Liban : Au-dessus de Beyrouth, les vautours sont aux aguets

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Les soutiens régionaux du Liban sont en difficulté économique tandis que l’Occident est obnubilé par le Covid-19. À moins d’un sursaut de solidarité, le pays risque de sombrer dans l’instabilité. La Russie et la Chine sont prêtes à en profiter.

L’explosion cataclysmique du port de Beyrouth ressemblait peut-être à un coup du sort, mais la capitale libanaise était déjà en proie à une crise profonde. Depuis plusieurs années sur le déclin, Beyrouth n’était plus la capitale festive du Moyen-Orient qui attirait autrefois de riches touristes occidentaux ainsi que des visiteurs venus des puritains États du Golfe.

Le Liban était un État en faillite avant la catastrophe. Même l’ancien ministre des Affaires étrangères Nassif Hitti l’a reconnu dans sa lettre de démission, rendue publique lundi [3 août, la veille des explosions]. Les Libanais pensaient que l’hyperinflation, les coupures de courant et les problèmes de collecte des déchets qui avaient provoqué des manifestations contre tous les partis politiques à l’automne dernier signifiaient assez clairement que le pays était tombé au plus bas. Aujourd’hui pourtant, il leur faut redouter un effondrement politique et social encore plus complet et dont les répercussions iront bien au-delà des frontières du Liban.

Les riches voisins frappés par la baisse des cours du pétrole

Les années de guerre civile après 1976 n’avaient pas causé autant de dévastation que cette explosion. La perte de son principal port de commerce et des biens qui s’y trouvaient aura des conséquences bien plus graves pour le Liban, d’autant que les conditions qui avaient permis, dans les années 1990 de transformer le vieux Beyrouth en refuge pour les fêtards, les espions, les contrebandiers et les journalistes ne sont plus réunies aujourd’hui.

À l’époque, les riches États pétroliers sunnites avaient payé pour faire reconstruire leur terrain de jeu préféré. Mais aujourd’hui, la baisse des cours du pétrole et la crise du coronavirus ont asséché les caisses aussi bien de l’Arabie Saoudite que des Émirats arabes unis (EAU). Ces États ont également perdu du terrain par rapport au Hezbollah pro-iranien, dont l’influence s’est encore accrue avec la guerre dans la Syrie voisine. Ce conflit indirect entre sunnites et chiites a submergé le Liban de réfugiés.

Aucune alternance pour remplacer la vieille garde

Alors que la source de pétrodollars se tarissait ces dernières années, le Liban a vu le déficit de sa balance des paiements s’accroître et sa monnaie s’effondrer. Les Libanais se sont rendu compte de l’importance capitale des importations pour leur subsistance ; fin 2019, le prix des denrées alimentaires était devenu exorbitant. Et alors que la livre libanaise perdait 80 % de sa valeur, les ménages les mieux lotis ont vu exploser leurs intérêts hypothécaires en dollars.

Il n’était plus possible de fermer les yeux sur la corruption et l’incurie des
décideurs. La colère citoyenne est encore plus palpable à présent que pendant les manifestations de l’automne dernier. Le problème est qu’il n’y a pas d’alternance crédible à l’horizon pour remplacer la vieille garde.

On peut espérer que les Libanais resteront soudés face à la catastrophe, mais les sociétés divisées s’accommodent rarement bien du mélange détonnant que constitue un accident industriel, la faim, la corruption et les tensions religieuses. Dans ces circonstances, les gens ont tendance à se regrouper autour des chefs de faction. Car qui d’autre les protégera lorsque les ressources se feront rares et que d’autres groupes – armés – voudront leur part ?

Un plan Marshall peu probable

Un pays en état de choc peut facilement devenir la proie de groupes paramilitaires liés à divers courants politiques. Le risque est de les voir renforcer leur influence dans leurs enclaves respectives, faisant éclater la société libanaise en une mosaïque de communautés religieuses. Les groupes terroristes et la mafia – dont les réseaux sont généralement indissociables – s’engouffreront dans un Liban livré à l’anarchie.

À l’exception des camps de réfugiés du sud du Liban, contrôlé par le Hezbollah, face à la frontière israélienne, les camps de réfugiés syriens et palestiniens situés plus au nord, à Tripoli par exemple, sont parcourus par des recruteurs de Daech et d’autres milices extrémistes sunnites.

Les pays occidentaux proposent une aide humanitaire pour panser les plaies du Liban, mais ce pays a besoin d’énormes injections de liquidités pour se relever et se régénérer. L’Europe et les États-Unis, paralysés par la crise sanitaire, offriront-ils un plan Marshall au Liban ? C’est peu probable, néanmoins si les pays occidentaux ne le font pas, leurs principaux rivaux, russes et chinois, seront en bonne position pour les remplacer

La Russie et la Chine main dans la main

Le Kremlin a besoin de protéger l’autoroute reliant Beyrouth à Damas pour
continuer à soutenir son allié, Bachar El-Assad. Et Pékin a mis la main ces
dernières années sur plusieurs ports méditerranéens dans le cadre de son projet de “nouvelles routes de la soie”, ce qui lui permet de contrôler les infrastructures servant à l’acheminement de ses exportations européennes. La Chine s’est déjà montrée intéressée pour participer à la reconstruction du port de Beyrouth.

Il faut en outre souligner que la Russie et la Chine agissent de manière de plus en plus coordonnée, et pas seulement en Syrie, pour contrer l’influence occidentale. Si le Liban sombre dans le même chaos que la Libye aujourd’hui, Xi Jinping et Vladimir Poutine auront une occasion rêvée de nuire à leurs rivaux occidentaux.

À moins d’un miracle de solidarité, l’explosion du port de Beyrouth risque de provoquer un tsunami d’instabilité dans tout le Moyen-Orient et autour de la Méditerranée.

The Daily Telegraph

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