L’humour africain au front contre la violence sexuelle, l’extrémisme, le racisme

Mint Abdou présente un monologue comique sur scène devant des spectateurs.
PHOTO : RADIO-CANADA

En Afrique, les festivals d’humour ont le vent en poupe depuis quelques années et attirent de plus en plus de monde. Voyage dans un univers où de jeunes humoristes marient rire et conscience sociale.

Le monologue comique, qui n’existait pratiquement pas en Afrique de l’Ouest, domine maintenant les scènes. Les comédiens africains se servent du rire pour bousculer les mentalités, lutter contre l’extrémisme religieux, le terrorisme, le racisme et les violences sexuelles.

À Abidjan, Ouagadougou, Dakar et Conakry, les humoristes les plus populaires remplissent des salles de plusieurs milliers de places. C’est le cas de Djo Lerapide, un jeune Ivoirien installé au Burkina Faso depuis 2016, que nous avons croisé aux Rencontres internationales du rire (RIR) de Niamey, juste avant la pandémie.

L’humoriste Djo Lerapide
PHOTO : RADIO-CANADA

L’humour a pris le dessus sur la musique, affirme-t-il. Un humoriste peut remplir une salle de 4000 places et, maintenant, c’est le chanteur qui fait le numéro d’ouverture. Les gens ont besoin de se déstresser, de sourire, ajoute-t-il. Avec les attaques des djihadistes au Burkina Faso, les gens n’ont plus la tête à écouter la musique, ils veulent quelqu’un qui va les faire rire, pour oublier les soucis.

Sur la scène d’un bel amphithéâtre en plein air à Niamey, la capitale du Niger, l’humoriste regarde le caméraman canadien qui est juste au bas de la scène et lui lance : Caméraman, filme-moi s’il te plaît, tu me vois bien? Oh là, là, c’est la première fois que je fais travailler un Blanc! Et en plus, il est à genoux devant moi! Les rires fusent.

Les blagues sur les Blancs, sur les colonisateurs, sur les entreprises qui pillent les ressources naturelles de l’Afrique, sont au cœur de l’humour africain, avec les histoires d’amour, bien sûr.

Des humoristes africains à succès

Autodérision

Sur la scène du RIRRencontres internationales du rire, Moussa Petit Sergent, un humoriste du Burkina Faso, fait un court monologue sur la compétition entre le Niger et son pays, qui rivaliseraient pour le titre du pays le plus pauvre au monde.

Le Niger, raconte-t-il aux Nigériens devant lui, est le quatrième pays exportateur d’uranium au monde. Mais comme il tient à rester un pays pauvre, pour nous emmerder, il laisse le soin aux entreprises étrangères de venir extraire cet uranium et de fixer elles-mêmes les prix d’achat. C’est malhonnête. C’est vrai qu’au Burkina, on fait ça avec l’or et le coton, mais c’est pas pareil, nous on veut aider l’Occident à se développer très rapidement afin qu’il puisse mieux nous aider!

Faire de l’humour, dit Moussa, c’est aussi faire de la politique, c’est un engagement. Si tu prends la parole en public, c’est parce que, quelque part, tu as une rage, tu as quelque chose à dire, donc tu t’engages.

L’humoriste Moussa Petit Sergent
PHOTO : RADIO-CANADA

Avec le rire, ça passe

La Guinéenne Thérèse N’Diaye fait aussi de l’humour engagé. Elle mène un combat féministe contre la polygamie, la discrimination, les violences sexuelles. Elle s’est fait remarquer, dans son pays, avec un monologue intitulé Excisez-moi.

Ça dévoile beaucoup de maux dont les femmes sont victimes, dit-elle, l’excision, le mariage précoce, la non-scolarisation des jeunes filles. C’est lutter pour changer un peu la mentalité des gens au sujet de l’excision, parce que les femmes en souffrent beaucoup. Pour moi, dans le rire, tous les messages peuvent passer. Quelle qu’en soit la manière, quand tu tombes dans le rire, ça passe.

Il y a quatre ans, Thérèse N’Diaye était encore la seule femme humoriste en Guinée. Elle a commencé au sein du groupe Serial Rieurs. Avec ce monologue sur l’excision, la tournée du groupe a soulevé la controverse, au point où le spectacle s’est parfois fait sous surveillance policière.

C’était vraiment chaud, raconte la féministe. Parler de l’excision ici prend du courage, c’était vraiment un gros risque. Mais je tenais à le faire parce qu’il faut qu’on en parle.

La Guinéenne Thérèse N’Diaye est humoriste.
PHOTO : RADIO-CANADA

Que tout le monde vive ensemble

Dans presque tous les festivals de l’humour en Afrique de l’Ouest, les femmes humoristes sont minoritaires, mais à l’honneur. Aux Rencontres du rire à Niamey, une soirée leur était consacrée.

La belle Mint Abdou fait aussi de l’humour (contre l’avis de sa mère) pour passer des messages, combattre les divisions ethniques, le racisme des siens, les Touaregs, envers les Noirs.

La jeune comédienne s’est réfugiée au Niger il y a quelques années, après avoir fui la guerre dans son pays, le Mali. Dans cette région du Sahel, des combattants touaregs se sont alliés à des terroristes islamistes pour tenter d’obtenir leur indépendance.

Quand je revenais de l’école, raconte-t-elle, et que j’étais avec mes amis noirs, j’avais des problèmes, on m’insultait à la maison.

Tu t’es pas vue, comment tu peux t’arrêter avec ce Noir et tout. Et ce problème de peau s’installe, on préfère celui qui est 100 % touareg, qui a la peau plus claire que l’autre, on se sent un peu supérieur. Ça me dérange parce que j’aimerais que tout le monde vive ensemble. J’aimerais me marier, j’aimerais qu’on se marie entre nous, qu’il y ait du métissage. J’aimerais qu’il n’y ait plus de différence entre nous, que cette barrière-là disparaisse.

Mint Abdou a choisi l’humour pour passer des messages sur divers sujets.
PHOTO : RADIO-CANADA / CHRISTINE TREMBLAY

Ça m’a tourné le cerveau

Changer le monde, une blague à la fois, est-ce possible?

Rire de la polygamie à Niamey ne va pas changer les hommes, dit Thérèse en riant. Mais elle pense que l’humour peut aider à transformer les mentalités, sans trop heurter les gens. Si on se fie aux réactions du public nigérien, elle a raison.

Jack Ayivi, un étudiant dans la vingtaine, est secoué par le monologue de Thérèse sur la polygamie.

Quand je vois la fille guinéenne qui vient de parler, ça m’a beaucoup tourné le cerveau. Les humoristes, ils sont quelque part nos enseignants.

Un autre étudiant, Asmane Aboubacar, est convaincu que l’humour peut faire changer les mentalités.

L’humour est guérisseur, on peut venir ici et trouver des solutions à nos problèmes. Le jeune Yves-Mario Charly, âgé de 12 ans, en est maintenant convaincu : Chaque fois qu’il y a polygamie, il y a problème. Cette comédie, ça nous aide à évoluer, sur le plan moral.

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