Littérature : Dans son nouveau roman à succès, Lionel Shriver, la Houellebecq américaine, intente un procès au « wokisme »

Lionel Shriver est une rareté, une écrivaine de droite, ce qui lui a causé des problèmes avec ses collègues. Elle double la mise dans son dernier livre : les deux personnages principaux sont poussés à la retraite par des politiques antidiscrimination. L’un d’entre eux est ridiculisé quand il se met au jogging pour meubler sa vie. Entrevue avec la Houellebecq américaine.

Q. Le titre du livre en français, Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes, est très différent de l’original, The Motion of the Body Through Space. Êtes-vous surprise ?

R. Je fais confiance aux traducteurs. J’aime que mes titres aient du rythme, mais ça ne se traduit pas toujours. Le titre en français fait référence à une des conversations sur le jogging.

Q. Vous vous insurgez dans le livre contre les modes, qu’il s’agisse du jogging ou des expressions à la mode.

R. Je fais de l’exercice, mais pour moi, c’est de l’hygiène personnelle, je n’en parle pas comme je ne parle pas de mes douches ou du nettoyage de mes ongles. Pour ce qui est des expressions, je les utilise aussi, mais ça me fâche. On fait semblant qu’on les a toujours utilisées. C’est une négation du passé. Prenez « bucket list », on fait semblant qu’on dirait ça même s’il n’y avait pas eu le film. Un autre mot que j’abhorre est « vulnérable », qui est utilisé pour faire référence à toute forme de risque, tous les groupes le moindrement défavorisés. Je m’intéresse aux modes linguistiques, mais suis exaspérée par le conformisme et le manque de créativité.

Q. L’héroïne de votre livre perd des contrats de narration de livres audio parce qu’elle ne peut plus prendre la voix de « personnes de couleur ». Et vous décrivez longuement le procès pour congédiement de son mari, poussé à la retraite sur fond de « wokisme ». Et ce, immédiatement après qu’on vous eut reproché ce genre de propos.

R. La transcription du procès est une satire sociale du wokisme. Mais il y a un débat sérieux sous-jacent. J’ai eu des ennuis à cause d’une chronique où je ridiculisais le système de quota pour les auteurs et le personnel à Penguin Random. Ils voulaient que ça reflète parfaitement la démographie britannique. Pour avoir des gens des classes ouvrières, ils ont abandonné toute exigence de diplôme. Ça me semble absurde. Je n’aime pas la discrimination positive. Je crois qu’elle a causé d’énormes dommages à la production institutionnelle et aux gens qu’elle est censée aider. J’ai pitié [I really feel] des médecins et avocats noirs qui sont très compétents, mais dont beaucoup pensent qu’ils sont entrés à l’université avec de moins bonnes notes. Dans mon livre, j’ai un personnage de recruteur noir incompétent obsédé par la diversité. C’est un acte de révolte créative. Je suis surprise qu’on ne m’ait pas demandé d’éliminer ce personnage.

Q. Vous vous insurgez aussi contre les réseaux sociaux. Un personnage très « woke » dit qu’ils sont plus proches de la « vraie vie » que les interactions en chair et en os.

R. Je ne suis pas sur les réseaux sociaux, mon temps est trop précieux et je n’aime pas prêter le flanc à la colère d’autrui. Je comprends que certains veulent les utiliser pour promouvoir leur travail. D’ailleurs, les éditeurs privilégient maintenant les auteurs très actifs sur les réseaux sociaux, parce que c’est de la publicité gratuite. Je suis chanceuse d’être un dinosaure qui avait déjà des lecteurs fidèles avant l’ère numérique. En plus, les réseaux sociaux censurent maintenant les opinions. Je mets beaucoup de temps à chercher des informations qui ne sont pas disponibles dans les grands médias.

Q. Par exemple ?

R. Je lis le magazine City Journal. Récemment, Heather McDonald a écrit un article, « Le pacte de suicide de la musique classique », sur l’obsession de la diversité. La musique classique n’intéresse pas beaucoup les Noirs aux États-Unis et il n’y a pas assez de musiciens noirs pour respecter les quotas démographiques.

Q. Éloignons-nous de la controverse. Les relations du couple principal du livre sont souvent hérissées de petites pointes, et pourtant, c’est un couple amoureux et stable.

R. Ça me vient naturellement. Les couples communiquent souvent au moyen d’antagonismes subtils. Il s’agit de critiques qui sont en réalité l’expression d’une affection. En plus, un peu d’antagonisme crée une tension et de l’énergie. Les choses douces et gentilles sont ennuyeuses, particulièrement pour le lecteur.

Q. Dans votre dernier livre paru en anglais, Should We Stay or Should We Go, vous imaginez un couple qui a décidé dans la cinquantaine de se suicider à 80 ans, et proposez 12 versions de leur avenir. C’est la première fois que vous utilisez cette approche.

R. J’avais deux univers côte à côte dans The Post-Birthday World, mais c’est sûr que 12 fins différentes, ça permet de jouer avec beaucoup d’idées à la fois. Quand j’étais jeune, j’aimais beaucoup la science-fiction. C’est un peu un écho de cette passion.

Q. Pour la première fois, vous vous mettez en scène, de manière autodérisoire.

R. J’ai 64 ans, c’est mon 15livre. Si je l’avais fait plus jeune, ç’aurait été arrogant. Je crois que j’ai mérité le droit à un peu d’auto-enivrement [self illusion].

Q. Revenons à la controverse. Vous avez qualifié le confinement pandémique de terrorisme.

R. Je ne suis pas contre la vaccination, j’ai reçu mes deux doses. Mais en Occident, on se gargarise de la primauté des lois et des droits civiques. Puis d’un trait de crayon, les autorités médicales et politiques se sont arrogé le droit d’éliminer tout ça. Ça va durer des années. Je crois qu’on va finir par lancer un avis de recherche pour une personne qui éternue alors qu’elle est seule dans un ascenseur. On frôle l’État policier.

La Presse.ca

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L’écrivain américaine n’est jamais politiquement correcte. Son ton tranchant comme un scalpel s’exerce dans son dernier roman contre la mode du sport d’endurance.

J’ai l’intention de courir un marathon ? » C’est la première phrase du dernier roman de Lionel Shriver, Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes, qui est le temps de cette épreuve. Seranata est ébranlée. Son mari Remington, à 64 ans, n’a jamais fait d’exercice physique de sa vie, alors… Mais voilà, Remington a pris une retraite anticipée, causée surtout par l’arrivée, à la tête du service de transports publics qu’il pensait enfin diriger, d’une jeune Africaine Américaine (c’est ce qu’on doit dire maintenant ?) qu’il estime incompétente. Le marathon puis le triathlon sont devenus les obsessions de Remington, qui s’entraîne, avec l’aide de Bambi, une coach des plus vulgaires.

Et voilà ce roman parti comme un feu d’artifice. Il amuse, il séduit, il suscite d’intenses réflexions, il étonne souvent. Par le ton, incisif, acéré, cruel parfois mais toujours ironique. Par le politiquement incorrect. Par le tranchant de ses mots sur la famille, le couple, le vieillissement, la religion, le racisme et l’antiracisme aux Etats-Unis, la difficulté d’y être un homme blanc aujourd’hui, la mode du sport d’endurance, le règne de l’apparence. Avec cette scène épique et hilarante où Remington comparaît devant une instance disciplinaire pour avoir frappé du plat de la main sur la table de sa nouvelle cheffe, et où on l’accuse d’avoir été agressif, raciste, antifémininiste, Blanc en quelque sorte…

Vous êtes politiquement très incorrecte.

Je suis très perturbée par l’imposition de règles ostensibles sur nos comportements. Des règles où on ne peut pas dire ceci ou cela. Je ne sais pas ce qui autorise à me dire ce que je dois faire. Alors je les brise intentionnellement. Je ne peux normalement pas créer un personnage comme Lucinda Okonkwo, la nouvelle directrice. Certains me disent même qu’une écrivaine blanche ne peut pas créer de personnage noir, ce qui me pousse évidemment à le faire. Et je ne peux certainement pas créer un personnage qui retire un bénéfice indu de l’American Affirmative Action Hiring, une discrimination positive à l’emploi. Quand on engage des gens uniquement pour améliorer ses statistiques de diversité, on ne prend pas les bonnes personnes : Lucinda n’est pas qualifiée. Je savais que ce serait un personnage controversé mais depuis mai 2020 et la mort de George Floyd, il est encore devenu plus incendiaire.

D’où viennent ces règles ostensibles mais tacites ?

C’est un mystère. Il y a par exemple une règle qui interdit d’utiliser des mots de nourriture pour dépeindre une personne de couleur. Une femme couleur chocolat, par exemple, on ne peut pas. Pourquoi comparer la couleur d’une peau à du chocolat serait-ce si blessant ? On dit que les Méditerranéens ont une complexion olive. Le peut-on encore, je n’en suis pas sûre. Dire d’une femme qu’elle a une peau de pêche, ça doit encore être permis, ça ne concerne que les Blancs. Ce sont des règles idiotes. Et ça me donne envie de décrire chacun avec des mots de nourriture. Juste pour dire : je refuse qu’on m’impose ce que je dois écrire.”

C’est le balancier qui, penchant hier côté ségrégation, penche aujourd’hui de l’autre côté ?

C’est une « overcompensation ». Le balancier va si loin de l’autre côté qu’on imite maintenant l’attitude qui était auparavant décriée. En fait, c’est du racisme.

Dans votre roman, vous critiquez fortement cette mentalité de réaliser des performances, comme le veut Remington.

Les sports d’endurance sont devenus une industrie. Et une mode qui se propage largement dans la culture occidentale. Qui fait plus d’effort, qui passe le plus de temps au fitness, qui court le plus de miles et le plus vite ? C’est une passion. Je ne suis pas contre l’exercice, Serenata en a beaucoup fait. Mais c’est disproportionné. Cela doit avoir quelque chose à voir avec l’apparence, ce doit être une forme très superficielle d’accomplissement personnel. Je comprends qu’on rejoigne une équipe de basket ou de baseball. Mais faire des exercices ennuyeux, répétitifs, solitaires, marcher sur un tapis roulant, c’est juste égocentrique, c’est juste travailler son corps, sans autre but. C’est misérable.

Nous vivons dans une ère d’apparence ?

Certainement. Nous nous sommes toujours inquiétés de notre look, ce n’est pas nouveau. Mais avec l’ère numérique nous sommes beaucoup plus préoccupés par notre image. Le nombre de photographies prises dans le monde doit être gigantesque depuis l’avènement du smartphone. La courbe graphique doit atteindre la verticale Nous cherchons une image de nous-mêmes à un degré bien plus élevé qu’auparavant. Comme si une personne était réductible à son image sur un smartphone. Chacun est plus que le t-shirt qu’il porte, que son nombre de pixels. Cette obsession de l’apparence, je crois, est très négative, elle nous rend plus vulgaires.

Si votre ton est incisif et parfois cruel, vous êtes quand même une écrivaine optimiste, non ?

Peu de critiques vous rejoindraient mais je le suis sans doute. Je crois que mon œuvre est finalement positive. Même si le ton est mordant, je veux des textes vivants, je ne veux pas naviguer dans le sombre, dans le dégoûtant. Mon intention est de créer quelque chose de positif pour le lecteur, et quelque chose qui l’amuse.

Le Soir