Littérature : « L’antiracisme d’hier est-il le racisme d’aujourd’hui ? »

Telle est la question qu’explore avec maestria Le Voyant d’Étampes (Éditions de L’Observatoire), un roman d’Abel Quentin qui est l’une des bonnes surprises de cet automne littéraire. 

J’allais conjurer le sort, le mauvais œil qui me collait le train depuis près de trente ans. Le Voyant d’Étampes serait ma renaissance et le premier jour de ma nouvelle vie. J’allais recaver une dernière fois, me refaire sur un registre plus confidentiel, mais moins dangereux. »

Abel Quentin raconte la chute d’un anti-héros romantique et cynique, à l’ère des réseaux sociaux et des dérives identitaires. Et dresse, avec un humour délicieusement acide, le portrait d’une génération.

Ce roman raconte la descente aux enfers d’un certain Jean Roscoff, universitaire divorcé et alcoolique, ayant milité dans les années 1980 pour SOS Racisme. À peine retraité, Roscoff essaie de trouver un nouveau souffle en écrivant un livre d’hommage à un poète américain méconnu, un certain Robert Willow, ami imaginaire des existentialistes qui finit ses jours retranché à Étampes. “Le voyant d’Étampes, essai sur un poète américain méconnu qui se tua au volant dans l’Essonne, au début des années 60”. A priori, pas de quoi déchaîner la critique.

Sauf que, dans son essai, Roscoff oublie de relever le fait que Willow est noir, afro-américain, il le déracise. Cette faute va lui valoir une descente aux enfers avec harcèlement et injures, Roscoff devenant du jour au lendemain l’ennemi public n° 1 des « woke » et des militants des luttes intersectionnelles, puisqu’il a nié la question de la race, tandis que les proches du Rassemblement national récupèrent la polémique et lui tressent des éloges…

Truculent, le roman d’Abel Quentin n’est pas un simple pamphlet contre le politiquement correct, mais une sombre méditation éthique traversée par une citation éclairante d’Albert Camus.

Vers un monde de silhouettes

Roman de 378 pages parfaitement construit, avec un retournement de situation magistral dans le dernier chapitre qui amène à reconsidérer tout ce qui précède, Le Voyant d’Étampes d’Abel Quentin propose une galerie de personnages et de scènes bien campées, avec trois piliers ou points forts :

  • Comme dans beaucoup de romans de tendance plutôt réactionnaire, le héros et narrateur est un « mécontemporain », un alcoolique revenu de toutes les illusions, qui n’a plus rien à perdre et qui ne comprend plus son époque – laquelle le lui rend bien. Ce personnage ressemble au protagoniste de Sérotonine (2019) de Michel Houellebecq, ou encore à celui de Mammifères (2003) de Pierre Mérot, et il est possible que, dans la tradition française, son inventeur soit Louis-Ferdinand Céline, celui des Entretiens avec le professeur Y. (1955) ou D’un château l’autre (1957) – l’alcoolisme en moins, cependant. C’est l’antihéros ou encore l’inverse du jeune premier, le mauvais dernier. Du fond de sa détresse et de son échec, un tel personnage possède un regard libre, et c’est ce qui crée une connivence avec le lecteur, jointe au plaisir de partager ses joies méchantes et ses sarcasmes. Ainsi, dans plusieurs situations où Jean Roscoff devrait faire bonne figure, par exemple quand sa fille Léonie lui présente sa nouvelle petite amie, il tombe dans une lamentable soulographie qui le rend à la fois pathétique et drôle – car on rit beaucoup avec Le Voyant d’Étampes, à cause de l’irresponsabilité de Roscoff. L’originalité de ce texte est qu’à l’inverse des Houellebecq, Mérot ou Céline, qui semblent fusionner avec leurs narrateurs, Abel Quentin est un jeune avocat brillant de 36 ans marié à la jeune et talentueuse romancière Claire Berest, donc son personnage ressemble à une création fictionnelle pure !
  • Ce qui fait cependant que Le Voyant d’Étampes n’est pas une simple démonstration ni un roman à thèses, c’est que l’incompréhension complète entre Jean Roscoff et les tenants de la cancel culture qui vont le persécuter à la fois sur les réseaux sociaux et dans la vie réelle est présentée comme un fait sociologique et historique, moralement neutre, c’est-à-dire comme une fatalité. Les deux générations d’antiracistes, celle d’Harlem Désir et celle de la pensée décoloniale, ne peuvent pas se comprendre et sont vouées à se détester. Du côté de Roscoff, les vieux antiracistes nostalgiques de SOS Racisme détestent le concept de « race » et évoluent dans un univers de représentations où la couleur de peau ne compte pas ou tout au moins ne devrait pas compter. Ils sont profondément universalistes et cosmopolites. Pour eux, tous les êtres humains sont à placer sur un pied d’égalité. Et c’est pourquoi Roscoff, quand il pense au poète américain Robert Willow, qu’il en fait l’éloge, qu’il voyage sur ses traces, ne s’intéresse pas au fait qu’il s’agit d’un Noir. Même si Willow a vécu entre l’époque de Frantz Fanon et celle des luttes pour les droits civiques aux États-Unis, son identité afro-américaine est pour son exégète un non-événement, Willow est d’abord poète. « Quel crime avais-je commis ? Même en tenant pour acquis l’ensemble des prolégomènes de l’antiracisme moderne, quel putain de crime avais-je commis qui justifie que je sois sacrifié ? Précisément, j’avais posé un regard non racisant sur mon sujet, Robert Willow. Je l’avais déracisé. Je n’avais vu, je n’avais voulu voir que le poète frère, mon frère mélancolique. Je n’avais pas vu le Noir. » Or, pour les émules de Pierre Bourdieu ou de la génération des woke, le simple fait de croire en l’universel est précisément un privilège blanc, seul le mâle hétérosexuel blanc peut s’offrir le luxe de croire que la couleur de peau n’existe pas, jamais le descendant des esclaves ou des colonisés qui a été racisé et discriminé. L’amour proclamé de Roscoff pour la poésie – cet art bourgeois par excellence – ne fait qu’aggraver son cas.
  • Vers la fin, Abel Quentin cite un discours d’Albert Camus qui fut lu le 13 décembre 1948 à la salle Pleyel, à Paris. Dans ce texte, Camus explique qu’« il n’y a pas de vie sans dialogue », mais aussi qu’il craint que nous soyons entrés désormais dans le siècle de la violence idéologique, c’est-à-dire « le siècle de la polémique et de l’insulte ». L’argument central est formulé ainsi : « Quel est le mécanisme de la polémique ? Elle consiste à considérer l’adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent et à refuser de le voir. Celui que j’insulte, je ne connais plus la couleur de son regard, ni s’il lui arrive de sourire et de quelle manière. Devenus aux trois quarts aveugles par la grâce de la polémique, nous ne vivons plus parmi des hommes, mais dans un monde de silhouettes. »

Tel serait, en fait, le cauchemar ou la dystopie vers laquelle nous emmène la politique identitaire et le communautarisme : je n’accorde le statut plein et entier d’être humain qu’à ceux qui partagent la même identité que moi, qui sont de ma communauté ; et les autres ne sont plus que des silhouettes, leur humanité s’efface à mes yeux. Ainsi, la ferveur idéologique nous amènerait à vivre dans un monde appauvri, un monde de silhouettes.

Pour conclure, la réception critique du Voyant d’Étampes a presque valeur d’un test grandeur nature et invalide un peu le constat alarmiste de l’auteur : comme la critique semble unanime à juger que c’est un très bon roman, comme Abel Quentin n’est pas victime d’un shitstorm, on a envie d’en conclure – et c’est plutôt rassurant – que nous ne vivons pas dans la société à couteaux tirés qu’il dépeint, celle des « experts en shaming, trollers et lanceurs de raids » qui sont « les rejetons criards du Spectacle, qui courent d’une proie à l’autre comme des poulets sans tête ». Est-ce à dire que nous n’y sommes… pas encore ?

Le Voyant d’Étampes, d’Abel Quentin, est paru aux Éditions de L’Observatoire (378 p., 20 € en version imprimée, 14,99 € en version dématérialisée). Il est disponible sur le site de l’éditeur, ainsi que chez votre libraire.

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