Les véritables causes de la crise alimentaire mondiale

Photo Stosun

Un article de Solidaire, site du Parti du Travail de Belgique

Alors que la crise mondiale des prix et de l’accès à la nourriture devient de plus en plus menaçante, plusieurs analyses tentent d’expliquer cet enjeu comme étant une conséquence de la guerre en Ukraine. S’agit-il réellement de la seule explication à cette crise ?

Le prix du pain augmente à vue d’œil. D’autres denrées alimentaires deviennent également plus chères. Les Nations unies tirent la sonnette d’alarme par rapport à la situation alimentaire dans le monde. Selon la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), la malnutrition touchera 13 millions de personnes supplémentaires au cours des prochains mois, essentiellement en Afrique et en Asie.


L’hebdomadaire économique international The Economist n’exagérait donc pas en titrant en couverture « La crise alimentaire à venir ». Comme de nombreux autres journaux et magazines qui traitent de la crise alimentaire, The Economist fait le lien avec la guerre en Ukraine. En effet, en provoquant une crise alimentaire, la guerre « coûtera d’innombrables vies, loin du champ de bataille ». Une conclusion un peu hâtive.

Une crise de longue haleine
La guerre actuelle est peut-être le déclencheur de la crise alimentaire, mais elle n’en est pas la cause. Cette crise ne date pas des premiers mois de 2022. Il y a quelques années encore, il semblait que l’on était sur le point d’éradiquer la faim dans le monde. Le nombre de personnes souffrant de malnutrition est passé de 811 millions en 2005 à 607 millions en 2014. Mais, depuis, ces chiffres sont repartis à la hausse : 650 millions en 2019 puis, à nouveau, 811 millions en 2020.

Réchauffement climatique : bientôt la fin des frites ?
Cette évolution n’a rien à voir avec une pénurie d’alimentation. Au contraire, cela fait plus d’un demi-siècle que la production alimentaire mondiale augmente plus rapidement que la croissance démographique. L’année dernière, la récolte de céréales a été la plus importante jamais réalisée. En outre, la faim dans le monde ne semble pas liée aux prix des denrées alimentaires sur les marchés mondiaux. Le nombre de personnes en proie à la faim a commencé à augmenter en 2014-2015, alors que les prix des denrées alimentaires étaient bas.

En bref, il y a fondamentalement un dysfonctionnement dans le système alimentaire. On se trouve face à une combinaison de facteurs qui, pris ensemble, font que la faim augmente et qu’une partie de la population mondiale est dans une situation très précaire sur le plan alimentaire.

1. En premier lieu, de nombreux pays ont été rendus dépendants des marchés internationaux pour leur approvisionnement alimentaire. La consommation alimentaire a été standardisée à partir de l’époque coloniale, de sorte que quatre cultures (céréales, riz, maïs et soja) représentent 60 % de la totalité des calories produites. Depuis, la production alimentaire a été industrialisée à grande échelle à l’aide d’engrais chimiques et de pesticides. Les pays en développement ont été encouragés à se spécialiser dans la culture de certains produits agricoles destinés à l’exportation, grâce aux revenus desquels ils ont pu importer des denrées alimentaires.

Résultat : la consommation alimentaire de nombreux pays est fortement dépendante des importations. Plus de 20 % des calories traversent au moins une frontière avant d’être consommées. Quatre personnes sur cinq vivent dans des pays qui importent plus de nourriture qu’ils n’en exportent. Ils sont donc dépendants du commerce mondial pour leur consommation alimentaire.

Dans des circonstances « normales », de nombreux pays n’en souffrent pas particulièrement. L’Europe, par exemple, est autosuffisante au niveau du continent et les pays européens disposent de suffisamment de marge pour absorber les fluctuations. Malgré cela, les prix du commerce mondial se ressentent déjà dans nos portefeuilles. On imagine donc aisément la vulnérabilité des pays pauvres.

2. Les prix des denrées alimentaires ont aussi ceci de particulier qu’ils ne sont pas déterminés par la loi de l’offre et de la demande. Sur le marché mondial, les prix des céréales sont en hausse depuis 2020 alors que les récoltes n’ont jamais été aussi abondantes. Il n’y a pas de pénurie. Le problème est que l’ensemble du marché est dominé par quelques géants en position de monopole. Quatre entreprises, ADM, Bunge, Cargill et Dreyfus, contrôlent 70 à 90 % du commerce mondial de céréales. Ces entreprises font désormais aussi des acquisitions dans d’autres secteurs : semences, engrais, distribution, etc.

Le secteur alimentaire est devenu étroitement lié au secteur financier et les prix y sont désormais déterminés essentiellement par la spéculation. Cela signifie que les prix d’aujourd’hui dépendent du commerce de demain. Les récoltes de demain et même des saisons à venir sont négociées aujourd’hui sur les marchés mondiaux. Vu que tout le monde s’attend à une dégradation de la situation sur le marché mondial, les prix sont actuellement élevés. C’est dans la même logique que, lors de la crise du coronavirus, les prix des denrées alimentaires se sont envolés, alors que la nourriture était loin de manquer.

La sécheresse en Inde aggrave la crise alimentaire mondiale. (Photo Manoej Paateel)

Selon un récent rapport d’Oxfam, les prix des denrées alimentaires ont augmenté de 30 % entre mars 2021 et mars 2022, soit plus que jamais sur une même période. Au même moment, les ultra-riches qui possèdent ces multinationales de l’alimentation ont vu leur fortune augmenter de manière vertigineuse. La famille qui détient le géant céréalier Cargill a ajouté 20 millions de dollars aux caisses familiales chaque jour. Elle compte désormais 12 milliardaires dans ses rangs, soit quatre de plus qu’en 2020.

3. Certains des produits cultivés ne sont pas disponibles à des fins alimentaires. On pense ainsi au marché des biocarburants. On estime que les calories d’origine alimentaire contenues dans le carburant seront bientôt équivalentes aux besoins nutritionnels de 1,9 milliard de personnes. Ensuite, il y a les aliments pour animaux. Environ 40 % des céréales récoltées dans l’UE finissent dans les estomacs des vaches. Ainsi, l’augmentation du prix d’un produit entraîne également une hausse des prix dans d’autres secteurs : si le prix des carburants augmente, on produira encore plus de biocarburants. La hausse des prix des céréales fait à son tour grimper les prix des aliments pour animaux.

4. Enfin, le changement climatique a lui aussi son rôle à jouer, puisqu’il provoque une augmentation des phénomènes météorologiques extrêmes. L’Inde, par exemple, connaît actuellement une vague de chaleur extrême. On estime que le changement climatique multiplie par 100 la probabilité de telles vagues de chaleur. Et chaque phénomène météorologique extrême influe sur les prix des denrées alimentaires.

L’influence de la guerre
Il est important de bien prendre la mesure de la crise qui pré-existait à la guerre actuelle pour comprendre pourquoi cette dernière fait encore plus grimper les prix. La Russie et l’Ukraine sont de gros exportateurs de céréales. Ensemble, ils représentent 30 à 35 % des exportations, la Russie se taillant la part du lion.

Les céréales ukrainiennes ne quittent pratiquement pas le pays, mais la Russie peut toujours vendre des céréales sur le marché international, malgré les sanctions. Par conséquent, la quantité de céréales présente sur le marché mondial n’a que légèrement diminué. Le problème est que 50 pays sont très dépendants des céréales russes ou ukrainiennes, dont les importations représentent plus de 50 % du marché de pays tels que l’Égypte, l’Érythrée et la Somalie. Pour eux, ce qui au niveau mondial n’est qu’une vaguelette se mue en tsunami.

Pour un produit comme l’huile de tournesol, la situation est différente. L’Ukraine est à l’origine de plus de la moitié de la production mondiale, de sorte que nous en ressentons également les effets ici, en Europe. Mais, indirectement, d’autres produits sont également importants pour l’agriculture. La Russie est l’un des plus grands exportateurs d’engrais chimiques. L’agriculture a également besoin de pétrole, dont les prix ont eux aussi explosé.

Et dans des moments pareils, la spéculation provoque un effet boule de neige. Dans le quotidien Het Nieuwsblad, l’économiste agricole néerlandais Bart De Steenhuijsen Piters a expliqué comment les quatre grandes entreprises monopolistiques font actuellement grimper les prix : « bien sûr, elles tentent désormais de sécuriser leurs affaires. Elles rassemblent donc le plus de blé possible pour leurs clients de l’Ouest, afin de ne pas mettre en péril leur rentabilité. Ce phénomène a un impact beaucoup plus fort que des pénuries réelles qui découleraient de la guerre en Ukraine. En effet, vu que ces entreprises accaparent les céréales pour leurs riches clients, celles-ci deviennent plus chères et les pays plus pauvres (ou, tout au moins, les entreprises des pays les plus pauvres) n’ont plus les moyens de les acquérir ». Depuis que la guerre a éclaté, les actions de ces entreprises ont atteint des sommets en bourse.

Pendant ce temps, l’Inde, victime d’une vague de chaleur, a décrété le 13 mai, l’interdiction d’exporter des céréales. Le premier jour de reprise des négociations à Chicago (le centre du commerce alimentaire mondial), les prix des céréales avaient augmenté de 6 %. Quelques jours plus tard, ils étaient 39 % plus élevés qu’au début de l’invasion russe en Ukraine.

Enfin, il y a les perspectives : la Chine s’attend à une récolte de céréales moins abondante cette année et les États-Unis souffrent de la sécheresse. La Russie a du mal à importer des pesticides et des semences d’Europe en raison des sanctions. Sanctions qui rendent également incertaines les exportations d’engrais russes. Et le prix du pétrole augmente sensiblement… Sachant que la spéculation sur les prix futurs des denrées alimentaires détermine l’évolution des prix actuels, on comprend sans peine que la spéculation est en train de s’emballer et fera grimper les prix toujours plus haut. À quoi cela aboutira-t-il ? Personne ne le sait.

Pour les personnes en situation de famine aiguë, se pose un problème supplémentaire. Les organisations humanitaires qui distribuent l’aide alimentaire n’ont plus non plus les moyens de se procurer de la nourriture. Les budgets dont elles disposent ne leur permettent plus d’acquérir autant de nourriture qu’avant pour les personnes dans le besoin. Le Programme alimentaire mondial des Nations unies a fourni une aide alimentaire à 10 millions de Yéménites chaque mois l’année dernière. Aujourd’hui, elle ne peut plus aider que 8 millions d’entre eux. En Afrique de l’Est, le coût de l’aide alimentaire a augmenté de 65 %. Maintenant que cette région est à nouveau ravagée par la famine, c’est une catastrophe.

Des contradictions qui s’accentuent et des solutions structurelles
De la nourriture en abondance, mais de plus en plus de gens affamés. Des prix des denrées alimentaires qui s’envolent, tandis que d’aucuns réalisent des profits faramineux. Quelques-uns qui empochent des milliards de bénéfices, tandis que des milliards de personnes peinent à joindre les deux bouts. Rien n’illustre aussi clairement l’absurdité et la cruauté de cette crise systémique que la crise alimentaire.

Cela engendre inévitablement des troubles sociaux. C’est pourquoi le Conseil de sécurité des Nations unies s’est réuni, pas plus tard que le 19 mai, pour discuter de comment la crise alimentaire alimente les révoltes. David Beasley, le directeur du Programme alimentaire mondial, a déclaré : « lors de la flambée des prix en 2007 et 2008, des protestations et des émeutes ont éclaté dans plus de 40 pays. Des manifestations ont déjà eu lieu dans des pays comme le Sri Lanka, l’Indonésie, le Pakistan et le Pérou, tandis que la situation se déstabilise au Burkina Faso, au Mali et au Tchad. Ce sont des signes de ce qui nous attend ».

Par la même occasion, le Secrétaire général des Nations unies, Mr. Antonio Guterres, a appelé le Conseil de sécurité à rechercher une solution politique aux conflits et à investir dans la paix. « Ce qu’il faut avant tout », a-t-il ajouté, « c’est que la guerre en Ukraine se termine ». Bien que cette guerre ne soit pas à l’origine de la crise alimentaire, la fin des combats pourrait en effet ramener le calme sur les marchés alimentaires internationaux.

En outre, la crise alimentaire montre que nous ne devons pas prendre les sanctions économiques trop à la légère. Même si les exportations de produits alimentaires sont exclues des sanctions, les exportations de la Russie sont entravées par les effets indirects des mesures et des sanctions sur d’autres produits (engrais, pétrole, etc.).

En définitive, nous devons également veiller à davantage financer les programmes d’urgence de l’ONU (Organisation des Nations unies). Actuellement, moins de 10 % des besoins sont financés.

Mais à plus long terme, il faut évidemment mettre en place des mesures structurelles. La spéculation alimentaire doit être interdite. Bien que des mesures aient été prises pour enrayer ce phénomène après la crise alimentaire de 2007-2008, elles sont loin d’être suffisantes pour avoir un impact. Et au final, c’est toute l’économie alimentaire qu’il faut repenser. Ce faisant, nous devrons réinvestir dans la diversité et la souveraineté alimentaire dans le monde entier, afin que les communautés locales et les pays puissent assurer eux-mêmes un approvisionnement alimentaire stable, sans être trop dépendants du marché et des grands barons de l’agroalimentaire.

Rédaction en ligne
Publié le 1er juin 2022

Rouge Cerise