Les “yeux de renard” : Ce maquillage à la mode accusé de racisme et d’appropriation culturelle

Temps de lecture : 5 minutes

Les tutoriels de maquillage des “yeux de renard” montrent comment utiliser une combinaison d’ombre à paupières, d’eye-liner et de faux cils, afin d’obtenir des yeux en amande. Les conseils comprennent aussi le rasage des sourcils et leur retouche pour qu’ils paraissent plus droits et inclinés vers le haut. D’autres suggèrent également de ramener les cheveux en queue de cheval haute ou d’utiliser du ruban adhésif pour soulever davantage les yeux. Cela créerait un effet plus sensuel, selon certains maquilleurs adeptes de ce look.

Mais pour Wang et d’autres Américains d’origine asiatique, il s’agit de racisme et d’appropriation culturelle. “Ils se moquent de mes yeux, puis disent ching chong, me traite de mangeur de chien puis me qualifie de niak“, tweet une personne. “Evidemment, elle a le droit de se faire des yeux en biais tout en étant félicitée, mais en ce qui me concerne c’est la forme naturelle de mes yeux et je sens discriminée, je suis furieuse.

C’est une nouvelle tendance qui fait ressortir les vieux stéréotypes et les vieilles railleries“, a déclaré Wang lors d’un entretien téléphonique. “Parce que cela rend les gens comme moi mal à l’aise et, dans une certaine mesure, agacés, il est temps d’en parler“.

Ce que les gens ne comprennent pas, a écrit Wang dans un article d’opinion du Stanford Daily en juillet, c’est que ce geste a “un poids racial historique“, en référence aux représentations satiriques des Asiatiques dans les médias occidentaux – des caricatures qui se moquent des traits du visage pour les dépeindre comme “barbares“, “sous-humains” et inférieurs.

Pourtant, au XXIe siècle, ces traits asiatiques se sont soudainement transformés en tendances de beauté pour les non-Asiatiques“, explique t-elle, ajoutant que cette tendance est un acte d’appropriation culturelle.

S’approprier les yeux des Asiatiques

Kelly H. Chong, professeur de sociologie à l’université du Kansas, définit l’appropriation culturelle comme l’adoption, souvent non reconnue ou inappropriée, des idées, pratiques, coutumes et marqueurs d’identité culturelle d’un groupe par les membres d’un autre groupe qui ont plus de privilèges ou de pouvoir.

Les influenceurs culturels du groupe dominant le légitiment comme une “tendance” cool et stylisée, et ce faisant, l’exotiquent et l’érotisent“, a ajouté M. Chong dans un entretien par courrier électronique. Même le terme “yeux en amande“, dit-elle, qui est utilisé pour décrire la forme des yeux de renard, a longtemps été utilisé pour décrire la forme des yeux asiatiques.

Elle souligne le passé douteux d’Hollywood dans l’appropriation de la forme des yeux asiatiques. Au début des années 1930, la maquilleuse Cecil Holland a utilisé des techniques — certaines, semblables à celles utilisées aujourd’hui pour créer des yeux de renard — pour transformer des acteurs blancs en méchants personnages asiatiques, comme Fu Manchu. Et Mickey Rooney, l’acteur blanc jouant le rôle du voisin japonais au fort accent de Holly Golightly dans “Breakfast at Tiffany’s” a cimenté “le regard de l’homme asiatique aux yeux fendus” dans l’imagination populaire.

Myrna Loy, a White actress, portrayed the depraved daughter of Fu Manchu in "The Mask of Fu Manchu" (1932).
Myrna Loy, une actrice blanche, a joué le rôle de la fille dépravée de Fu Manchu dans “Le masque de Fu Manchu” (1932)

Comme la plupart des tendances en matière de beauté, l’engouement pour les yeux de renard finira par s’estomper, et a déjà commencé à le faire depuis qu’elle est apparue au début de cette année. Mais c’est exactement le problème, selon Stephanie Hu, fondatrice de Dear Asian Youth, une organisation basée en Californie qui encourage le militantisme asiatique.

Dans un post sur Instagram, intitulé “Le problème de la tendance #FoxEye“, l’organisation précise : “Bien qu’elle ne provienne pas de mauvaises intentions, cette mode s’approprie nos yeux et ignore le racisme passé“.

De nombreux Asiatiques ont longtemps ressenti la pression les poussant à modifier la forme de leurs yeux, afin de les faire paraître plus grands. La blépharoplastie est utilisée pour créer des doubles paupières, ou un pli de la paupière supratarsale.

C’est l’une des interventions de chirurgie plastique les plus courantes dans les pays d’Asie de l’Est, ainsi que chez les Américains d’origine asiatique. Mais lorsqu’elle a été popularisée pour la première fois, au début des années 1950, elle a été utilisée comme un outil d’assimilation par les femmes coréennes aux États-Unis.

Selon le Korea Herald, le Dr David Ralph Millard, chirurgien plasticien militaire américain, a pratiqué cette opération pour la première fois pendant la guerre de Corée. Ses premiers patients étaient des épouses de guerre coréennes qui avaient épousé des soldats américains.

Parce que ces dernières étaient considérées comme “des menaces à la fois culturelles et raciales pour les États-Unis“, le journal écrit que beaucoup d’entre elles se faisaient opérer dans un effort d’assimilation et semblaient ainsi “moins menaçantes“.

La modification chirurgicale des yeux “inclinés” est devenue la marque d’un “bon” Asiatique digne de confiance, dont la modification du visage a fourni une illustration réconfortante de l’Asiatique souple, et a servi de preuve que les États-Unis sont le modèle et l’Asie la copie”, a écrit Taeyon Kim, alors doctorante à la Bowling Green State University, dans sa thèse de 2005, également citée dans l’article.

Alors que c’est principalement la beauté qui motive le désir (des femmes d’aujourd’hui) de modifier leur regard, cette beauté est construite sur un héritage de l’histoire de la science et de la race occidentale qui a privilégié le corps blanc comme corps normal et beau“, écrit Kim.

Cette pression à l’assimilation s’est poursuivie au cours des dernières décennies. En 2013, Julie Chen, personnalité de la télévision et présentatrice du journal télévisé, a révélé sur “The Talk” qu’elle avait subi une blépharoplastie à 25 ans, pour avancer dans sa carrière. Un ancien patron lui ayant fait remarquer que les “yeux asiatiques lui donnaient un air désinvolte et ennuyé“.

Après l’opération, Chen a déclaré : “J‘avais l’air mieux, du moins selon les normes de la société“, dans un article de 2016 pour Glamour.

Quand les tendances sociales deviennent virales

De nos jours, ce qui est considéré comme attirant est fortement influencé par les médias sociaux, où les tendances en matière de beauté peuvent rapidement devenir virales et, sans doute, tout aussi rapidement destructrices pour la confiance et l’estime de soi d’une personne.
Sur Tiktok, le hashtag #foxeye a déjà accumulé 72,8 millions de vues, tandis que sur Instagram, le hashtag #foxeyes compte plus de 70.000 posts.

Le maquilleur asiatico-américain Marc Reagan a déclaré que lorsqu’il a repéré pour la première fois la tendance “fox eye”, il ne pensait pas que cela poserait problème. Il l’a simplement vu comme un ensemble de techniques de maquillage pour mettre en valeur les yeux et pour tendre vers une forme en amande”.

Mais cela “s’est transformé en quelque chose de différent“, ajoute t-il, notant que c’est devenu offensant lorsque les gens ont commencé à ajouter le geste de tirer sur la peau des tempes.

M. Reagan a ajouté qu’il n’est pas surpris que certaines personnes se sentent blessées par cette tendance, surtout à la lumière de la pandémie, alors que les Asiatiques de l’Est sont de plus en plus souvent la cible d’attaques ou d’insultes racistes. Certaines personnes, dont le président américain, ont qualifié le Covid-19 de “virus chinois” ou de “grippe kung“.

Vous ne pouvez pas être surpris que quelqu’un soit offensé par le fait que vous exagériez un trait de votre visage qui imite quelque chose dont on se moque ou pour lequel on a fait preuve de discrimination. Nous vivons donc une période très sensible et ce genre de choses doit être pris en considération au quotidien“.

CNN

7 Commentaires

  1. Ce soir, mes yeux se sont ouverts sur une appropriation culturelle scandaleuse.
    Tant de femmes dans le monde aiment se teindre en blondes.
    Évidemment, elles ont le droit de le faire tout en étant félicitées, mais en ce qui me concerne, c’est la couleur naturelle de mes cheveux, et je me sens discriminée, je suis furieuse.
    Parce que cela rend les gens comme moi mal à l’aise et, dans une certaine mesure, agacés, il est temps d’en parler.

    Ça marche aussi dans ce sens-là?

Les commentaires sont fermés.