Liste des “islamo-gauchistes” : qui veut faire taire Fdesouche ?

Des militants, associations et personnalités politiques ont annoncé la semaine dernière avoir porté plainte contre Fdesouche. Ils réclament la fermeture de la revue de presse en ligne après avoir pris connaissance de leurs présences sur une liste “d’islamo-gauchistes” publiée par le média. Une polémique incompréhensible pour la direction du site.

Le 10 novembre 2021, plus de 13 000 manifestants avaient participé à la “marche contre l’islamophobie”, organisée par le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Photo © Isa HARSIN/SIPA

“Raciste”, “fasciste”, “complotiste”… Avec Fdesouche, Pierre Sautarel en a vu passer des qualificatifs, des attaques ad hominem, des polémiques en tout genre. Comme à l’été 2015, où celui qui s’occupe des affaires quotidiennes de la revue de presse en ligne s’était vu convoqué manu militari par la justice pour avoir, selon ses dires, ajouté un lien dans l’un des articles du site renvoyant vers une enquête diffamatoire sur l’homme d’affaires Pierre Bergé. À l’époque, les remous médiatiques – Libération et Arrêt sur Images s’étaient emparés du dossier – d’une histoire somme toute banale avait déjà surpris Pierre Sautarel. Mais rien de comparable avec la dernière polémique en date.

Vendredi 17 septembre, le “journaliste-militant” Taha Bouhafs affirme sur son compte Twitter avoir découvert « l’existence d’un fichier très suspect provenant du site de Fdesouche ». Sa grande trouvaille ? Un tableau Excel qui, selon le proche de La France insoumise (LFI), « établit une liste ethnique et politique de ce que l’extrême droite considère comme les islamo-gauchistes ». L’annonce fait l’effet d’une bombe. Le week-end qui suit, le monde politique s’empare de la polémique naissante. Taha Bouhafs et des militants Insoumis s’indignent de l’apparition du hashtag #BouhafsRemigration sur Twitter. La Ligue des droits de l’homme (LDH) et son influent avocat Arié Alimi organisent une conférence de presse. À leurs côtés, on aperçoit alors des représentants de La France insoumise et du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), présents sur la liste incriminée. Tous sont ici pour rejoindre l’appel à « mener une action pénale collective » lancé par Taha Bouhafs. Une exhortation militante qui a rencontré ces derniers jours un succès retentissant. Selon nos informations, plus de 120 plaintes auraient été déposées contre Fdesouche. D’autres sont encore attendues dans les prochains jours. Grâce notamment à l’aide notable du Collectif contre l’islamophobie en Europe (CCIE), penchant européen du controversé et dissous CCIF, qui n’hésite pas à relayer l’appel procédurier sur leurs réseaux sociaux. Moult personnalités ont déjà rejoint la bataille, les élus LFI ou Olivier Besancenot en tête. Tous réclament la peine capitale : Fdesouche doit disparaître. « Au mois d’août, Gérald Darmanin a signalé à la justice le site antisémite “Ils sont partout”, dont le créateur a été mis en examen », a rappelé Arié Alimi en comparant la revue de presse en ligne à ce site, rapidement supprimé, qui avait répertorié toutes les personnes juives travaillant dans les milieux politique, médiatique ou économique.

La marche de la discorde au cœur de la polémique

« On est dans le délire complet ». Contacté par Valeurs actuelles, Pierre Sautarel réfute totalement la comparaison et se dit « très surpris » de la tournure des événements. Et pour cause : la liste des “islamo-gauchistes” en question date de 2019 ! Selon le gestionnaire principal du site, cette liste reprend en réalité tous les signataires de la lettre ouverte de Mediapart, qui appelait à une grande marche contre l’islamophobie en novembre 2019. Un rassemblement qui avait créé la discorde. De nombreux responsables et observateurs politiques s’étaient insurgés de voir Jean-Luc Mélenchon ou Yannick Jadot marcher aux côtés du Collectif contre l’islamophobie en France ou de l’association Musulmans de France, tous deux proches des Frères musulmans. Une certaine gêne s’était même emparée au sein du camp Insoumis. À l’image du député François Ruffin qui, au micro de France Inter, n’avait pas vraiment assumé sa signature à l’appel de Mediapart. « Je mangeais des gaufres avec mes enfants », lâche-t-il alors pour justifier son engagement. Quant à une potentielle présence lors de la manifestation controversée, le député s’était faiblement dédouané : « Je joue au foot comme tous les dimanches ».

Selon Pierre Sautarel, c’est cet imbroglio politico-médiatique qui a poussé Fdesouche a élaboré la liste des participants. Quant à ceux qui accusent le site d’avoir classé les signataires par ethnies ou religions, le responsable du site parle plutôt de « secteurs d’activité ». C’est ainsi que se retrouvent affiliés à la catégorie “Islam” plusieurs figures de l’islam politique, à l’instar de Moussa Ibn Yacoub de Baraka City ou du prédicateur controversé Nader Abou Anas. Celui-là même qui avait déclaré en 2015 que « la femme ne sort de chez elle que par la permission de son mari ».

On a l’impression qu’ils ne retiennent pas les leçons du drame de Samuel Paty. C’est surréaliste !

Des justifications qui peinent à convaincre les signataires. « Pourquoi j’y figure ? À cause de mon patronyme ? Est-ce que c’est pour me faire peur ? », s’interroge la porte-parole de Génération.s Hella Kribi-Romdhan auprès de nos confrères de Télérama. Arié Alimi, dans une surenchère qui le caractérise, parle lui d’une « liste dangereuse » en marge de l’élection présidentielle. « De la pure récupération politique », répond Pierre Sautarel. Lui accuse certains de ses opposants de « souffler sur les braises ». Il raconte sa stupeur lorsqu’il aperçoit Taha Bouhafs être interviewé par Al Jazeera, « la chaîne préférée des terroristes ». Pendant une dizaine de minutes, le journaliste affirme sans broncher que la France est un pays où les musulmans sont fichés. « On a l’impression qu’ils ne retiennent pas les leçons du drame de Samuel Paty. C’est surréaliste ! », s’insurge le gestionnaire de Fdesouche. Même s’il avoue que lui et certains membres de son équipe de journalistes-amateurs ont déjà été menacés à cause de leurs prises de position, Pierre Sautarel refuse « de faire du cinéma et de passer pour des victimes ». Il appelle à la « dignité » et tente de se rassurer : malgré les nombreux courriers adressés par les plaignants au gouvernement, le parquet n’a pour le moment pas ouvert d’enquête préliminaire.

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