Littérature : Avec « La Danse de l’eau », le journaliste américain Ta-Nehisi Coates met en lumière les mille et un visages du racisme à travers l’histoire de l’esclave Hiram

En Virginie, au XIXe siècle : Hiram, jeune esclave, fils du propriétaire (blanc) de la plantation de tabac où il vit, est doté d’une mémoire prodigieuse ; il est pourtant hanté par l’absence du seul souvenir qui lui manque, celui de sa mère, vendue dans son enfance, dont nulle image ne lui reste. Il semble que celle-ci lui ait légué un mystérieux pouvoir – la « conduction » – qui lui permettrait, s’il parvenait à le maîtriser, de fuir enfin l’asservissement en compagnie de la belle Sophia.

La Danse de l’eau est le premier roman du journaliste Ta-Nehisi Coates, qui s’est imposé comme l’une des grandes voix noires contemporaines, inlassable pourfendeur des discriminations et violences raciales, notamment avec deux essais : Le Grand Combat, où il racontait les origines de son engagement, et surtout Une colère noire, lettre à son fils où il s’interroge sur la condition du « corps noir » dans les États-Unis d’aujourd’hui.

De multiples hiérarchies

Avec ce roman, Coates ne délaisse pas l’âpre terrain politique pour les contrées plus douces de la fiction historique et fantastique : d’abord parce qu’il retrouve la narration à la première personne déjà employée dans ses essais, ensuite parce que, avec l’histoire de l’esclave Hiram, il touche aux racines des maux qu’il dénonce.

Ajoutons qu’il n’est pas novice en matière fictionnelle, puisqu’il est aussi scénariste de bande dessinée, chargé, pour Marvel Comics, des séries très remarquées Black Panther puis Captain America, où il allie avec bonheur fantaisie super-héroïque et réflexion politique. À travers le récit haletant des aventures de Hiram Walker, de ses nombreuses rencontres, touchantes, atroces, douloureuses ou magnifiques, Ta-Nehisi Coates ausculte l’esclavage, met en lumière ses mille et un visages. À lire aussi Vingt ans après, une mémoire de l’esclavage encore en chantier

Cette subtile description, tout en contrastes, vaut-elle réponse au très polémique Cornel West, qui l’accusa d’être le « visage néolibéral de la lutte noire pour la liberté », obsédé par le « suprémacisme blanc », incapable de critiquer vraiment l’ordre social ? On ne sait, mais si l’oppression des « distingués » sur les « asservis » structure le monde de son roman, elle est multiple et complexe : les statuts sont divers, les hiérarchies existent chez les Blancs comme chez les Noirs ; il est des bonheurs, certes précaires, qui se nichent dans l’asservissement, rendant délicate l’émancipation, car la liberté, comme Hiram l’éprouvera, n’est pas toujours solaire, elle peut être amère, accablante.

Il peut arriver que Coates cède trop à l’explication, force quelque peu le trait. Mais il offre de nombreux et somptueux moments de rare intensité littéraire. Ainsi des éblouissantes premières pages, des grandes scènes de « conduction », du portrait en clair-obscur de cette Virginie décadente aimée et haïe par Hiram. Sans trop en dire, on relèvera enfin que le pouvoir de Hiram procède de récits pleins de chagrin, de colère, sourd de leur transmission, longue chaîne mémorielle de vies enchaînées, au bout de laquelle Coates ajoute son maillon, roman de l’esclavage par les esclaves, né de leurs corps, de leurs yeux, de leurs voix.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre DemartFayard, 478 p., 23 €

La Croix