Littérature : “Friday Black”, Nana Kwame Adjei-Brenyah nous plonge dans l’horreur des personnages qui doivent constamment surveiller leur « degré de noirceur »

Le premier recueil de Nana Kwame Adjei-Brenyah puise dans la science-fiction, le fantastique et l’horreur en délivrant des récits d’une lucidité crue sur notre monde. Abordant avec satire le racisme comme le consumérisme, Friday Black est la définition même du livre subversif « coup de poing ». Publié initialement en 2018, il vient de paraître en France, chez Albin Michel, en janvier 2021, dans la collection « Terres d’Amériques ».

Le talent de Nana Kwame Adjei-Brenyah est de provoquer des situations descriptibles comme de l’« horreur ordinaire ». Tout simplement car il inscrit l’horreur dans le quotidien. Dans des scènes de vie souvent banales au début, quelque chose de violent, brutal, atroce, malsain se dégage finalement, progressivement ou soudainement. Nana Kwame Adjei-Brenyah extrapole les aspects dystopiques de nos existences pour en saisir la violence intrinsèque.

C’est ainsi que dans la nouvelle éponyme du recueil, Friday Black, l’auteur nous projette d’abord dans un Black Friday tout ce qu’il y a de plus classique : une boutique de vêtements, des promotions aguichantes, des clients pressés. On découvre cependant assez rapidement que les clients se comportent comme des zombies. Puis que ce n’est une image : ils sont bien des zombies ; des vrais. Résultat, ce Black Friday fictif est glauque et sanglant.

Si lors d’un événement comme le Black Friday, vous avez la sensation dystopique que les consommateurs deviennent en quelque sorte des zombies avides, ensauvagés, Nana Kwame Adjei-Brenyahtransforme la métaphore en réalité crue. Dans cette nouvelle, comme dans Comment vendre un blouson selon les recommandations du Roi de l’hiver ou encore avec Dans la vente, l’auteur s’attaque à l’Amérique consumériste, et décrit l’avidité comme une violence — nous dépouillant d’une part de notre humanité, et dont nous sommes responsables dès lors qu’on y consent.

Les 5 de Finkelstein

Cette approche satirique, Nana Kwame Adjei-Brenyah l’applique avec plus de ferveur encore à l’Amérique raciste. Dans la nouvelle Les 5 de Finkelstein, les personnages noirs doivent constamment surveiller leur « degré de noirceur » en fonction de chaque situation pour s’adapter au regard discriminant des Blancs. Plus ce degré augmente, plus la stigmatisation est significative. Le récit de cette nouvelle aborde aussi la stand-your-ground law : principe appliqué dans plusieurs États américains selon lequel, si l’on se sent menacé, la loi autorise l’usage de la violence, y compris armée… y compris mortelle.

Pour son récit, Nana Kwame Adjei-Brenyah s’inspire de la polémique autour du meurtre de Trayvon Martin, en 2012, jeune homme noir de 17 ans tué par George Zimmerman, alors en charge d’une « surveillance de voisinage ». Ce dernier avait initialement invoqué la stand-your-ground law, estimant qu’il trouvait son comportement menaçant, mais un rapport de police précisait pourtant que rien n’indiquait que Trayvon Martin était impliqué dans une quelconque activité criminelle.

Dans Les 5 de Finkelstein, Nana Kwame Adjei-Brenyah prend la stand-your-ground law au mot pour nous montrer toute l’atrocité qu’implique ce principe. Il imagine le meurtre de sang froid de 5 enfants noirs, en face d’une bibliothèque, par un homme blanc lui-même accompagné de ses deux enfants. Le jugement ? L’homme blanc «  se fût senti menacé par ces cinq jeunes gens de couleur et, par conséquent, il était dans son bon droit quand il protégea sa personne, les DVD empruntés, et ses enfants » en allant chercher une arme dans son pick-up.

Un parc d’attraction des plus immondes

L’une des nouvelles incarne parfaitement l’approche de Nana Kwame Adjei-Brenyah, combinant tant la satire contre le racisme que contre le consumérisme : Zimmer Land. C’est le nom d’un parc à thème dont l’attraction principale est de permettre aux clients — tous blancs — d’accomplir des actes de violences contre des personnes racisées qu’ils estiment menaçantes. En clair, il s’agit bel et bien de payer pour accomplir d’immondes crimes racistes contre des humains. Les coulisses du parc sont racontées par l’auteur à travers le regard de l’un des employés noirs.

Nana Kwame Adjei-Brenyah fait de l’Amérique raciste et consumériste la plus violente dystopie. On ne ressort pas indemne de la brutalité des nouvelles du recueil — mais comme souvent en littérature, on en ressort alors enrichi. D’ailleurs, la plume de l’auteur n’en demeure pas moins remplie d’empathie envers l’expérience humaine de la vie, car il écrit véritablement à taille humaine en se concentrant sur les individus comme si chacun d’entre eux était une pièce maîtresse, plus importants encore que le grand tout de la société. On pourrait croire que l’intensité des nouvelles pousse à piocher de temps à autre dans le recueil, mais il se lit plutôt d’une traite, de manière relativement effrénée.

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