L’historien Paul Veyne, “arpenteur de l’Antiquité”, est mort

Historien de l’Antiquité, professeur honoraire au Collège de France, Paul Veyne est décédé jeudi 29 septembre. Il aura profondément renouvelé le regard sur les premiers siècles.

Ceux qui ont eu la chance d’entendre Paul Veyne se souviennent d’un historien éminemment érudit et brillant, mais tout autant d’un orateur hors pair, vif, original, pétillant, empathique et attentif à son auditoire. Un véritable conteur, capable de briser la ligne du temps pour faire surgir images et sensations du passé, dont la vie vient de s’achever à l’âge de 92 ans.

Paul Veyne était un immense brasseur de mondes, celui de Rome comme celui des Grecs, il osait tout, attentif à la fois aux grands mouvements historiques et aux détails, à la fois aux textes, notamment à la poésie, aux grands courants, aux institutions… C’était un esprit rapide et espiègle, plein d’humour, du vif-argent, insaisissable et saisissant », lui rend hommage l’helléniste Pierre Judet de La Combe.

« Je retiens surtout de lui son goût pour le paradoxe et la provocation, il était un agitateur d’idées, extrêmement brillant et ayant lu énormément », partage de son côté l’historien François Hartog.

L’émancipation par l’histoire

Cette existence puissante et solaire s’initie au soleil du Sud, à Aix-en-Provence, où Paul Veyne naît en 1930. Son père est négociant en vins, mais Paul Veyne s’invente un autre avenir. Ce sera l’histoire, vocation dont il a presque fait un mythe, racontant qu’elle avait surgi à l’âge de 8 ou 9 ans lorsque, se promenant sur une colline surplombant Cavaillon, il avait trébuché sur une pointe d’amphore romaine qui affleurait là…

L’enfance est aussi celle de la Provence occupée, dans une famille pétainiste, dont il partage alors le point de vue pro-allemand. Ces yeux ne se dessillent qu’en 1945, par la lecture de La Grande épreuve des démocraties, de Julien Benda. « J’ai compris combien je m’étais trompé, confiait-il à La Croix, en 2008. Quel être serais-je devenu, quelles auraient été mes valeurs si les nazis avaient gagné la guerre ? C’est une question qui n’a cessé de me hanter. »

Les années de jeunesse sont celles de l’émancipation. Élève brillant, Paul Veyne est reçu en 1951 à l’École normale supérieure, où il croise plusieurs grandes figures intellectuelles : l’historien Jacques Le Goff et surtout Michel Foucault, avec qui il se lie d’une profonde amitié. « Paul Veyne est de ceux, assez rares aujourd’hui, qui acceptent d’affronter le danger que porte avec elle, pour toute pensée, la question de l’histoire de la vérité », dira le philosophe à son sujet.

Démêler des « intrigues compliquées »

Esprit libre et curieux, Paul Veyne propose les relectures qui lui semblent nécessaires, refuse un point de vue historique en surplomb, s’attarde sur les détails, guette les sinuosités du sens… En 1970, l’historien fait trembler les piliers marxiste et structuraliste de la science historique avec son ouvrage Comment on écrit l’histoire. De cet essai, il dira a posteriori : « Il n’y (a) pas de lois de l’histoire, quoi que suggèrent les mots trompeurs de “sciences” humaines : sur la terre des hommes il n’y (a) que des “intrigues” compliquées. »

Ces « intrigues compliquées », Paul Veyne s’en fait l’investigateur autant que le transmetteur, de la Sorbonne au Collège de France, où il entre en 1975. Ses livres passionnent les spécialistes, mais séduisent aussi le grand public éclairé, comme Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

Dans Quand notre monde est devenu chrétien, en 2007, l’historien prend à rebours les opinions communes sur le passage de l’Empire romain du paganisme au christianisme. Revenant sur la conversion de l’empereur Constantin, il montre que celui-ci a fait du christianisme sa religion personnelle, à titre privé, par conviction et non par intérêt politique, mais que la foi chrétienne reçut ainsi l’impulsion qui manquait à sa croissance.

Plongé dans l’Antiquité, Paul Veyne n’en oubliait pas d’être de son temps. Il est brièvement encarté au Parti communiste – qu’il quitte après l’insurrection de Budapest en 1956. Militant à gauche, il combat l’usage de la torture dans les guerres coloniales et s’engage contre le négationnisme et le retour de l’extrême droite.

Un humble incroyant

Passionné par les religions, l’homme était un incroyant humble. « Je n’affirme pas la non-existence de Dieu. Mais je n’y crois pas, je suis totalement dépourvu de cette faculté. J’ai vécu cela comme une infirmité », confiait-il encore à La Croix. « Paul Veyne était allergique à toute idée cléricale, mais la question de la foi et de la croyance était au centre de ses préoccupations », confirme son amie et éditrice, l’helléniste Hélène Monsacré.

En 2014, l’historien avait donné à son autobiographie un nom évocateur, Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas. Un titre malicieux qui ouvrait l’avenir et résonne aujourd’hui comme un ultime clin d’œil.

Paul Veyne était un historien sensible. C’est chose rare dans une profession où l’on cultive avec application l’impassibilité du savant, la rigueur des méthodes et les vérifications tatillonnes de l’érudition. Veyne était un érudit dévoré par la curiosité et par la passion de comprendre.

Sa passion est d’abord archéologique ; les paysages romains de la campagne aixoise, où il est né en 1930, n’y sont pas étrangers. Veyne est fasciné par ce que racontent (et par ce que taisent encore) ces objets ramenés au jour après des milliers d’années de silence. Dès 1955, le jeune normalien, agrégé de grammaire, devient élève de l’École française de Rome. Il s’y initie aux mystères du monde latin et aux traces d’une civilisation dont nous sommes censés être issus, mais dont Veyne ressent la puissante étrangeté. Tout l’interroge dans l’aventure des Romains et tout le fait rêver : le raffinement de la culture artistique et la cruauté des jeux du cirque, la tolérance du polythéisme et l’omniprésence du religieux dans la vie quotidienne, la valorisation de l’érotisme et les strictes règles de la vie familiale. La surprise de l’écart.

De ses travaux, Veyne tire des livres d’histoire qui ne sont pas comme les autres. Le Pain et le Cirque (1976), L’Élégie érotique romaine. L’amour, la poésie et l’Occident (1983), La Société romaine (1991), Sexe et pouvoir à Rome (2005). Certes, les savoirs de Paul Veyne, professeur au Collège de France depuis 1975, y brillent de tous leurs feux, mais le lecteur n’y prête guère attention, emporté qu’il est par l’enthousiasme intellectuel de l’auteur, par le dynamisme de son style, par les bonheurs de son imagination. Il s’agit moins de comprendre le monde latin que d’interroger les différences, de sonder une étrangeté, de s’abandonner à la surprise. Un bonheur tout littéraire, un enchantement de l’esprit.

“Comment on écrit l’histoire”, son livre de combat

Est-ce ainsi qu’on écrit l’histoire ? Veyne, qui a été formé dans les années triomphales de l’école des Annales, qui a goûté – pendant cinq ans de parti communiste (1951-1956) – aux délices du matérialisme historique, ne croit pourtant pas aux théories, ni même à une vérité scientifique de l’histoire. Il s’en explique, dès 1970, dans un livre de combat, Comment on écrit l’histoire. Essai d’épistémologie. « Non seulement, écrit-il, l’histoire n’est pas une science et ne peut pas l’être – il n’y a pas de science d’un fait qui ne se produit qu’une seule fois et ne se reproduira jamais –, mais l’historien se perdrait à vouloir devenir un scientifique. La vérité que construisent les historiens est elle-même historique et elle doit prendre en compte une matière – les faits et leurs enchaînements – dont l’existence, originale, ne se range pas sous des lois. L’histoire commence par le plaisir d’un récit qui s’efforce de reconstituer ce qui a été, dans un champ délimité et orienté par la curiosité absolue de l’historien. Écrire l’histoire, c’est d’abord écrire. »

Le livre de Paul Veyne fait beaucoup de bruit dans le monde des historiens. Certains, comme Michel Foucault, s’en emparent pour partir à l’assaut de la citadelle des Annales et de l’empire de Fernand Braudel. D’autres, derrière Raymond Aron, expriment leur surprise et leur mécontentement de voir un chercheur, parvenu au sommet de la carrière académique, saper les fondements de son métier. Aron se fend d’un compte rendu pincé et ironique dans Annales. Foucault, dans son Histoire de la sexualité, revendique Veyne comme « l’un de ceux, assez rares aujourd’hui, qui acceptent d’affronter le danger que porte avec elle l’histoire des jeux du vrai et du faux ». Une amitié naît. Paul Veyne, se tournant vers la philosophie de l’histoire, consacrera un beau livre à Foucault, ce « révolutionnaire de l’histoire ».

Veyne fera mieux encore dans l’activité buissonnière. Ses rencontres avec René Char, son voisin de Provence, l’incitent à affronter un autre mystère, les textes souvent hermétiques du poète de la Sorgue. « J’avais envie de me rouler dans ses textes comme dans des draps de lit », confiait-il. Il plante là ses Romains et ses fouilles pour se livrer, poème par poème, à une mise en lumière inspirée et vibrante des énigmes solaires du visionnaire. René Char en ses poèmes (1990) demeure un exemple d’interprétation critique et de décryptage virtuose.

L’histoire par le prisme de l’émotion

Paul Veyne va revenir ensuite à l’histoire, sous le signe, désormais totalement assumé, de l’étonnement et de l’émotion. En 2007, Quand notre monde est devenu chrétien (312-394) interroge l’énigme d’un basculement du monde ; Mon musée imaginaire ou les Chefs-d’œuvre de la peinture italienne (2010) explore les continuités et les ruptures entre les arts anciens et les œuvres modernes. Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, 1983, montre que la question du vrai et du faux a sa propre histoire. Les lecteurs se laissent embarquer par la verve et par la précision du récitant. Les prix littéraires et les récompenses pleuvent.

Succès de librairie encore, Palmyre. L’irremplaçable trésor (2015) n’est pas seulement une évocation émue d’une des merveilles du monde antique détruite par le fanatisme de l’organisation de l’État islamique. C’est aussi l’épanouissement d’un thème qui court tout au long de l’œuvre de Veyne : quelle est la signification intime de notre passion pour ce qui a disparu, pour le fil de ce récit qui nous rend contemporain des fantômes ? Paul Veyne l’agitateur était un activiste mélancolique.

Parmi ses œuvres majeures

1971. Comment on écrit l’histoire. Essai d’épistémologie.

1976. Le Pain et le cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique,

1983. L’Élégie érotique romaine. L’amour, la poésie et l’Occident; Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l’imagination constituante.

1991.La Société romaine.

2007.Quand notre monde est devenu chrétien (312-394), 2007; Sénèque. Une introduction, 2007

2008. Michel Foucault. Sa pensée, sa personne.

2010. Mon musée imaginaire, ou les chefs-d’œuvre de la peinture italienne.

2014. Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas.

2015. Palmyre. L’irremplaçable trésor.

2020. Une insolite curiosité.

La Croix