L’influence de l’extrême droite française dans le suprémacisme blanc mondial

La tuerie raciste de Buffalo, où dix personnes, en majorité noires, ont trouvé la mort, met une fois de plus sur le devant de la scène le « suprémacisme blanc ». Idéologie raciste qui postule la supériorité – biologique ou culturelle – des individus blancs de peau par rapport au reste de l’humanité, elle puise ses racines intellectuelles en Europe, à la fois au XIXe siècle mais aussi à notre époque. Généalogie.

Dans son livre Racisme, une histoire (Princeton University Press, 2002, trad. fr. J. Carnaud, Éditions Liana Levi, 2003), l’historien George M. Fredrickson relie ce suprémacisme blanc à la « montée du racisme moderne ». Selon lui, « la notion d’une race paneuropéenne ou “blanche” unifiée a été lente à se développer et ne s’est pas cristallisée avant le XVIIIe siècle », car « à l’époque où l’inégalité sociale fondée sur la naissance était la règle générale pour les Européens, le racisme fondé sur la couleur de peau ne disposait que de peu d’espace pour se développer de manière autonome ».

Naissance du racisme biologique au XVIIIe siècle

Bien que l’esclavage et la colonisation aient commencé avant cette période, ils ne reposaient pas idéologiquement sur une théorie raciale, où les Blancs seraient supérieurs à ceux qui ne le sont pas. Comme le soulignent Jean-Frédéric Schaub et Silvia Sebastiani dans Race et histoire dans les sociétés occidentales (XVe-XVIIIe siècle), l’esclavage a produit le racisme, et non l’inverse. Le racisme serait ainsi l’enfant paradoxal de la philosophie des Lumières, avec la volonté de rationalisation scientifique du monde. En témoigne la classification de l’être humain en sous-divisions du naturaliste suédois Carl von Linné, selon qui les Européens étaient « perspicaces, inventifs, […] gouvernés par les lois » et les Noirs « indolents, négligents, […] gouvernés par le caprice ».

Selon Fredrickson, l’impact des révolutions française et américaine de la fin du XVIIIe siècle explique en partie pourquoi ce racisme biologique s’est plus vite exprimé dans ces deux pays qu’au Royaume-Uni, qui restait davantage organisé selon les structures aristocratiques classiques. Tel est l’un des paradoxes des débuts de la démocratie moderne, qui vantait l’égalité du genre humain sans en faire bénéficier concrètement tous les citoyens : si tous les êtres humains ont vocation à être égaux, il faut bien que ceux que l’on réduit en esclavage soient considérés comme n’appartenant pas à l’humanité.”

Le “darwinisme social”, variante du racisme biologique

C’est néanmoins depuis le pays de la reine Victoria qu’est venue l’une des plus puissantes sources d’inspiration des suprémacistes blancs : L’Origine des espèces de Charles Darwin, publié en 1859. Sa théorie de l’évolution par « sélection naturelle » et le sous-titre de son livre, La préservation des races favorisées dans la lutte pour la survie, inspirent des auteurs qui appliquent ses théories au monde social – contre la pensée de Darwin, qui ne hiérarchisait pas les sociétés humaines, celles-ci provenant toutes d’un ancêtre commun qui n’était, lui, pas un être humain.

S’appropriant ces savoirs dans une perspective plus idéologique que scientifique, le philosophe britannique Herbert Spencer théorise la « survie des plus aptes » et clame les dangers du métissage. Son compatriote Francis Galton, cousin de Darwin, défend l’eugénisme et estime que le rejet de « l’extinction graduelle d’une race inférieure » est « en grande partie plutôt déraisonnable », du moins tant que cette extinction se révèle « lente et silencieuse ». Un autre lecteur de Darwin, Houston Stewart Chamberlain, gendre de Richard Wagner, défend « la grande race nord-européenne » menacée par la mixité raciale.

En France, à la même époque que Darwin, Arthur de Gobineau, dans son Essai sur l’inégalité des races humaines (1853), peu lu de son vivant mais influent par la suite, estime lui que « toute civilisation découle de la race blanche, qu’aucune ne peut exister sans le concours de cette race, et qu’une société n’est grande et brillante qu’à proportion qu’elle conserve plus longtemps le noble groupe qui l’a créée ».

Circulation idéologique entre l’Europe et les États-Unis

Apparus en Europe, ces travaux vont ensuite essaimer aux États-Unis, dans le contexte de l’affrontement autour de l’esclavage puis de l’après-guerre de Sécession, marqué par de fortes poussées nativistes et la persistance dans le Sud de structures ségrégationnistes, les célèbres lois Jim Crow. À l’époque de la Première Guerre mondiale, deux essayistes, Madison Grant et Lothrop Stoddard, sonnent le tocsin contre l’affaiblissement supposé de la race blanche et réclament des mesures eugénistes et l’arrêt de l’immigration.

Leur discours devient si populaire et répandu qu’il est pastiché dans Gatsby le magnifique de Francis Scott Fitzgerald, où Tom Buchanan, l’ami du héros, lui demande s’il a « lu L’Ascension des empires de couleur, par un type nommé Goddard » : « C’est un bouquin très fort que tout le monde devrait lire. L’idée qu’il y développe est que si nous ne faisons pas attention, la race blanche finira par être com-plè-te-ment submergée. C’est de la science. La chose a été prouvée. […] Ce type-là, il a étudié le sujet à fond. C’est à nous, qui sommes la race dominante, de nous méfier, sinon les autres races prendront la tête. » Dans une forme de retour à l’envoyeur, leurs écrits finiront par avoir une influence en Europe, où Adolf Hitler cite Le Déclin de la grande race, un des livres de Madison Grant, parmi ses ouvrages de chevet.

Aujourd’hui encore, Grant constitue l’une des références de l’alt-right mondiale : le suprémaciste blanc Richard Spencer a ainsi préfacé la réédition d’un de ses livres, où il cite successivement Galton et Darwin puis avertit contre « l’un des résultats possibles de la transformation démographique en cours, […] une nation complètement métissée, et donc homogène et “assimilée”, qui n’aura plus qu’une vague ressemblance avec l’Amérique blanche d’autrefois ». Dans un texte publié en même temps que ses actes, le tueur d’Utøya, Anders Behring Breivik, mentionne également Grant et regrette l’époque où « le social-darwinisme était la norme, avant les années 1950 » et où il n’était pas impératif « de camoufler ses préférences pour éviter la conséquence terrible d’être étiqueté comme partisan d’une préférence génétique ».

L’influence de l’extrême droite française dans le suprémacisme mondial

Discréditée scientifiquement par la recherche, historiquement par les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, cette défense racialiste de la suprématie blanche a cédé le pas, à partir des années 1970, à ce qu’on appelle l’« ethno-différentialisme », notamment théorisé par la Nouvelle Droite française. Là où le suprémacisme blanc théorise l’idée d’une supériorité d’une « race » ou d’une ethnie sur une autre, la seconde se « contente » en apparence de refuser leur mélange au nom de la défense du droit d’une civilisation à la préservation de sa différence culturelle ; elle ne raisonne plus en termes d’inégalité mais de distance.

La théorie du « grand remplacement » constitue l’une des traductions les plus célèbres aujourd’hui de cet ethno-différentialisme. Ses partisans se défendent pourtant d’être des suprémacistes blancs, réfutant le racisme biologique : l’écrivain Renaud Camus, par exemple, a régulièrement nié avoir été influencé par des auteurs comme Gobineau ou Chamberlain, « qu’[il n’a] pas lus et qui [ne lui] inspirent guère de curiosité ».

Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut tracer un mur entre ethno-différentialisme et suprémacisme blanc, tant les discours du premier camp sont souvent repris par des militants, plus ou moins violents, du second. Comme l’écrivait au début du printemps 2022 l’historien Stéphane François, « derrière la promotion des “différences” et du refus du mélange, nous trouvons, de façon de moins en moins masquée, des discours défendant la “race blanche” et sa supériorité ».

Dans le texte justifiant ses actes, Payton Gendron, le suspect de la tuerie de Buffalo, cite d’ailleurs à plusieurs reprises la théorie du « grand remplacement » tout en se revendiquant comme un « suprémaciste blanc » qui « croit que le cerveau de la race blanche est supérieur à celui de toutes les autres races », que « les Blancs et les Noirs sont séparés par des dizaines de milliers d’années d’évolution, avec un matériel génétique de toute évidence très différent ». Derrière la théorie culturelle, le racisme biologique hérité du XIXe siècle refait surface.

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