L’extrême droite radicale se finance grâce à la défiscalisation : “C’est tout à fait légal mais choquant et problématique pour la démocratie”

De nombreuses structures profitent d’un mécanisme de défiscalisation des dons aux associations «d’intérêt général», statut auto-attribué et très peu contrôlé, qui revient à une forme de subvention. Selon nos informations, chaque année échappent ainsi à l’impôt au moins 12 à 15 millions d’euros versés à cette mouvance qui collectionne les dissolutions, condamnations et appels à la haine. Une nébuleuse d’associations d’extrême droite, identitaires, catholiques intégristes, racialistes se retrouvent subventionnées par l’État. Rien d’illégal, simplement choquant.

C’est l’histoire d’un mec qui se retournerait dans sa tombe. Un mec à qui l’on doit la «loi Coluche», ce texte crucial pour le tissu associatif, car il permet de déduire de ses impôts 66 % des dons versés aux structures «d’intérêt général», qui sont ainsi de fait subventionnées par la collectivité. Un «marché du don» français estimé à plus de 2,5 milliards d’euros par an et qui, s’il bénéficie dans son immense majorité à des associations qui ont bien une utilité publique ou participent du contrat social (ONG variées, associations caritatives, think-tanks de gauche comme de droite, etc.) est, aussi, un outil qu’utilisent nombre d’acteurs de l’extrême droite radicale pour se financer. […]

C’est une plongée dans ces interstices qui valent à la démocratie d’être le pire des systèmes à l’exception de tous les autres. De quoi parle-t-on ? Du monde associatif, si précieux dans l’équilibre de notre contrat social entre pouvoir politique, pouvoir économique, pouvoir citoyen. Il est en France particulièrement riche, et c’est une chance, dans des domaines innombrables, qui vont du sport à la lutte contre la précarité, de la philatélie à la sauvegarde de la biodiversité. Il existe dans le pays autour de 1,5 million d’associations, d’ONG, de structures plus ou moins importantes, mais toutes dites «d’intérêt général».

Elles sont souvent financées par des dons, dont l’enveloppe globale à l’échelle du territoire est estimée à 2,5 milliards d’euros chaque année. D’utilité publique, cette générosité peut faire l’objet de déductions fiscales importantes. Et c’est une bonne chose. Notre enquête montre malheureusement qu’il existe une face noire à ce système vertueux de financement du monde associatif : une nébuleuse d’associations d’extrême droite, identitaires, catholiques intégristes, racialistes qui se retrouvent être subventionnées par l’État.

Rien d’illégal juridiquement. Simplement choquant et un brin problématique de voir les deniers publics financer des structures dont l’objet, les thèses, les discours tombent parfois sous le coup de la loi, la preuve étant que certaines d’entre elles sont régulièrement interdites avant de renaître de leurs cendres sous une autre coquille… associative. C’est peut-être un prix à payer, qui ne menace pas une démocratie vivace. Mais cela n’empêche en rien de se donner un minimum de moyens pour traquer ces brebis galeuses. Sauf à penser que l’État peut rester les bras croisés devant une anomalie qui le conduit à financer, certes indirectement, des associations dont l’objectif est de saper ses bases démocratiques. […]

«La France rebelle» arrose la branche identitaire

Derrière la discrète association se cache une structure dont le but est de financer les actions de groupes ou de personnalités de l’extrême droite radicale. Le tout avec de l’argent public. Perdue parmi le million et demi d’associations françaises, «La France rebelle» se démarque par son budget, assez exceptionnel pour sa taille. Au total, la structure collecte entre 200.000 et 300.000 euros par an, quasi exclusivement issus de dons. Un magot qui, selon les comptes analysés par Libération, arrose essentiellement la mouvance identitaire. […]

Les travaux de La Traboule, le local de Génération identitaire à Lyon, en partie financés par le contribuable ?

Les associations satellites des structures d’extrême-droite, nous en parlons souvent sur Rue89Lyon. Elles permettent à ces dernières, a minima, de louer leurs locaux. Parfois en trompant les prioritaires, dissimulées derrière des noms et des objets sociaux culturels ou humanitaires. Ce fut le cas notamment pour le Bastion Social (aujourd’hui dissous mais qui perdure à travers deux nouveaux groupes) pour ses locaux à Lyon ou encore à Chambéry.

Le 3 mars 2021, la dissolution de Génération identitaire était prise par décret en conseil des ministres. Comme nous l’évoquions, le groupe d’extrême droite n’occupe pas ses deux locaux du Vieux Lyon sous ce nom. Elle le fait à travers l’association « La Traboule », pour son bar du même nom et « Top Sport Rhône », pour sa salle de boxe l’Agogé. Des associations qui ont échappé à la dissolution et qui lui permettent toujours d’occuper les lieux, au moins épisodiquement.

Des dons défiscalisables pour rénover La Traboule dans le Vieux Lyon

Libération s’est penché sur les comptes d’une myriade d’associations de l’extrême droite radicale française. Ces associations relevant de l’intérêt général selon leurs objets sociaux, par tromperie ou absence de contrôle de l’État, bénéficient du système des dons défiscalisables pour leurs donateurs. Ce qui de fait revient à des subventions versées par l’État.

Le journal affirme avoir identifié une vingtaine de millions d’euros perçus par une trentaine d’associations. Défiscalisables à hauteur de 66% de leurs montants, il estime donc que la solidarité nationale vient en aide à ces associations d’extrême droite à hauteur de 12 à 15 millions d’euros par an.

Le quotidien cite notamment le cas de Génération identitaire. L’association d’extrême droite dont le siège national est basé à Lyon, dans le local dit de La Traboule, promettait ainsi en 2017 des dons défiscalisables à ses donateurs, pour les travaux de mise aux normes de son bar. Via son association du même nom donc. Sans qu’on puisse connaître le montant perçu.

62.500 euros pour l’opération de Génération identitaire anti-migrants dans les Alpes

Elle aurait également bénéficié de dons provenant de l’association « La France rebelle ». Une organisation qui, elle aussi, délivre des reçus fiscaux à ses donateurs. Selon Libération, elle aurait ainsi versé 12 000 euros à Génération identitaire en 2019 au titre de « charges ».

La même année, 62.500 euros environ sont collectés par l’association pour l’opération anti-migrants de Génération identitaire au col de l’Échelle en Isère. Une opération pour laquelle trois dirigeants de l’organisation ont été condamnés en première instance à six mois de prison ferme et 2000 euros d’amende. On trouve ainsi trace de 7.500 euros directement versés à Génération identitaire, une partie déclarés en frais de mailing, le reste de la cagnotte disparaissant officiellement dans la nature.

Libération