L’invasion de l’Ukraine a des conséquences sur les peuples autochtones en Russie

Certaines minorités ethniques seraient surreprésentées parmi les soldats russes envoyés en Ukraine. Mais l’isolement diplomatique de la Russie a aussi un impact sur le quotidien des peuples autochtones, car certaines minorités vivent à cheval entre plusieurs pays.

Le peuple Sami se compose d’environ 70’000 personnes qui vivent entre la Norvège, la Finlande, la Suède et la Russie. À la chute de l’Union soviétique, grâce à la fin du rideau de fer, les Sami de Russie ont développé des contacts très étroits avec leurs frères scandinaves. Ils ont intégré le Saami Council, un organe transnational. Cette coopération est essentielle pour eux pour apprendre à défendre leurs droits.

“Pour défendre nos droits à la terre, à l’accès à l’eau, par exemple”, détaille l’activiste Sami russe Andrei Danilov au micro de La Matinale. “Le peuple Sami en Russie, ce ne sont que 1600 personnes, mais plus d’une trentaine de communautés. Pour un si petit peuple! Et c’est justement grâce à cette coopération internationale, depuis trente ans, que nous avons compris que nous devions lutter pour nos droits de manière légale. L’exemple des Sami de l’étranger a été pour nous un modèle”.

Des projets à l’arrêt à cause des sanctions

Du développement de la langue autochtone aux questions écologiques, un grand nombre de projets ont été possibles grâce au Saami Council. Ils sont à l’arrêt depuis le début de la guerre, à cause des sanctions notamment.

Le projet de nettoyage des déchets de la péninsule de Kola. [The Kola Waste Project]

“Avec la suspension du système Swift, un certain nombre de transferts bancaires vers la Russie n’étaient plus possibles pour nos projets. Or nous en avons beaucoup. Le Saami Council a validé 22 projets culturels en Russie, mais on ne peut plus les financer à cause de ces difficultés techniques”, explique Andrei Danilov.

Il a fallu renoncer à des projets phare. Comme celui pour les nettoyages des déchets de la péninsule de Kola, où vivent les Sami de Russie.

“Cette zone est très militarisée et industrialisée, il y a beaucoup de terres et d’eau polluées. Dans le cadre du Kola Waste Project, les communautés Sami russes et leurs partenaires nettoient ces zones avec des financements internationaux, et aussi le soutien du Conseil de l’Arctique. Ça a été un très bon moyen d’impliquer les habitants, et nous sommes tristes que cela ne puisse pas continuer”, regrette depuis la Norvège la présidente actuelle du Saami Council, Christina Henriksen.

Craintes pour le respect des droits humains

Andrei Danilov craint aussi que les groupes miniers russes qui exploitent des terres où se trouvent des autochtones respectent de moins en moins les droits humains et les normes environnementales. Le dialogue s’est presque arrêté depuis le début de la guerre avec certaines entreprises, note Andrei Danilov. En cas d’abus, il ne sera plus possible de faire appel à la Cour européenne des droits de l’homme, la Russie ayant été exclue du Conseil de l’Europe à la suite de l’invasion de l’Ukraine.

Des éleveurs autochtones affichent des Z sur leurs rennes, en soutien à l’armée russe. [Musée des traditions locales du village de Lovozero – DR]

Les peuples autochtones sont divisés concernant la guerre en Ukraine. Il y a eu des manifestations de soutien: des éleveurs autochtones ont placé leurs troupeaux de rennes de façon à former un Z, le symbole en soutien à l’armée russe.

Mais le Saami Council a suspendu officiellement les liens avec deux grandes organisations Sami en Russie. “Peu après le début de la guerre, l’une des organisations russes membre de notre conseil, l’Association des Sami de Kola, a signé une lettre de soutien à l’invasion de Poutine en Ukraine. Et c’est problématique pour nous, car cela signifie qu’ils soutiennent des violations de droits de l’homme, or nous sommes une organisation qui promeut les droits humains”, précise Christina Henriksen. Contactée par la RTS, l’Association des Sami de Kola n’a pas souhaité s’exprimer.

Difficile de savoir ce que pensent les autochtones de la guerre en Ukraine, tant la répression est forte contre toute voix dissidente. Andrei Danilov, lui, s’est opposé à la guerre publiquement. Depuis, il s’est réfugié en Norvège, où il a demandé l’asile politique. Il entend poursuivre son engagement pour les droits des Sami et garder le contact avec ceux restés en Russie.

La journaliste bouriate Alexandra Garmazhapova. [https://freeburyatia.org/ – DR]

L’association faîtière des peuples autochtones de Russie, Raipon, a soutenu les opérations militaires russes en Ukraine. Elle n’a pas répondu non plus à nos demandes d’interview. Dans un communiqué, elle fustige les autochtones exilés à l’étranger, les accuse d’agir contre les intérêts de Moscou. Depuis des années, le pouvoir russe tente de diviser les autochtones, de reformater les organisations pour qu’elles soient loyales au pouvoir.

Minorités ethniques et armée

Quant à la question de la présence des minorités ethniques parmi les soldats russes envoyés en Ukraine, il n’existe aucun chiffre officiel. Différents médias comme la BBC, sur la base de données en libre accès, estiment que les habitants des régions russes du Daghestan ou de Bouriatie seraient surreprésentés parmi les soldats russes en Ukraine. La journaliste bouriate Alexandra Garmazhapova a créé une fondation, Free Buryatia Foundation, pour venir en aide aux Bouriates qui se sont engagés professionnellement dans l’armée, souvent par nécessité économique, mais qui ne veulent pas combattre en Ukraine.

“Il n’y a pas beaucoup de perspectives pour les jeunes hommes en Bouriatie. Partir travailler dans le Grand Nord russe ou en Corée du Sud. Ou s’engager dans l’armée russe justement. Ou chercher une vie meilleure à Moscou ou Pétersbourg, où ils sont victimes de racisme et de xénophobie. Même pour louer un appartement, souvent les annonces précisent ‘pour slaves uniquement’. Sur les 85 régions de Russie, la Bouriatie est l’une des plus pauvres, 81e en termes de niveau de vie. Alors même qu’elle est 9e en termes d’extraction d’or”, précise Alexandra Garmazhapova.

“Quand en Russie le pouvoir a commencé à interdire tout slogan contre l’invasion, y compris ‘Non à la guerre’, des habitants ont commencé à écrire ‘non à la guerre’ dans leur langue autochtone”.

Alexandra Garmazhapova, journaliste bouriate

Des richesses qui partent vers la capitale et ne profitent pas aux habitants. Pour Alexandra Garmazhapova, l’attitude coloniale que la Russie a envers l’Ukraine, héritée de l’URSS, s’applique aussi à l’interne envers les minorités ethniques du pays. Une certaine solidarité serait en train de naître, dit-elle, entre les Ukrainiens et des représentants autochtones en Russie.

Victimes de racisme

Certains représentants des minorités ethniques espèrent que l’invasion de l’Ukraine mettra fin au caractère colonial du pouvoir russe face à ses voisins, mais aussi à l’intérieur du pays.

Alexandra Garmazhapova souligne néanmoins que dans cette guerre en Ukraine, les minorités ethniques russes envoyées au front ont été victimes de racisme de la part des différents camps. Des Ukrainiens les ont dépeints comme des sauvages particulièrement cruels, ce qui a été le cas aussi de comptes de réseaux sociaux contrôlés par le Kremlin dit-elle, ou y compris parmi des personnalités russes de l’opposition.

RTS