Les Vikings et l’Amérique

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Des siècles avant Christophe Colomb, les Vikings étaient venus dans l’hémisphère Ouest. Jusqu’où sont-ils allés en Amérique ?

Qui, à part les peuples indigènes d’Asie passés par l’Alaska à la Préhistoire, est allé aux Amériques avant Christophe Colomb ? Cette question a fasciné des générations de chercheurs […].

La thèse la plus crédible, selon laquelle les Vikings auraient atteint l’Amérique du Nord vers l’an 1000, est celle qui mérite le plus d’attention. Elle est née au XIXe siècle, après la publication en 1837 d’Antiquitates Americanae, de C. C. Rafn, selon lequel le lieu désigné dans les sagas islandaises sous le nom de « Vinland » (« terre de la vigne ») serait situé quelque part près de Cape Code dans le Massachusetts […]. (Les Sagas du Vinland sont deux sagas transmises oralement évoquant ces premiers voyages : la Saga d’Erik le Rouge a été rédigée peu après 1264, et la Saga des Groenlandais fut copiée dans une série de différents textes en 1387.)

Selon ces deux sagas, les Vikings rencontrèrent un groupe d’indigènes amérindiens qu’ils baptisèrent Skrælings, ou « misérables ». Les Scandinaves échangeaient des textiles de laine rouge contre des peaux d’animaux. Cet échange a marqué un tournant dans l’histoire du monde : il s’agit de la première rencontre documentée entre des peuples vivant de part et d’autre de l’Atlantique.

Vers l’an 1000, Leif Erikson prit la mer au Groenland et atterrit d’abord dans « Stone-slab land », puis « Forest land » et enfin dans le Vinland, où Erikson et ses hommes trouvèrent « des champs de blé sauvage y poussant, des vignes, et parmi les arbres, il y avait des érables ».

Où exactement Erikson avait-il atterri ? Les sagas fournissent d’importants indices. Le Vinland bénéficiait de plus d’heures de lumière du jour que le Groenland : « Au cœur de l’hiver, le soleil était en altitude en milieu de matinée et toujours visible en milieu d’après-midi». Information qui place le Vinland quelque part entre le New Jersey et le golfe du Saint-Laurent.

En 1960, l’explorateur norvégien Helge Ingstad et son épouse, l’archéologue Anne Stine Ingstad, partent à la recherche de ces lieux. Espérant que les descriptions des sagas pourraient les conduire vers des sites nordiques, ils partent en voilier et descendent la côte nord-est du Canada, recherchant des endroits mentionnés dans les sagas, notamment Forest Land, qui « était plat et boisé, avec des plages de sable blanc partout où ils allaient; et la terre descendait doucement vers la mer ». Une description qui correspond parfaitement à la côte du Labrador.

Continuant à naviguer vers le sud, les Ingstad atteignent Terre-Neuve.

Lorsqu’ils arrivent au village de l’Anse aux Meadows, à la pointe nord de l’île, ils interrogent les habitants sur d’éventuels vestiges vikings. Un homme leur montre des monticules herbeux sur une plage, que les villageois croyaient être des habitations abandonnées d’autochtones.

Les structures se révèleront être les restes effondrés de huit bâtiments en terre battue à l’origine soutenus par des cadres en bois.

Creusant sur le site pendant sept étés de 1961 à 1968, les Ingstad concluent qu’il s’agissait bien d’une colonie viking. Les excavateurs ont trouvé des preuves de travail du fer : un hangar avec une enclume et une grosse pierre, des fragments de fer et des scories. Le travail de l’or, du cuivre et de l’arsenic a existé ailleurs dans les Amériques en l’an 1000 mais, comme personne d’autre n’y travaillait le fer, les archéologues ont estimé que des étrangers – très probablement les Scandinaves – devaient faire la fonte.

Les archéologues ont également découvert des traces d’une structure en bois non reliée à aucun des murs. Il s’agissait probablement d’un cadre de construction de bateaux, tout comme ceux en usage dans l’ouest de la Norvège aujourd’hui. Le navire en construction ne mesurait pas plus de 25 pieds (environ 8 ​​mètres) de longueur, ce qui était typique des bateaux nordiques utilisés sur les voies navigables intérieures […].

Un objet sur le site était typiquement scandinave, confirmant que les résidents des huit structures étaient indubitablement nordiques : une épingle en bronze droite avec un anneau au bout. Les archéologues ont découvert l’épingle le dernier jour de leur dernière saison en 1968. Dans ses mémoires, Anne Stein Ingstad décrivit la découverte : « Nous avons poussé un cri car nous avons immédiatement su qu’il y avait là des preuves que personne ne pouvait nier – une bague en bronze- épinglette à tête incontestablement semblable à celles de la période viking nordique. »

Utilisée pour attacher une cape au cou, elle correspondait à des broches en bronze fabriquées entre 920 et 1050 à partir d’autres sites nordiques en Irlande et en Écosse.

Les Nordiques sont restés à l’Anse aux Meadows pendant seulement dix ans avant de décider vers 1010 de rentrer chez eux. On ne sait pas pourquoi ils sont partis: des différends avec les habitants pourraient avoir motivé leur décision. Ils auraient également pu se rendre compte que les produits disponibles en Amérique du Nord – principalement les peaux et le bois d’œuvre – ne permettraient pas une installation à long terme.

Même après leur départ, les Scandinaves continuèrent à retourner en Amérique, plus susceptible de fournir du bois car aucun arbre ne poussait au Groenland et en Islande. Dans une ferme du Groenland, des archéologues ont trouvé des textiles préservés dans la glace contenant la fourrure de l’ours brun et du bison, deux animaux originaires d’Amérique du Nord mais non présents au Groenland, ce qui indique un contact continu avec l’Amérique dans les siècles qui suivirent l’an 1000 de notre ère.

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Empruntant des routes commerciales depuis le site de Goddard vers l’ouest, jusqu’en Amérique du Nord, les Vikings auraient pu pénétrer plus profondément à l’intérieur du continent qu’on ne le croit. Leurs possibles itinéraires révèlent quelque chose d’important sur le degré de connexion de l’Amérique de l’an 1000, bien avant l’arrivée de Colomb en 1492 à Hispaniola. Ils auraient même pu atteindre le Mexique.
L’itinéraire le plus probable vers le Mexique depuis le site de Goddard traversait la vallée du Mississippi. Cela aurait été un voyage long et difficile, et aucune preuve ne subsiste de personne – ou d’un seul objet – faisant tout le trajet, mais les fouilles en cours et les avancées scientifiques ont démontré qu’un réseau commercial à l’échelle du continent reliait les principales colonies de peuplement nord-américaines.

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Ces prisonniers de guerre aux cheveux blonds, aux yeux clairs et à la peau pâle jetés dans l’eau pour y être noyés

Des peintures rupestres du temple des guerriers de Chichén Itzá suggèrent que les habitants pourraient avoir eu des contacts avec des Vikings.

Les Vikings qui ont fondé une colonie à l’Anse aux Meadows auraient-ils pu se rendre dans la péninsule du Yucatán – à environ 6 000 km au sud de l’endroit où un sou viking avait fait surface sur le site de Goddard ? L’une des peintures murales du Temple des Guerriers, peinte vers l’an 1000 de notre ère, représente une scène de bataille navale montrant des hommes aux cheveux blonds jetés à l’eau.

[…] De nombreuses peintures rupestres du Temple des Guerriers représentent des batailles entre deux camps, souvent représentés comme ayant une peau de teintes différentes. Mais la peinture des hommes aux cheveux blonds figure des personnes différentes […], selon deux éminents érudits mayas […].

Un prisonnier est dans l’eau les bras liés. Un ravisseur attrape les cheveux d’un autre, dont les cheveux ont des perles tissées, comme cela est courant pour les captifs représentés dans d’autres peintures mayas. Ces deux malheureux prisonniers de guerre aux cheveux blonds, aux yeux clairs et à la peau pâle ont été jetés à l’eau pour se noyer.

Qui étaient ces victimes ? Auraient-ils pu être des Scandinaves capturés par les Mayas ? Les premiers érudits qui ont écrit sur ces peintures dans les années 1940 ne le pensaient pas. Mais aujourd’hui, grâce aux fouilles de l’Anse aux Meadows, on sait que les Scandinaves étaient en Amérique du Nord en l’an 1000, et que le Temple des guerriers a été construit juste après l’an 1000.

Les opposants à ce point de vue notent que les artistes mayas ont dépeint des guerriers en utilisant différents schémas de couleurs ; ils écartent donc les cheveux blonds des captifs comme convention artistique. Ils suggèrent également que les pigments originaux pourraient avoir changé au cours des 1000 ans […].

En bref, nous ne pouvons pas être certains que les Scandinaves étaient à Chichén Itzá : seul un élément matériel tel que la broche en bronze de fermeture de cape, ou des preuves génétiques montrant l’ADN scandinave d’environ l’an 1000, pourraient le prouver. De telles preuves pourraient un jour faire surface. Bien que ce ne soit pas une certitude, il est possible que certains Vikings se soient rendus dans la péninsule du Yucatán vers l’an 1000.

Si les Scandinaves ont atteint Chichén Itzá, comment y sont-ils arrivés ? Ce qui pourrait être un bateau Viking apparaît dans une peinture murale dans un autre bâtiment appelé Las Monjas, ou « Couvent » […]. Construit avant 950, ce couvent contient des peintures murales qui auraient pu être peintes un peu plus tard.

Une peinture murale du couvent ne montre pas de prisonniers mais représente un bateau avec des planches ou des virures clairement délimitées. L’utilisation de planches indique que le bateau du couvent n’aurait pas pu être un artisanat local car les Mayas, comme la plupart des peuples vivant en Amérique, fabriquaient leurs pirogues en brûlant et en creusant des troncs d’arbres […]. Les virures aux contours nets de cette fresque sont une meilleure preuve de la présence nordique à Chichén Itzá que les peintures des captifs aux cheveux blonds.

Un bateau viking aurait-il pu atteindre la péninsule du Yucatán ? Les sagas nordiques nous disent que les vents et les conditions météorologiques ont souvent empêché les navires vikings d’atteindre leurs destinations. Un bateau nordique aurait pu être dévié de sa route dans une tempête, être tiré à travers l’Atlantique Nord par les courants dominants de l’océan, puis s’immobiliser sur la côte de la péninsule du Yucatán. Cela aurait été un voyage difficile mais pas impossible.

Vers 1100, la dernière année de construction de monuments majeurs, Chichén Itzá a commencé à décliner. Le site a été abandonné peu après 1200. Les archéologues ne savent pas pourquoi, mais ils soupçonnent que la sécheresse en est la cause.

Il faut se rendre compte que les Européens n’ont pas inventé la mondialisation

En 1502, Christophe Colomb et ses hommes rencontrent une pirogue maya près de l’île de Guanaja, à 70 km au large de la côte nord du Honduras. Le fils illégitime de Colomb, Ferdinand, a décrit la rencontre dans la biographie de son père qu’il a écrite : « Faite d’un seul tronc d’arbre comme les autres canoës indiens », le navire était propulsé par 25 pagayeurs et était aussi long qu’une «galère vénitienne». , environ 165 pieds (50 m) […]. Ferdinand n’a pas enregistré la destination du canoë Maya, mais il aurait pu se déplacer le long de la côte ou en direction du nord vers Cuba ou vers une autre île des Caraïbes.

Colomb avait pleinement saisi l’importance de ce canoë géant : il lui a révélé «en un instant… tous les produits de ce pays» […].

Le récit de Ferdinand offre des preuves contemporaines de ce que les archéologues ont également appris : que les peuples américains avaient construit un réseau sophistiqué de voies commerciales bien avant l’arrivée des Espagnols. En l’an 1000, ce réseau s’était centré sur Chichén Itzá et s’était étendu au nord jusqu’au Chaco Canyon et Cahokia ; il atteignait la Colombie au sud, mais ne se connectait pas avec la région andine du Pérou, qui avait ses propres voies étendues.

[…] Après 1522, divers voyageurs ont suivi l’exemple du navire de Ferdinand Magellan et ont fait le tour du monde, un itinéraire qu’aucun individu en l’an 1000 de notre ère n’avait achevé. Le commerce a augmenté une fois que toutes les régions du monde ont été connectées.

Pourtant, nous devons nous rendre compte que les Européens n’ont pas inventé la mondialisation. Les voies et relations commerciales intra-américaines existantes ont facilité la conquête européenne des Amériques qui a commencé en 1492. Nous n’avons pas de preuves définitives de la présence de Vikings au Mexique, mais il existe des indices évocateurs, et les arguments en faveur de l’existence de relations commerciales et d’itinéraires reliant les deux Amériques sont incontestables.

Aeon

2 Commentaires

  1. Cette histoire devrait à mon sens nous rappeler une humilité qui nous fait défaut: notre civilisation à l’agonie suivra les précédentes. Quasiment rien ne subsiste de ces temps et on ne peut que conjecturer. Les nouvelles générations ont déjà perdu les savoirs des (récents) anciens et rien n’est plus fragile aujourd’hui qu’un support électronique au moment même où le papier est l’ennemi de l’écologie. Quelques centaines d’années suffiront à gommer toute preuve de notre existence: les bétons, plastiques et bois désagrégés, le fer rouillé disparu,… seuls les isolateurs en céramique subsistants plongeront les archéologues du futur dans des abimes de perplexité en rappelant des bijoux primitifs…

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