« L’histoire de nos parents immigrés en France n’est racontée nulle part »

L’insouciance d’Aya Cissoko a volé en éclat la nuit du 27 novembre 1986. Elle venait à peine de fêter ses 8 ans lorsqu’un incendie d’origine criminelle a ravagé l’immeuble où elle habitait avec sa famille, faisant huit victimes, dont son père, 46 ans, et sa petite sœur, Massou, âgée de 5 ans. L’année suivante, elle perd son frère, Moussa, décédé à l’âge de 5 ans d’une méningite non diagnostiquée. Elle apprend la même année que sa mère souffre d’une grave insuffisance rénale.

Depuis, elle aura connu mille vies. Trois fois championne du monde de boxe, elle est devenue comédienne et romancière à succès. Danbé (co-écrit avec Marie Desplechin, Calman-Lévy, 2011), premier opus d’une trilogie qu’elle vient de clore avec Au nom de tous les tiens (Seuil), qu’elle adresse à sa fille de neuf ans. Si elle porte un regard plus que lointain sur le Mali qui l’a vue naître, son regarde sur la teneur du débat politique en France est acéré, et critique. Très inquiète de la montée de l’extrême droite et la banalisation du racisme, elle plaide aussi pour que les nouvelles générations puissent se construire ses propres héros.

En France, Emmanuel Macron s’est imposé face à Marine Le Pen. Êtes-vous soulagée ? 

Aya Cissoko : Beaucoup se réjouissent de cette victoire, oubliant un peu vite que l’extrême-droite a réuni 42 % des voix. Cela devrait tous nous interpeller. Depuis 2002, elle est de plus en plus forte, tient des discours fascisants de plus en plus violents, que les partis politiques dits républicains copient de manière éhontée. Cela devrait nous inquiéter collectivement. Si un parti fasciste arrivait au pouvoir, nous en ferions tous les frais.

On vous entendra peut-être plus pendant les élections législatives que pendant la présidentielle ? 

Sans être une grande adepte des réseaux sociaux, j’ai alerté sur la montée de l’extrême-droite dans plusieurs posts. J’ai dit ce que j’avais à dire. Le but est que les gens réfléchissent par eux-mêmes. Mes prises de position ne sont pas des postures, elles se fondent sur des lectures, des rencontres et des discussions.

Vous évoquez parfois l’histoire de votre mère, aujourd’hui décédée : une femme analphabète qui a perdu son mari et l’une de ses filles dans un incendie criminel à Paris en 1986, mais dont le courage et l’abnégation ont fait de vous ce que vous êtes. Elle représente pourtant le type d’immigrés que certains aimeraient ne plus voir en France…

Venir s’installer en France pour suivre son époux aura été un grand déchirement pour ma mère, qui n’en maîtrisait ni la langue ni les codes. Pourtant, elle est parvenue à se tenir droite face à l’adversité, à l’arrogance et à la condescendance. Elle nous a appris à ne pas nous poser en victimes, à nous battre pour survivre, vivre, et continuer d’exister en tant qu’êtres humains.

Tout cela, elle l’a fait grâce à ce que l’on appelle le danbé, c’est-à-dire la dignité. C’est une valeur qu’elle m’a transmise et dont j’ai fait le titre de mon premier livre. C’est une forme de corset qui me construit, m’arme et me maintient droite. Grâce à lui, personne ne parviendra à me faire douter de mon humanité, de ce que je suis, de l’histoire à laquelle j’appartiens. Peu importe ce que les uns et les autres disent, je sais ce que je vaux.

La France reconnaît-elle aux jeunes générations africaines cette dignité ? 

La France parle d’universalisme et d’humanisme. Ces jeunes n’aspirent qu’à y être intégrés. Elle est là, leur dignité, importante, essentielle. Ils ne veulent pas être des variables d’ajustement.

L’universalisme a toujours été imparfait.”

Comment expliquez-vous que l’on oppose aux militants antiracistes l’universalisme de la France ? 

Même au siècle des Lumières, l’universalisme excluait déjà une frange de la population, notamment les Noirs et les femmes. Pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui ? L’universalisme a toujours été imparfait. Pour s’en convaincre, il suffit de se reporter à l’actualité, au traitement inégalitaire réservé aux réfugiés en fonction de leurs origines. Ceux qui donnent de la voix voudraient que l’on tende vers un véritable universalisme, qui cesse de stigmatiser et de hiérarchiser.

Comment vivez-vous le tiraillement entre le Mali et la France, vos deux pays ?

Le Mali est un pays souverain, qui a le droit de choisir ses partenaires, de nouer des alliances, sans avoir à se justifier.

Vous répétez souvent qu’il est difficile de transmettre une histoire douloureuse à ses enfants. Pourtant, vous dédiez à votre fille une trilogie sur l’histoire de votre famille pour lui faire comprendre, dites-vous, qu’elle n’est pas l’enfant de rien ni de personne. Qu’est-ce que cela signifie ?

L’histoire de nos parents immigrés en France n’est racontée nulle part. Personne ne s’intéresse véritablement à leur être, à ce qu’ils sont, à leurs conditions de vie… La plupart exercent des métiers très peu valorisés. Écrire ce livre est une manière de les réhabiliter, mais aussi de rappeler aux nouvelles générations qu’elles ont le droit de se choisir des héros et des héroïnes. Lesquels ne sont pas forcément ceux que le monde capitaliste érige en modèles, mais plutôt ceux qui ont osé faire le choix de quitter leur terre natal pour offrir un avenir meilleur à leurs enfants. Ils ont tout recommencé, ont souvent affronté de nombreux obstacles. Ils existent, ils ont existé, ont fait montre d’une dignité à toute épreuve et méritent que nous leur fassions honneur, déjà en gardant en mémoire leur histoire. En ce qui me concerne, je suis le dernier maillon entre ma fille et ses aïeux, et personne d’autre ne pourra porter cette histoire.

Nos histoires existent, elles drainent leur part de mythes et n’ont rien à envier aux pays occidentaux.”

Et cette histoire est essentielle pour se construire ?

Comme je l’ai écrit dans un précédent livre, un enfant marche sur ses deux pieds quand il connaît son histoire. Ma fille a beau être une métisse née d’un père blanc et d’une mère noire, sa carnation fait que les gens l’interrogeront toujours sur sa filiation. Il ne faudrait surtout pas qu’elle se trouve démunie face à ces questions. Mieux, il faudrait qu’elle soit fière en leur répondant. Nos histoires existent, elles drainent leur part de mythes et n’ont rien à envier aux pays occidentaux.

En évoquant votre mère, vous rappelez avoir eu honte d’elle et ne pas l’avoir aimée de son vivant comme elle l’aurait mérité. Est-ce un regret douloureux ?

« Soyez bienveillants envers vous-mêmes », c’est le discours que je tiens généralement aux jeunes que je rencontre. La France nous enjoint de renoncer à ce que nous sommes pour nous intégrer pleinement. Quand on est enfant, on a envie de se fondre dans la société, de répondre à ses injonctions, d’avoir des parents qui ressemblent aux autres. Alors, une mère qui ne s’exprime pas en français… Le plus important est d’apprendre comment se structure une société. C’est ce qui m’a aidé à réaliser que, bien que française, j’ai aussi hérité de la culture bambara. Ce n’est pas incompatible. On ne peut pas faire l’éloge de ce que je suis devenue en m’amputant de cette part africaine de mon être.

Qu’y a-t-il de bambara en vous ?

Ma manière d’écrire, mes références. En donnant à mon premier livre le titre de Danbé, j’imposais d’emblée la culture malienne, et la complexité de mon identité. C’est non négociable. N’ba [2016], mon deuxième ouvrage, n’y échappe pas. Je suis dans la continuité. Avec le troisième livre, Au nom de tous les tiens, je voudrais simplement dire à ma fille qu’elle ne parlera peut-être jamais le bambara, mais qu’elle doit retenir l’essentiel : savoir d’où elle vient, car elle en aura besoin pour se construire. Sur le terrain, je suis témoin des tiraillements que peuvent vivre ces enfants, et il est important de leur rappeler que ce n’est pas eux le problème, mais ces discours racistes et réactionnaires qui hiérarchisent les cultures et les individus.

Jeune Afrique