Littérature : Abel Quentin remporte le prix de Flore pour son roman « Le Voyant d’Étampes », dénonçant le harcèlement d’antiracistes sur les réseaux sociaux

Le romancier Abel Quentin, qui était également finaliste pour le prix Renaudot, décroche finalement le prix de Flore ce jeudi 4 novembre. Préféré à Mon Mari de Maud Ventura (éditions de l’Iconoclaste), avec huit voix, Le Voyant d’Etampes (éditions de l’Observatoire) raconte la polémique dans laquelle se retrouve un universitaire à la retraite. Ancien de SOS Racisme, Jean Roscoff est accablé pour avoir rédigé une biographie d’un poète noir américain qui fuit le maccarthysme. 

“Une oeuvre n’appartient à personne”

“Roscoff ne comprend pas qu’on lui interdise de raconter la vie de cet écrivain qu’il aime, parce qu’il a la conviction intime qu’il a compris quelque chose de lui, et qu’une oeuvre n’appartient à personne, qu’elle appartient à tout le monde”, expliquait l’auteur à l’AFP en octobre. Pour le poète fictif, “il n’y a pas de littérature noire, pas de littérature blanche : il y a partout des hommes et des femmes qui cherchent et qui créent”.

Créateur, Abel Quentin l’est lui aussi. A 36 ans, il a publié deux romans sous pseudonyme, alors qu’il exerce en tant qu’avocat pénaliste. Il est l’un de ceux de la défense dans le procès du 13-Novembre qui s’est ouvert à Paris en septembre.

Un verre de blanc offert au Café de Flore tous les jours pendant un an  

L’auteur pourra dorénavant aller se reposer au Cafe de Flore, qui comme le veut la tradition offre au lauréat du prix un verre de pouilly-fumé chaque jour pendant un an, sur un verre gravé à son nom. Créé en 1994, le prix de Flore distingue “de jeunes auteurs prometteurs, au talent insolent et original” et les dote également de 6 150 euros.

Dans « Le Voyant d’Étampes », un auteur amateur accusé de racisme et pris pour cible sur les réseaux sociaux voit sa vie partir en morceaux. 

Dans la débâcle de sa vie (il n’a pas fait la carrière espérée, il boit, sa femme l’a quitté, la nouvelle compagne de sa fille est une féministe intersectionnelle terrifiante), un vieil enseignant de l’université Paris-8 garde du moins la fierté de son passé de socialiste militant à SOS Racisme, proche de Harlem Désir et de Julien Dray. Il écrit un livre sur un poète afro-américain communiste, qui, venu à Paris au moment du maccarthysme, a fréquenté Sartre et le monde germanopratin avant de se retirer à Étampes, d’y écrire des poèmes en français et de se tuer en voiture. Ce livre intéresse un tout petit éditeur et paraît dans l’indifférence générale. Séance de signatures dans une petite librairie gauchiste.

Parmi les trois ou quatre personnes présentes, un monsieur prend l’auteur à partie en lui reprochant de n’avoir pas parlé dans les termes qui convenaient du fait que le poète était un Noir. Ce monsieur a un blog où il se déchaîne. La blogosphère suit, les réseaux sociaux, les journalistes.

La rumeur enfle : c’est un raciste, son livre est ignoble. Plus il se défend, plus il s’enferre. Perfidie meurtrière des articles de presse et des interviews, surenchère en ligne de l’indignation, des injures, des insultes, des menaces. Adresse divulguée, boîte aux lettres taguée, porte forcée. Éditeur, collègues, institution universitaire, tous lâchent l’auteur. Même son ex-femme et sa fille, même son vieil ami et compagnon de militantisme, devenu grand avocat d’affaires, le pressent de faire son autocritique. Il cède et s’efface dans le néant.

Le roman est excellent. Il est amusant, glaçant et instructif. Mais plus instructif encore est le texte en quatrième de couverture. Il ne laisse pas deviner le véritable sujet du livre. Il laisse entendre que la satire ne vise que le narrateur. Sa prudence ne montre-t-elle pas que l’univers décrit par Abel Quentin est déjà le nôtre ?

Le Voyant d’Étampes, d’Abel Quentin (Éd. de l’Observatoire, 384 p., 20 €). 

Le Point