L’humanitaire : Ce bon filon pour l’extrême droite

Créer des associations caritatives permet de collecter des dons défiscalisés. Une manne que l’extrême droite exploite habilement, et qui lui permet de se financer.

Tristan Mordrelle n’est pas seulement fasciné par l’idéologie d’extrême droite. Le patron du groupe Omni Raise, structure bretonne implantée à Redon (35) qui lève, notamment, des fonds pour Éric Zemmour, affiche, sur LinkedIn, une autre « passion », plus singulière… pour le marketing direct. « J‘aime cette technique qui permet de toucher des personnes une à une pour leur communiquer une émotion qui va les conduire à agir. » Et en matière d’émotions, le Breton a flairé le bon filon : l’humanitaire.

En affaires avec SOS Chrétiens d’Orient

Selon nos informations, il est de l’aventure lors de la création de SOS Chrétiens d’Orient, une ONG décriée pour ses liens avec l’extrême droite. Celle-ci ferait l’objet, selon un article de Mediapart publié en février, d’une enquête préliminaire du Parquet national antiterroriste français (PNAT) pour « complicité de crimes contre l’humanité et crimes de guerre ». Les faits seraient imputés à des milices syriennes pro-Bachar Al-Assad soutenues par l’ONG. Contacté par nos soins, le PNAT a refusé de nous confirmer ou d’infirmer cette information.

L’un des deux cofondateurs de l’association, Benjamin Blanchard (ex-collaborateur d’une élue FN), est proche de Tristan Mordrelle. Ce dernier a d’abord gracieusement levé des fonds pour l’association, avant de nouer de (bénéfiques) relations d’affaires. Mais depuis, les relations se seraient quelque peu tendues.

« Gestion peu claire »

L’Église catholique, par l’intermédiaire de Mgr Pascal Gollnisch, vicaire général de l’ordinariat des Orientaux vivant en France et directeur général de l’Œuvre d’Orient, avait exprimé son malaise vis-à-vis de l’idéologie animant cette ONG « concurrente ». Le prélat avait vivement critiqué sa « gestion peu claire » et un budget de communication « semblant excessif ». « Avec 30 % à 40 % de frais généraux, ils sont bien au-delà de ce que font les autres associations, qui dépensent plutôt 15 % à 20 % de leur budget pour cela », assurait-il en 2017, dans les colonnes du journal La Croix.

« À ma connaissance, SOS Chrétiens d’Orient a une vraie action humanitaire, avec de vraies missions et un vrai travail », nuance Jean-Yves Camus, politologue et spécialiste de l’extrême droite. « Reste l’idéologie derrière, notamment les liens avec la Syrie et Al-Assad… ».

« Urgence humanitaire » et Gud connection

On entrevoit encore l’ombre de Tristan Mordrelle derrière la création d’Urgence humanitaire (nom de domaine déposé par Omni Raise), qui met en scène deux piliers de l’Alvarium, structure dissoute il y a quelques mois par le ministère de l’Intérieur pour « discrimination et appel à la violence ».

Derrière cette « association caritative » angevine, on trouve Jean-Eudes Gannat et Xavier Maire. Le premier est l’un des neuf enfants de Pascal Gannat, ex-conseiller régional FN des Pays-de-la-Loire et ex-chef de cabinet de Jean-Marie Le Pen. Lui-même a été responsable du Front national de la jeunesse (FNJ) dans le Maine-et-Loire. Il est aussi passé par SOS Chrétiens d’Orient et reste un proche du Gud. C’est sur ce terreau et dans l’entourage des membres de l’Alvarium et/ou du Gud que des violences ont émaillé Angers et Nantes ces dernières années (chasse à l’homme et expédition punitive ; passage à tabac ayant laissé un jeune homme lourdement handicapé, le soir du premier tour de l’élection présidentielle de 2017).

Dans la foulée du meurtre de l’ancien rugbyman Federico Martin Aramburu, le 19 mars, une photo du principal suspect, Loïk Le Priol (Gud), a fait le tour des réseaux sociaux. L’un des deux jeunes hommes posant à ses côtés, en t-shirt de marque Babtou (créée par Le Priol, très prisée de l’extrême droite) n’est autre que Jean-Eudes Gannat.

Xavier Maire affiche un profil identique : ancien du Bastion social (dissous), du Gud, condamné pour violences lors des manifestations de gilets jaunes. Les deux jeunes identitaires sont en contact avec Tristan Mordrelle. Ce dernier n’a répondu à aucune de nos sollicitations lui offrant la possibilité de réagir et de s’exprimer.

Cela offre une opportunité à des personnes au nom sulfureux de se refaire une virginité ou de se donner une autre image. »

« Association humanitaire sérieuse et apolitique »

Pourquoi cette « fibre humanitaire » ? « Cela offre une opportunité à des personnes au nom sulfureux de se refaire une virginité ou de se donner une autre image », décrypte une source spécialiste de l’extrême droite souhaitant rester anonyme. Y compris pour ceux qui s’associent à cette ONG. Cela permet, par exemple, à un maire RN de mettre en avant ses actions et de lisser son image. « La Ville remettra l’ensemble des dons à une association humanitaire sérieuse et apolitique pour acheminer l’aide en Ukraine », écrit, en mars, le maire RN de Hayange, dans l’est de la France. Urgence humanitaire n’est pas nommée, mais c’est bien elle qui est à l’œuvre, comme l’atteste un article paru dans Le Républicain Lorrain, le 20 mars.

« Ratisser large »

L’association met aussi en avant des missions en Afghanistan, « au service de familles pauvres contraintes de vendre, par le biais de mariages forcés, leurs petites filles » ; en Azerbaïdjan, « pour apporter une aide matérielle et un soutien moral aux chrétiens réfugiés » et « partout dans le monde ». « Auparavant, les organisations d’extrême droite ciblaient beaucoup l’aide aux chrétiens et créaient une association pour chaque conflit : Arménie, Kosovo… Avec cette association généraliste, cela leur permet de ratisser large, de coller à l’actualité et aux émotions », avance la même source.À lire sur le sujet Extrême droite : enregistrée à Guingamp, le cas de l’association « NCI La France Rebelle »

Pompe à argent… public

Le principal avantage est surtout financier. Créer de telles associations, dites d’intérêt général, ouvre droit à des crédits d’impôts sur tous les dons perçus, à hauteur de 66 %. De l’argent public subventionne donc Urgence humanitaire, hébergée à la même adresse que l’Alvarium (avec les mêmes responsables)… « L’argent des contribuables permet à des associations violentes, prêchant haine et discrimination, de continuer à financer leur fonctionnement et leurs activités », acquiesce notre source. « Quel grand motif de satisfaction pour ces associations de prendre l’argent d’un État dont elles combattent les principes démocratiques… ».

Le Télégramme