés précise aussi qu’« ici comme ailleurs, la société algérienne oppose aux représentants de l’autorité une hostilité incomprise.

Ceux-ci la mésinterprètent en l’imputant uniquement aux pressions du FLN, sans envisager qu’elle manifeste une aspiration à la nation ancrée dans l’entre-soi. […] Tout à une interprétation erronée, une semaine avant l’arrestation de Badeche, le général Massu, nouvellement titulaire des pouvoirs de police, initie « une opération bidonvilles » ». L’histoire de ce bidonville est encore à écrire, car la trajectoire de ses habitants n’intéressant pas les forces de l’ordre n’est pas documentée. Badeche est seulement l’assassin de Froger. Ses mots ne sont pas les siens puisqu’il est arabophone et non  lettré en français.

Le chapitre 13, sous le titre, « Celui qui a décidé de donner sa vie » retrace l’attentat et la fuite de l’exécutant. L’enquête examine la possibilité des commanditaires (le FLN et Ali la Pointe, toujours nié par Yacef Saadi) et semble pencher pour un attentat voulu par le MNA. Le chapitre 14, « L’Exécution ». La sentence tombe le 11 avril : tout dans le contexte conduisait à cette condamnation à mort. « Le MNA dénonce immédiatement la condamnation de Badeche ». Les avocats, Yves Dechézelles et Gisèle Halimi, ont des doutes, cette dernière ayant toujours gardé la conviction que l’assassinat avait été commis par Ali la Pointe. Pour ne pas laisser le lecteur dans la quiétude du rideau pudiquement tiré sur ce qu’est une exécution capitale, le récit en évoque le déroulement avec réalisme. Cette exécution a lieu le 25 juillet 1957.

Dans sa conclusion, Sylvie Thénault insiste sur ce qu’elle a voulu faire, « un autre récit de la guerre » : « Relier ainsi histoire de la colonisation et histoire de la guerre ouvre une perspective de longue durée inédite. Pour l’instant, seules les violences des partisans de l’indépendance ont été replacées dans la continuité de la période coloniale. Elles ont été décrites comme résultant d’un siècle de domination n’offrant guère d’autre voie que celle de la lutte armée aux Algériens réclamant la fin de leur sujétion et le droit à la souveraineté. […] Les violences des Français n’ont pas suscité  les mêmes analyses. Non pas celles « des Français » dans un sens désincarné et impersonnel, renvoyant aux forces de l’ordre et aux autorités […] mais celles « des Français » au sens de Français présents en Algérie, nés là-bas, pour qui la métropole ne constituait pas une patrie alternative. […] L’enquête sur les ratonnades aux obsèques de Froger permet de les restituer en plongeant dans la société coloniale algérienne et sa logique ségrégationniste. Ainsi s’éclaire également le succès de l’OAS chez les Français d’Algérie à la fin de la guerre ».

Elle enfonce encore le clou, sans doute pour être  entendue… « C’est bien parce que l’Algérie était une colonie de peuplement – et non un protectorat – que le lien n’était pas simple à dénouer ; et c’est bien  parce qu’elle était une colonie de peuplement que sa décolonisation est passée par cette guerre-là dont les séquelles ne cessent de produire leurs effets par-delà les générations ».

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Dans le lien étroit entre historiens et littéraires auquel je suis attachée, l’apport des historiens à la lecture critique et contextualisée des œuvres littéraires –  et réciproquement… –, dans mes lectures des romans de Français d’Algérie, d’Européens qui, mettant en mots la vie en colonie, en ont fait ressortir (sans que ce soit toujours leur objectif conscient) les failles, les fissures, j’ai eu en tête une « logique ségrégationniste » à laquelle peu ont prêté attention, le discours convenu préférant la légende de la bonne entente entre les uns et les autres. Faisons quelques rappels : Les Oliviers de la justice et surtout Le Maboul de Jean Pélégri, réédités récemment. Moins connu aujourd’hui, édité en 1960 chez Julliard, La Gloire des Muller de Roger Curel, qui éclaire sur la société coloniale non homogène du côté français et dont la lecture peut nourrir une mémoire refusant l’amnésie.

La jeune protagoniste, du milieu le plus aisé dans la hiérarchie algéroise, découvre  le monde des petits blancs et appréhende autrement Alger : « Elle avait cru longtemps que la ville était la copie un peu grossière d’une riche ville française et que toutes ces références perpétuelles à ce qui se passait ou était censé se passer de l’autre côté de la mer représentait l’esprit même de sa ville, hors elle pouvait s’apercevoir maintenant qu’on  l’avait trompée ; ce goût de ressembler à tout prix à ceux d’en face avait dissimulé à ses yeux l’essence même de sa ville ; il avait fallu qu’un José lui ouvrît ce monde véritable pour qu’elle sache enfin que les racines de sa ville poussaient aussi loin et profond que les racines du figuier du cimetière des Princesses ».

Et pour en revenir au plus célèbre, le récit de Camus ? N’a-t-il pas proposé, dès 1942, ce que je nomme volontiers un récit d’avertissement  qui met en scène la peur, la violence et le meurtre ? Avec quel soin – ou quelles œillères –, les plus grands lecteurs ont-ils évité de le lire dans son immersion dans la société coloniale, présente d’un bout à l’autre du récit. On peut appliquer à cette lecture déviée, la phrase de Sylvie Thénault relevée précédemment  sur « l’effacement de la dimensions raciste des violences et ce qu’elles doivent à la nature de la colonie algérienne avec sa minorité dominante sur la défensive ».

L’Étranger aurait-il eu cette fortune et des prolongements s’il avait été situé ailleurs que dans l’Alger coloniale de la fin des années 30 ? La scène du meurtre aurait-elle eu cette intensité symbolique si les protagonistes avaient été autres, si la victime n’avait pas été « l’Arabe » ? Le pouvoir d’une œuvre n’est-il pas de naître des blocages, des sublimations, des mythes du créateur rencontrant ou heurtant ceux de son lecteur ? C’est aussi pour cela que L’Étranger est un roman important pour l’Histoire des deux pays. Il dit l’opposition irréductible de deux communautés, en privilégiant l’une d’elles mais en laissant sourde sa fin. Pierre Nora, dans un article de 1961, « Pour une explication de L’Étranger » (France Observateur), parlait de Meursault comme de « l’aveu troublant d’une culpabilité historique et qui prend les allures d’une tragique anticipation ».

Sylvie Thénault, Les Ratonnades d’Alger, 1956- Une histoire de racisme colonial, Le Seuil, 2022, 327 p., 23 €.