L’hymne national américain noir contre le racisme

Du genou à terre durant l’interprétation de l’hymne national US en signe de protestation contre un certain racisme prévalent, les sportifs américains, majoritairement noirs, sont passés à un hymne qui leur ressemble.

Colin Kaepernick (au centre), quaterback des 49ers de San Francisco. Thearon W. Henderson/AFP

Le public venu assister la semaine dernière au lancement de la saison du football américain en Floride s’apprêtait à entonner, la main sur le cœur, Say, Can You See, le début de l’hymne national américain, quand a été scandé Lift Every Voice and Sing. Ainsi en a décidé la National Football League (NFL) qui a décidé de jouer ce chant datant de plus d’un siècle, aujourd’hui devenu l’hymne national américain noir. Il a déjà résonné à plusieurs occasions après une année de tumulte racial qui a touché presque tous les aspects de la société américaine, y compris le sport professionnel. Dans ce dernier secteur dominé en majorité par de jeunes hommes noirs, la NFL a déclaré dans un élan de solidarité que Lift Every Voice and Sing ouvrirait régulièrement les compétitions au pays de l’Oncle Sam. Son porte-parole, Brian McCarthy, a confié au New York Times que faire entendre ce chant « serait l’occasion de mettre en évidence des messages importants pour la Ligue, les joueurs, le personnel et nos communautés ». La Ligue a parallèlement lancé un projet d’investissement de 250 millions de dollars étalés sur 10 ans pour des dons à des groupes engagés dans les relations police-communauté et dans la justice pénale.

Un vieux combat

Lift Every Voice and Sing avait été écrit en 1900, dans une veine poétique, par un militant des droits civiques noirs, James Weldon Johnson (1871-1938), puis mis en musique par son frère. Originaire de Jacksonville (Floride), Johnson avait composé cette œuvre lorsqu’un membre de la communauté noire avait souhaité organiser une célébration pour commémorer la date de naissance du président Abraham Lincoln. À cette occasion, elle avait été interprétée par une chorale composée de 500 enfants noirs. Lincoln, 16e président des États-Unis, est historiquement connu comme l’auteur de la Proclamation d’émancipation des esclaves. Dans un souffle puissant, cet hymne clame haut et fort : Till Earth and Heaven Ring/Ring With the Harmonies of Liberty, des mots qui reflètent la gratitude des Noirs américains pour la liberté obtenue et leur aspiration à des jours meilleurs. Il dit encore : « Nous avons parcouru un chemin arrosé de larmes / Nous sommes venus, marchant à travers le sang des massacres / Nous sommes sortis du sombre passé… Gardez-nous là pour toujours, nous vous en prions. » Johnson a quitté Jacksonville pour s’installer à New York où il est devenu une figure bien connue de la renaissance de Harlem. Sous l’administration du président Teddy Roosevelt, il a reçu le titre de diplomate. En se déplaçant de son Sud natal vers la côte Est, il pensait que le chant « était oublié » alors que, précisait-il, « les écoliers de Jacksonville continuaient à le chanter, sont allés dans d’autres écoles pour l’interpréter, sont devenus des enseignants et l’ont appris à d’autres enfants ». En 1919, la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People), première organisation de défense des droits civiques du pays, l’adopte comme hymne officiel.

L’auteur de la chanson, James Weldon Johnson, en 1932. Photo Carl Van Vechten/Creative Commons

L’activisme antiracial en chantant

Qu’est ce qui a donc poussé la NFL à diffuser ce chant lors de l’ouverture de l’actuelle saison de football ? Selon l’édition en ligne de la BBC, l’un des moteurs de cette décision aura été l’un de ses anciens joueurs noirs, Colin Kaepernick, qui s’était lancé publiquement dans l’activisme antiracisme. Pour mémoire, ce footballeur américain, ancienne star des San Francisco 49ers, avait choisi en 2016 de poser un genou à terre afin de manifester sa solidarité avec le mouvement Black Lives Matter, au lieu d’écouter, comme de coutume, l’hymne américain la main sur le cœur, les yeux tournés vers le drapeau.

Aujourd’hui, la cause de l’antiracisme est revendiquée en chantant. Certains actes de la police jugés discriminatoires, qui ont fait la une des journaux après la mort en garde à vue de George Floyd, ont incité les ligues sportives à adopter des messages publics condamnant cet acte. La National Basketball Association (NBA) a également endossé le mouvement Black Lives Matter et la NFL a décidé de faire du chant de James Weldon Johnson son hymne contre le racisme pour une cause jugée de plus en plus nécessaire. Un choix qui n’a pas fait l’unanimité. Certains fans se sont demandé si cette décision pourrait entraîner un réel changement, reprochant même à la Ligue une orientation dénuée de sens. D’autres l’ont critiquée sur les réseaux sociaux pour avoir impliqué le sport dans l’activisme contre les Noirs, affirmant qu’il n’était pas nécessaire de jouer un hymne séparé de l’officiel pour afficher leur prise de position et qu’ils ne regarderaient pas le match. Mais en dehors de cette controverse, il semble que cette exhortation est appréciée par les Noirs américains et continue d’être entonnée un peu partout par des inconnus et des stars, comme la fait la chanteuse américaine Alicia Keys durant le Super Bowl la saison dernière. Dans de nombreux collèges et universités historiquement noirs, comme l’Université Howard, cet hymne ouvre immanquablement chaque match et cérémonie.

L’Orient – Le Jour